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NOTE D'INFORMATION:

Même si je ne partage pas toujours le point de vue de l'auteur, et même s'il estropie au passage mes propres thèses, je trouve que ce texte de l'économiste argentin Claudio Katz a le mérite de contribuer au débat. (Et qu'il soit publié dans une revue trotskyste augure peut-être d'un modeste commencement de lucidité de ce côté de l'échiquier).

Bruno Guigue sur Facebook

REVUE DE CRITIQUE COMMUNISTE

La Chine est-elle une puissance impérialiste ? Quelle position occupe la Chine dans la division internationale du travail ? Si le caractère impérialiste des États-Unis est une donnée indiscutable de la géopolitique contemporaine, l’extension de ce qualificatif à la Chine donne lieu, en revanche, à des débats passionnés. Claudio Katz se propose dans cet article de mettre en évidence l’asymétrie entre ces deux puissances concurrentes, le profil agressif de Washington et la réaction défensive de Pékin.

Alors que les États-Unis cherchent à restaurer leur domination mondiale déclinante, le géant asiatique tente d’assurer une croissance capitaliste sans confrontations extérieures. La Chine est également confrontée à de sérieuses limitations historiques, politiques et culturelles pour intervenir par la force à l’échelle mondiale. Pour ces raisons, elle ne fait pas actuellement partie du club des pays impérialistes. Cette approche s’oppose aux analyses qui décrivent la Chine comme une puissance impérialiste, prédatrice ou colonisatrice. Elle définit la distance qui la sépare de ce statut et les conditions que la Chine devrait remplir pour se placer à ce niveau. 

Il souligne également que la Chine a laissé derrière elle son ancienne condition de pays sous-développé et a rejoint désormais le groupe des économies centrales. Depuis cette nouvelle position, elle capte d’importants flux de capitaux internationaux et connaît une expansion qui profite des ressources naturelles fournies par les pays de la périphérie. En raison de cette position dans la division internationale du travail, elle ne fait pas partie des pays du Sud. 

Claudio Katz partage donc les diverses objections qui ont été soulevées contre la caractérisation de la Chine comme un nouvel impérialisme, mais il remet en question l’idée que le pays serait un acteur qui ne serait intéressé que par la coopération, la mondialisation inclusive ou la sortie du sous-développement de ses partenaires. Un examen de tous les arguments en débat permet de clarifier la question contemporaine complexe du statut international de la Chine.

Ce texte de Claudio Katz a initialement été publié sur le site de la revue VientoSur. L’auteur est économiste, professeur à l’Université de Buenos Aires, chercheur au CONISET (Conseil national d’investigations scientifiques et techniques, en Argentine) et membre de EDI (Economistas De Izquierda)

Comparaisons inadéquates

Les thèses qui postulent la transformation impérialiste globale de la Chine l’attribuent au tournant post-maoïste initié par Deng dans les années 1980. Ce changement aurait consolidé un modèle de capitalisme expansif présentant toutes les caractéristiques de l’impérialisme. Les adeptes de ces thèses voient dans l’asservissement économique imposé au continent africain une confirmation de cette évolution. Ils dénoncent, en outre, le fait la vieille oppression européenne dans cette région se répète via une rhétorique hypocrite (N.B. Turner, 2014, p. 65-71).

Cette caractérisation ne tient pas compte des différences significatives entre les deux situations. La Chine n’envoie pas de troupes dans les pays africains, comme la France, pour faire prospérer ses affaires. Sa seule base militaire dans le carrefour commercial névralgique de Djibouti contraste avec le vaste réseau d’installations que les États-Unis et l’Europe ont mis en place.

Le géant asiatique évite de s’impliquer dans les processus politiques explosifs du continent noir et sa participation aux « opérations de paix de l’ONU » ne lui confère pas un statut impérialiste. D’innombrables pays qui ne font manifestement pas partie de cette catégorie (comme l’Uruguay) fournissent des troupes aux missions de l’ONU.

Comparer le cours suivi par la Chine avec la trajectoire suivie par l’Allemagne et le Japon dans la première moitié du XXesiècle (N.B. Turner, 2014, p. 96-100) est tout aussi discutable. Cette analyse n’est pas confirmée par les faits. La nouvelle puissance asiatique a jusqu’à présent évité de s’engager dans la voie belliciste de ses prédécesseurs. Elle a atteint une importance économique internationale impressionnante en tirant parti des avantages concurrentiels qu’elle a trouvés dans la mondialisation. La Chine ne partage pas l’obsession de conquête territoriale qui caractérisait le capitalisme allemand ou japonais.

Au XXIe siècle, la Chine a développé des formes de production mondialisées qui n’existaient pas au siècle précédent. Cette nouveauté lui a donné une marge de manœuvre sans précédent pour développer son économie, avec des règles de prudence géopolitique inconcevables par le passé.

Les analogies erronées s’étendent également à ce qui s’est passé avec l’Union soviétique. La Chine répéterait la même conversion au capitalisme et la substitution conséquente de l’internationalisme par le « social-impérialisme ». Cette évolution est présentée comme un avant-goût des politiques impérialistes conventionnelles (N.B Turner, 2014, p. 46-47).Or, la Chine n’a pas suivi l’exemple de l’URSS. Elle a introduit des limites à la restauration économique capitaliste et a maintenu le régime politique qui s’est effondré chez son voisin. Comme le souligne à juste titre un analyste, toute la politique de Xi Jinping a été guidée par l’obsession d’éviter la désintégration subie par l’Union soviétique (El Lince, 2020). Les différences s’étendent à présent au domaine de l’intervention militaire extérieure. La nouvelle puissance asiatique n’a entrepris aucune action similaire à celle déployée par Moscou en Syrie, en Ukraine ou en Géorgie.

Critères erronés

La Chine est également placée dans le camp impérialiste sur la base d’analyses inspirées d’un texte célèbre du marxisme classique, écrit par Lénine en 1916, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme. Pour certains auteurs, le nouveau pouvoir a les caractéristiques économiques qu’analyse Lénine. L’exportation des capitaux, la taille des monopoles et l’incidence des groupes financiers confirmeraient le statut impérialiste du pays (N.B. Turner, 2014, p. 1-4, 25-31, 48-64).

Ces caractéristiques économiques ne constituent toutefois pas des paramètres suffisants pour définir la place internationale de la Chine au XXIe siècle. Certes, le poids croissant des monopoles, des banques ou des capitaux exportés accroît les rivalités et les tensions entre les puissances. Mais ces conflits commerciaux ou financiers n’expliquent pas les affrontements impérialistes et ne définissent pas non plus le statut spécifique de chaque pays dans la domination mondiale.

La Suisse, la Hollande ou la Belgique occupent une place importante dans le classement international du point de vue de la production, des échanges et du crédit mais elles ne jouent pas un rôle de premier plan dans la sphère des pays impérialistes. À leur tour, la France ou l’Angleterre jouent un rôle important dans ce dernier domaine qui ne découle pas strictement de leur primauté économique. L’Allemagne et le Japon sont des géants économiques mais ne sont pas autorisés à des interventions en dehors de cette sphère.

Le cas de la Chine est beaucoup plus singulier. La prééminence des monopoles sur son territoire ne fait que confirmer l’incidence habituelle de ces conglomérats dans tout pays. Il en va de même pour l’influence des capitaux financiers qui ont une place moins centrale que dans d’autres grandes économies. Contrairement à ses concurrents, le géant asiatique a gravi les échelons de la mondialisation sans la financiarisation néolibérale. En outre, il ne ressemble en rien au modèle bancaire allemand du début du XXe siècle que Lénine a étudié.

Il est vrai que l’exportation de capitaux, signalée par Lénine comme une caractéristique remarquable de son époque, est une caractéristique importante de la Chine d’aujourd’hui. Toutefois, cette influence ne fait que confirmer le lien significatif du géant oriental avec le capitalisme mondial.

Aucune des analogies avec le système économique du siècle dernier ne permet de définir le statut international de la Chine aujourd’hui. Tout au plus facilitent-elles la compréhension des changements dans le fonctionnement du capitalisme.

Un autre type d’approche permet de saisir l’évolution de la géopolitique mondiale. L’impérialisme est une politique de domination exercée par les puissances de la planète à travers leurs États. Il ne constitue pas un stade durable ou final du capitalisme. Le livre de Lénine clarifie ce qui s’est passé il y a cent ans mais pas le cours des événements récents. Il a été écrit dans le cadre d’un scénario très lointain de guerres mondiales généralisées.

L’attachement dogmatique à ce livre induit de chercher des similitudes forcées du conflit actuel entre les États-Unis et la Chine avec les conflagrations de la Première Guerre mondiale (N.B. Turner, 2014, p. 7-11).  La principale confrontation actuelle est vue comme une simple répétition des rivalités inter-impérialistes de l’entre-deux-guerres. Cette comparaison est actuellement utilisée pour dénoncer la militarisation de la mer de Chine méridionale par la Chine. Xi Jinping poursuivrait les mêmes objectifs inavoués de l’Allemagne pour s’emparer de l’Europe centrale ou du Japon pour conquérir le Pacifique Sud. Les partisans de cette thèse omettent pourtant de préciser que l’expansion économique de la Chine s’est déroulée, jusqu’à présent, sans tirer un seul coup de feu en dehors de ses frontières.

On oublie aussi que Lénine ne prétendait pas présenter une classification de l’impérialisme basée sur le niveau de développement capitaliste de chaque puissance. Il s’est contenté de souligner la dimension guerrière catastrophique de son époque, sans préciser les conditions que chaque participant à ce conflit devait remplir pour être caractérisé comme impérialiste. Il a placé, par exemple, une puissance économiquement arriérée comme la Russie dans cette catégorie en raison de son rôle actif dans le bain de sang militaire.

L’analyse de l’impérialisme classique par Lénine est un cadre théorique très pertinent mais le rôle géopolitique de la Chine au XXIe siècle doit être analysé à l’aide d’un ensemble d’outils différents.

Un statut uniquement potentiel

Les basiques notions marxistes de capitalisme, socialisme, impérialisme ou anti-impérialisme ne suffisent pas à caractériser la politique étrangère de la Chine. Ces concepts ne constituent qu’un point de départ. Des notions supplémentaires sont nécessaires pour tenir compte de la trajectoire du pays. La simple déduction d’un statut impérialiste sur la base de la conversion du géant asiatique en « deuxième économie mondiale » (N. B. Turner, 2014, p. 23-24) ne permet pas d’élucider les questions en jeu.

Plus précise est la recherche de concepts qui intègrent à la fois l’énorme expansion économique de la Chine et la grande distance qui la sépare encore de la puissance dominante étasunienne. La formule d’« empire en devenir » tente de décrire ce lieu de gestation, encore loin de la prédominance étatsunienne. Le contenu concret de cette catégorie est cependant controversé. Certains penseurs lui donnent une portée plus avancée qu’embryonnaire. Ils estiment que le nouveau pouvoir est sur une voie accélérée vers un impérialisme classique. Ils soulignent le changement introduit avec la base militaire de Djibouti, la construction d’îles artificielles dans la mer du Sud de Chine méridionale et la reconversion offensive des forces armées.

Cette vision prend pour acquis qu’après plusieurs décennies d’accumulation capitaliste intense, la phase impérialiste commence déjà à mûrir (Pierre Rousset, 2018). Elle implique une différenciation typique entre un pôle impérialiste dominant (les États-Unis) et un pôle impérialiste ascendant (la Chine) (N. B. Turner, 2014, p. 44-46).

Cependant, des différences qualitatives très importantes persistent entre les deux puissances. Ce qui distingue le géant asiatique de son homologue nord-américain n’est pas le pourcentage de maturation d’un même modèle. Avant de se lancer dans les aventures impérialistes de son rival, la Chine devrait achever sa propre restauration capitaliste.

L’expression « empire en formation » peut être utile pour indiquer le caractère embryonnaire de cette gestation. Ce concept ne pourrait prendre le sens de maturité croissante que si la Chine abandonnait sa stratégie défensive actuelle. Cette tendance est présente dans le système capitaliste néolibéral possédant des investissements à l’étranger et des ambitions expansives. La prédominance de cette fraction exigerait de briser le groupe opposé qui privilégie le développement interne. En d’autres termes, adopter cette politique nécessiterait qu’au sein de la direction chinoise la tendance qui la préconise parvienne à s’imposer contre ceux qui souhaitent préserver l’organisation actuelle du régime politique

La Chine n’est un empire en devenir que sur le plan du potentiel. Elle gère le deuxième produit brut de la planète, elle est le premier producteur de biens industriels manufacturés et reçoit le plus grand volume de capitaux au monde. Cette position économique centrale n’a néanmoins pas de corrélat équivalent dans la sphère géopolitique et militaire qui définit le statut de puissance impérialiste.

Tendances inabouties

Une autre théorie considère que la Chine a toutes les caractéristiques d’une puissance capitaliste dont le caractère impérialiste reste embryonnaire et non hégémonique. Elle met en avant la croissance spectaculaire de son économie tout en soulignant les limites auxquelles elle est confrontée pour atteindre une position dominante sur le marché mondial. Elle met également l’accent sur les restrictions auxquelles elle est confrontée dans le domaine technologique face à ses concurrents occidentaux.

Pour elle, ces propriétés ambivalentes justifient le concept d’« État capitaliste dépendant avec des caractéristiques impérialistes ». Le nouveau pouvoir combinerait les restrictions d’une autonomie limitée (dépendance), avec des projets ambitieux d’expansion extérieure (impérialisme) (Juan Chingo, 2021).

La volonté de définir une situation intermédiaire se heurte ici à une erreur conceptuelle. Dépendance et impérialisme sont deux notions antagoniques qui ne peuvent être intégrées dans une formule commune. Elles ne se réfèrent pas, à l’inverse de la notion « centre-périphérie », à des dynamiques économiques de transfert de valeur ou à des hiérarchies dans la division internationale du travail. On ne peut donc pas recourir aux mêmes combinaisons que celles permises avec la notion de semi-périphérie.

La dépendance implique l’existence d’un État soumis à des ordres, des exigences ou des conditions extérieures tandis que l’impérialisme implique le contraire : une suprématie internationale et un degré élevé d’interventionnisme extérieur. Ils ne doivent pas être confondus dans la même formule. En Chine, l’absence de subordination à une quelconque puissance coexiste avec une très grande prudence en ce qui concerne l’ingérence dans les autres pays. Il n’y a ni dépendance, ni impérialisme.

La caractérisation de la Chine comme une puissance qui a achevé son développement capitaliste sans être capable de sauter à l’étape suivante du développement impérial (celle de l’impérialisme), suppose que la première étape ne constitue pas une base suffisante pour progresser vers une position dominante à l’échelle mondiale. Ce raisonnement présente comme deux étapes d’un même processus un ensemble d’actions économiques et géopolitiques et militaires de signes différents. Ces différences essentielles sont ici ignorées.

Une approche similaire qui considère la Chine comme un modèle capitaliste achevé et qui navigue à l’échelon inférieur de l’impérialisme est défendue par un autre auteur avec deux concepts auxiliaires : le capitalisme bureaucratique et la dynamique sous-impériale (Au Loong Yu, 2018). Le premier terme se réfère à la fusion de la classe dominante avec l’élite dirigeante et le second dépeint une politique d’expansion internationale limitée. Mais comme le pays est également censé agir comme une superpuissance (en concurrence et en collaboration avec le géant étatsunien), le développement complet de sa nature impériale ne serait qu’une question de temps.

Cette analyse souligne que la Chine a achevé sa transformation capitaliste mais sans expliquer à quoi sont dus les retards dans sa conversion impérialiste. Toutes les limitations mises en évidence dans ce deuxième domaine pourraient également s’appliquer au premier. Pour éviter ces dilemmes, il est plus simple d’affirmer que les insuffisances persistantes de la restauration capitaliste expliquent les limitations du caractère impérialiste. Comme la classe dominante ne contrôle pas les leviers de l’État, elle doit se plier à la stratégie internationale prudente promue par le Parti communiste.

Contrairement aux États-Unis, à l’Angleterre ou à la France, les grands groupes capitalistes chinois ne réclament pas l’intervention politico-militaire de leur État pour régler des litiges commerciaux. Il n’y a pas de précédent en matière d’invasions ou de coups d’État contre des pays qui nationaliseraient des entreprises ou suspendraient le remboursement de leur dette. Personne ne sait à quelle vitesse l’État chinois adoptera (ou non) ces pratiques impérialistes et il n’est pas correct de considérer cette tendance comme acquise.

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https://www.contretemps.eu/chine-imperialisme-sud-capitalisme-etats-unis/

 

Tag(s) : #Chine Idéologie
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