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TEMPS

 

 

REVUE DE CRITIQUE COMMUNISTE

La Théorie Moderne de la Monnaie (Modern Money Theory) a suscité ces dernières années un vigoureux débat, aussi bien dans la presse orthodoxe qu’au sein de la gauche radicale. Aux États-Unis, des figures de gauche comme Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ont été directement influencées par les campagnes de la MMT en faveur de la garantie d’emploi et du « Green New Deal ». En France, malgré la récente traduction des deux derniers ouvrages de Stéphanie Kelton[1] et de Pavlina Tcherneva[2], la MMT reste encore méconnue, voire interprétée à contre-sens sur la question européenne. 

Après avoir exposé les grandes lignes de la théorie, Ramzi Kebaïli discute ses apports concernant la problématique de la souveraineté monétaire dans le contexte des traités européens, avec plusieurs scénarios envisagés dont celui de la rupture. Il montre ainsi que les plans de création d’une nouvelle monnaie nationale, proposés par plusieurs auteurs de la MMT, découlent directement des hypothèses fondatrices de la théorie, et que ces plans peuvent donc servir de « test » permettant d’examiner à la fois le bien-fondé de ces hypothèses, et leur utilité pour les peuples souhaitant retrouver une autonomie budgétaire.

Il montre également dans quelle mesure la proposition de mettre la création monétaire au service des peuples entre en conflit avec la conception marxiste de la monnaie. Ce désaccord a été nettement affirmé par les auteurs marxistes Nicolas Aguila et Costas Lapavitsas[3], qui critiquent la MMT bien qu’ils en partagent plusieurs orientations. Loin d’être stérile, cette controverse peut nourrir un échange fécond pour la MMT, qui permettrait également de renouveler les débats théoriques sur le sens de la souveraineté politique et économique.

***

Une présentation de la Théorie Monétaire Moderne (MMT)

Commençons par revenir aux origines des thèses de la MMT. En 1905, l’économiste allemand Georg Friedrich Knapp a soutenu la thèse dite « chartaliste » selon laquelle « la monnaie est une créature de la loi »[4]. Bien que ses travaux aient eu relativement peu d’impact à l’époque, ils furent cités positivement par John Maynard Keynes qui affirma que la thèse chartaliste est vérifiée pour les États « modernes »[5]. En 1943, l’économiste Abba Lerner se réclama également du chartalisme, en affirmant que « la monnaie est une créature de l’État »[6] et en déduisant qu’elle peut être créée librement pour satisfaire les besoins de la société : c’est la thèse dite de la « finance fonctionnelle ».

Un demi-siècle plus tard, des thèses similaires furent redécouvertes de manière indépendante par l’investisseur Warren Mosler, qui lança un groupe de travail avec des économistes issus de la tradition post-keynésienne comme Larry Randall Wray, Stéphanie Kelton et Pavlina Tcherneva. En 1998, Larry Randall Wray publia un manuel d’économie, Understanding Modern Money[7], dont le titre était pensé comme un clin d’œil à la citation de Keynes en 1930. Cette expression s’imposa progressivement pour désigner le nouveau courant en gestation, qui était parfois également appelé « néo-chartaliste ». L’expression fut notamment reprise en Australie par Bill Mitchell, un des économistes pionniers de la MMT, qui se situe dans la filiation d’Abba Lerner et revendique des influences marxistes. Ancien étudiant de l’économiste Hyman Minsky, Larry Randall Wray insiste également sur l’influence de ce dernier, notamment pour la proposition d’État employeur en dernier ressort.

Toutefois, toutes ces filiations historiques ne doivent pas nous faire perdre de vue l’originalité de la MMT. En effet, celle-ci affirme que tout État est en capacité d’imposer un monopole public sur la devise de son choix au sein du territoire qu’il contrôle. Pour ce faire, l’État ne doit pas recourir directement à la force brute, mais exiger que les obligations fiscales soient réglées dans la devise choisie. Il peut donc imposer le mode de règlement de son choix, y compris une devise qu’il émettra lui-même et dont il aura donc le monopole. Or, si l’État choisit une devise dont il est le seul émetteur, cela signifie que ce sont ses dépenses dans cette devise qui vont permettre aux citoyens de régler leurs impôts, et non pas les impôts qui permettraient à l’État de dépenser[8].

Le raisonnement classique, commun aux libéraux et aux keynésiens, selon lequel ce seraient les recettes fiscales qui financent les dépenses budgétaires se retrouve donc inversé[9]. Mais, si l’État n’a pas besoin d’impôts pour financer ses dépenses, pourquoi les prélève-t-il ? Une des raisons principales, quoi que non exclusive, est d’inciter les citoyens à se procurer un travail rémunéré dans la devise étatique, comme par exemple un emploi public, afin de fournir des ressources réelles à l’État. Là encore, la logique standard est inversée : lorsque le citoyen travaille pour l’État, c’est ce dernier qui est gagnant dans la transaction puisqu’il récupère la richesse réelle produite par la force de travail en échange d’une devise à la valeur conventionnelle. La production de richesses réelles permet de limiter l’inflation qui est la seule contrainte pouvant se poser à la création monétaire – étant précisé que l’inflation n’est pas la résultante d’un excès de monnaie, mais d’un mauvais fléchage de celle-ci. C’est pourquoi, dans la lignée de Minsky, la MMT préfère orienter la dépense publique vers la garantie d’emploi (et y a ajouté, plus récemment, la transition écologique).

Pour résumer, on peut dire que la MMT rejette toute contrainte financière sur le déficit et la dette publique, sans nier évidemment l’existence de contraintes réelles liées aux ressources disponibles et à la production, retrouvant ainsi les thèses d’illustres prédécesseurs. Toutefois, la manière dont elle conduit son raisonnement est profondément originale et repose sur l’hypothèse d’un État disposant d’un monopole public sur sa devise. Au-delà de ce socle commun, la MMT est loin de constituer un bloc homogène et accueille en son sein diverses tendances, qui peuvent être post-keynésiennes (Larry Randall Wray), inspirées du marxisme (Bill Mitchell), ou même favorables au marché (Warren Mosler). En particulier, ces thèses peuvent aussi bien être mobilisées pour porter un projet de rupture avec le capitalisme, que pour tenter de sauvegarder celui-ci. De plus, les auteurs de la MMT peuvent avoir des positions différentes sur certains débats économiques majeurs comme la viabilité de la zone euro[10] ou la libre-circulation des marchandises et des capitaux. Mais il existe bien selon nous un socle commun solide et original, portant sur la « souveraineté monétaire » au sens large.

Le concept de « souveraineté monétaire » était initialement absent dans les travaux de Mosler (qui préfère parler d’État monopoliste de sa propre devise), et n’apparaît pas non plus dans le manuel fondateur de Larry Randall Wray (1998). En revanche, dans un nouveau manuel paru en 2012, la « souveraineté monétaire » apparaît à presque chaque page et même dans le nouveau titre : Modern Money Theory: A Primer on Macroeconomics for Sovereign Monetary Systems[11]Le concept est également très présent dans les travaux de Bill Mitchell, généralement comme synonyme d’État émetteur de sa propre devise. Un article de Pavlina Tcherneva paru en 2016[12] précisera que la « souveraineté monétaire » constitue un spectre avec différents degrés et des conditions additionnelles, et que la « pleine souveraineté » ne peut être atteinte qu’en évitant tout endettement en monnaie étrangère et en refusant de s’engager à convertir sa devise en une monnaie étrangère à taux fixe.

Cette dernière condition est généralement comprise comme synonyme de l’adoption d’un régime de changes flottants, que la MMT qualifie de régime de « non-convertibilité »[13]. L’idée générale est que, comparé à un autre pays de niveau égal de développement, un pays a toujours intérêt à opter pour le maximum de souveraineté monétaire et donc à satisfaire les différentes conditions requises (même si cela ne suffit évidemment pas pour combler les inégalités structurelles de développement). Notons toutefois qu’il existe des désaccords internes à la MMT pour savoir s’il vaut mieux adopter systématiquement un régime de changes flottants, ou bien dans certains cas un régime mixte où l’État contrôle son taux de change sans toutefois s’arrimer à une devise étrangère (Wray 2012, p.164).

En dépit de ce point de débat, force est de constater la grande cohérence d’ensemble de la MMT qui pose que la souveraineté monétaire, ou du moins un degré suffisant de souveraineté, est une condition à la fois nécessaire à l’application de ses recommandations, et accessible à chaque État.

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https://www.contretemps.eu/theorie-moderne-monnaie-souverainete-marxisme-euro/

Tag(s) : #Economie Monnaie
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