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Gaz russe : l'Europe durablement prise au piège | Les Echos

On ne peut que rendre hommage – un hommage de la vertu au vice, s’entend – à la capacité sans limite de nos eurolâtres à transformer une défaite en victoire. Dernier épisode en date, les propositions annoncées par la Commission européenne par la bouche de sa présidente pour diminuer la dépendance de l’Europe au gaz russe et pour réduire le coût de l’énergie.

Pour apprécier cette proposition à sa juste valeur, il n’est pas inutile de faire un petit peu d’histoire. Nous avions, dans nos beaux pays européens, des monopoles publics de distribution de gaz issus des réformes de l’après-guerre. Chez nous, il s’appelait Gaz de France, en Grande Bretagne Britsh Gas, et ainsi de suite.  Ces monopoles concluaient avec les pays fournisseurs, des contrats de long terme, qui compte tenu de leur taille et des garanties publiques dont ils bénéficiaient étaient conclus à des prix relativement avantageux. Ces monopoles achetaient et stockaient – car leur priorité était non pas le profit, mais la sécurité d’approvisionnement – et en fin de chaîne, ces monopoles distribuaient le gaz au prix règlementé.

Mais ces opérateurs ne choisissaient pas leurs fournisseurs ou leurs politiques de stocks purement en fonction des profits à réaliser. Dans ces choix, rentraient aussi des considérations comme la souveraineté nationale, l’indépendance énergétique, la sécurité des approvisionnements. Et s’ils pouvaient se permettre ce luxe, c’est parce que leur position monopoliste leur permettait de transférer le coût supplémentaire induit par ces considérations au consommateur.

Mais un jour, les eurolâtres sont arrivés, armés de textes affirmant l’objectif d’un « marché libre et non faussé » dans tous les domaines. Et que croyez-vous qu’il arriva ? Les monopoles furent cassés, les marchés ouverts à la concurrence, les contrats de long terme voués aux gémonies. La « main invisible du marché », vous savez, celle qui « transforme les vices privés en vertus publiques », devait faire son travail. Grâce à elle, les prix allaient baisser, les stocks allaient être optimisés. Une ère de paix, de bonheur et de prix bas allait s’ensuivre. Une politique énergétique ? Pour quoi faire, puisque le marché allait guider les décisions des acteurs privés pour le bien de tous ?

Hélas, trois fois hélas… la « main invisible du marché » a fait son œuvre. Et c’est cette œuvre que nous contemplons maintenant. Car le marché n’a qu’une règle : celle du meilleur coût. Pourquoi voulez-vous que dans une logique de concurrence le consommateur accepte de payer plus alors qu’il peut payer moins ? Si demain vous aviez le choix entre plusieurs stations de service, l’une vendant de l’essence issue de pétrole russe, l’autre du pétrole saoudien, l’autre du pétrole américain, et ainsi de suite, laquelle choisiriez-vous ? Réponse évidente : celle qui vend l’essence moins cher. C’est là l’essence de la concurrence : l’acheteur cherche le coût le plus faible. Et le fournisseur est donc obligé d’optimiser le coût, quitte à jeter par-dessus bord des concepts tels que la diversification des approvisionnements ou l’indépendance nationale. Si le gaz russe est moins cher, le marché achètera du gaz russe, de la même façon qu’il achètera des masques chinois quand bien même on en fabriquerait en Europe. Le marché est insensible aux concepts abstraits et ne voit qu’un indicateur, le « signal prix ».

On ne peut imaginer qu’une régulation par le marché aboutisse, en plus de fournir au consommateur le prix le plus bas, à sauvegarder les intérêts de l’indépendance et la souveraineté, qu’elle soit nationale ou européenne. L’Allemagne est dépendante du gaz russe non parce que son gouvernement a décidé d’acheter chez les Russes, mais parce qu’il a décidé de faire confiance au marché pour choisir chez qui acheter. Alors, il faut faire des choix : si l’on veut prendre en compte des priorités autres qu’économiques, il faut que la volonté des Etats prime sur les marchés. Autrement dit, c’est la fin des marchés « libres et non faussés », et leur remplacement par des marchés « conditionnés et faussés » par l’intervention publique, voire par la régulation administrative.

Et c’est, curieusement, la solution proposée par la Commission pour le problème qu’elle a elle-même créé : Un « acheteur unique » de gaz pour l’ensemble de l’Union et des obligations de stockage. C’est – en apparence en tout cas – une révolution, cher lecteur, bien plus que l’Allemagne abandonnant sa politique de ne pas fournir d’armes aux belligérants dont on fait tout un foin. Devant nos yeux, la Commission abandonne sa foi dans le marché « libre et non faussé » et propose de rétablir un monopole ! Hier, elle expliquait que pour le marché fonctionne, il faut multiplier les acheteurs et les vendeurs – ce qu’on appelle un marché « atomisé » – et donc casser les gros opérateurs. Aujourd’hui, elle propose de créer un opérateur gigantesque à l’échelle européenne chargé d’acheter pour tous. Mais s’il y a un « acheteur unique » qui négociera avec les fournisseurs des contrats de long terme et fournira ensuite aux différents distributeurs à un tarif unique, si l’on impose administrativement la politique de stockage, quelle marge restera-t-il aux distributeurs indépendants de gaz ? Eux, dont le seul métier est d’acheter et de vendre, comment justifieront-ils leur existence ? Comment pourront-ils se concurrencer les uns les autres alors qu’ils n’ont aucun paramètre pour se distinguer ? En bonne logique, l’acheteur unique et la politique de stockage unique annoncent le distributeur unique…

On peut bien entendu se poser des questions sur la sincérité de la conversion de la Commission aux délices des monopoles, de la planification et des prix régulés. Personnellement, je ne parierai pas là-dessus. Comme toujours, avec la Commission c’est « deux pas en avant, un pas en arrière ». Quand la révolte contre les prix de l’énergie gronde, il faut bien proposer quelque chose, et l’on propose la seule chose qui soit à peu-près rationnelle. Mais de là à la mettre en œuvre… je suis prêt à parier qu’une fois la parenthèse ukrainienne fermée, on reviendra aux vieux errements du « marché partout et pour tout », et on oubliera que l’indépendance et la souveraineté ont un prix, et que pour que ce prix soit payé on ne peut compter sur le marché.

Mais il y a une question encore plus pressante : est-ce qu’on peut faire confiance à l’institution qui a créé les problèmes – et cela malgré les très nombreux avertissements des experts du sujet – pour trouver les solutions ? Est-ce que la Commission, toujours aveuglée par les mêmes œillères idéologiques – et soumise aux mêmes intérêts – est capable de faire autre chose que ce qu’elle a déjà fait ? Qu’on me permette d’en douter.

En attendant, on voit aujourd’hui les dégâts de la non-politique européenne de l’énergie dans le domaine du gaz. Dans les années qui viennent, on verra ses effets dans le domaine de l’électricité. On voit en effet d’année en année se réduire les marges opérationnelles des réseaux électriques, au fur et à mesure que les anciennes installations thermiques ou nucléaires arrivent en fin de vie. Ces installations ne sont pas remplacées tout simplement parce que les contraintes de la production électrique font que la pénurie est bien plus avantageuse pour les opérateurs que l’abondance. Aujourd’hui, aucun opérateur n’a intérêt à construire…

Faudrait-il un grand black-out, un hiver sans gaz pour que les citoyens réalisent enfin où nous mène la non-politique européenne de l’énergie ?

Descartes

Tag(s) : #Russie-Europe Energie
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