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Comment sauver l’Ukraine unie ?

(2/2)

 

 

 

Comment préserver une Ukraine entière ?

 

Quand en février (2014, ndlr), Ianoukovitch a été détrôné avec tout son gouvernement, l’Occident a salué les événements presque comme une révolution constitutionnelle. Pour les Russes, tout cela avait à l’inverse l’air d’un coup d’État de droite. Ces deux opinions, si elles ne peuvent pas être qualifiées de totalement erronées, n’ont pas plus l’une que l’autre de rapport à l’affaire réelle. Pour la politique ukrainienne, l’important est ailleurs : le pouvoir est entièrement passé d’une partie des régions à l’autre.

Vue sur le centre-ville de Lviv. Crédits: Kuba Kłopotowski / Flickr

Vue sur le centre-ville de Lviv. Crédits: Kuba Kłopotowski / Flickr

Tout d’abord, encore à la mi-février, seuls 20 % des habitants de l’Est et 8 % de ceux du Sud sympathisaient avec les protestataires sur Maïdan : dans ce contexte, il eut été pour le moins étrange d’attendre des habitants du Sud-Est qu’ils se réjouissent du changement de pouvoir à Kiev. Pire encore : dans le nouveau gouvernement d’Arseni Iatseniouk, l’Ouest a une prépondérance écrasante. Près de 60 % des hauts fonctionnaires (ministres et supérieurs) viennent des anciennes provinces habsbourgeoises. Un tiers d’entre eux sont de Lviv même. Seuls deux des membres du nouveau gouvernement (le ministre de l’intérieur Avakov et celle de la politique sociale) sont originaires de Sud-Est.

Le contraste est manifeste avec la situation sous Ianoukovitch : dans le gouvernement de Nikolaï Azarov (premier ministre, ndlr), 75 % des cadres de niveau ministériel venaient du Sud-Est de l’Ukraine, et 42 % du Donbass, région natale de Ianoukovitch.

On voit aisément pourquoi les régions pro-russes s’opposent au nouveau gouvernement, que la presse locale appelle « Junte de Kiev », « gouvernement de Maïdan » ou simplement « banderovtsy » (surnom informel des partisans antisoviétiques, actifs dans l’Ouest habsbourgeois).

Les conséquences du passage du pouvoir à l’extrémité occidentale étaient entièrement prévisibles. Dès le départ, la Crimée a été perdue, et perdue non seulement à cause de la présence des forces spéciales russes. Début mars, une écrasante majorité des soldats ukrainiens stationnés sur la presqu’île ont suivi le commandant nouvellement désigné de la flotte ukrainienne et sont passés du côté russe. Les pro-russes n’avaient même pas encore proclamé la République autonome du Donbass que les juges de Donetsk refusaient déjà de se soumettre aux procureurs désignés depuis Kiev. Dans les autres villes de Nouvelle Russie, les protestataires sont descendus dans les rues et ont commencé de s’emparer des bâtiments administratifs, malgré les risques d’arrestation.

La ville de Lviv la nuit. Crédits: Taras Dzedzey / Flickr

La ville de Lviv la nuit. Crédits: Taras Dzedzey / Flickr

Le penchant occidental excessif du nouveau gouvernement a créé une fenêtre pour l’intervention russe ; et c’est une chose dont il faut s’occuper si l’Ukraine a l’intention de demeurer entière. Survivre est important. La majorité des Ukrainiens veulent encore conserver leur pays uni. Et c’est bien – parce que malgré les contradictions entre les régions, il n’existe littéralement pas de moyen de partager le pays. Une unité artificielle vaut mieux qu’une partition sanglante. Et tout de même, une région ne représentant que 12 % de la population qui possède la majorité des postes gouvernementaux, c’est de l’instabilité annoncée dans n’importe quel pays – même dans un pays n’ayant pas de gros et puissant voisin.

Ajoutons à cela que ce gouvernement est arrivé au pouvoir à l’issue d’une insurrection populaire et non d’élections, que ses vues de politique extérieure sont trop radicales et qu’il n’a pas de lien avec les centres traditionnels de pouvoir et de richesse – et il est devient même étonnant que l’Ukraine soit encore debout.

Si l’Occident poursuit sur son cap actuel, les choses ne feront qu’empirer, et sérieusement. Les observateurs et responsables politiques de l’Europe ont accueilli le nouveau gouvernement ukrainien comme un partenaire potentiel et comme une possibilité de faire enfin venir l’Ukraine dans le camp de l’Occident. Ils ont fourni à Kiev la reconnaissance internationale et un soutien financier. Mais si l’on continue de tirer l’Ukraine vers l’Occident, elle pourrait s’effondrer. Le nationalisme ukrainien rageur et antirusse, en poussant le nouveau gouvernement vers l’Europe, le prive dans le même temps de la possibilité de diriger l’Ukraine.

Il est temps de regarder la vérité en face. Un gouvernement pro-européen et pro-OTAN dans un pays divisé –pays qui est vulnérable à une invasion russe-, ce n’est pas de l’euro-intégration, c’est de l’instabilité. Pousser l’Ukraine à l’association avec l’UE et à l’entrée dans l’OTAN sans obliger le gouvernement de Kiev à résoudre ses problèmes de légitimité par un moyen quelconque autre que les arrestations – c’est une stratégie douteuse.

Il est indispensable, d’une manière ou d’une autre, de redistribuer le pouvoir en Ukraine. Des élections très rapides sont un pas dans la bonne direction, mais elles ne résoudront pas les problèmes à elles seules. Les sondages montrent déjà que seulement 22 % des habitants du Sud et 15 % de ceux de l’Est considèrent que ces élections seront honnêtes et libres. Des élections illégitimes n’ajouteront pas de légitimité. Si les habitants de l’Est et du Sud sentent qu’ils ne peuvent pas influer sur le processus des élections, ils n’auront que faire du résultat. Il est indispensable de d’abord partager le pouvoir, et ensuite seulement de choisir de nouveaux leaders.

Le moyen le plus évident est une forme de changement de constitution. Appelez cela comme vous voudrez : décentralisation, fédéralisation, régionalisation. L’étiquette n’a aucune importance. Kiev doit donner aux régions un pouvoir significatif sur l’éducation, la langue, les lois et la fiscalité.

En outre, Kiev doit faire en sorte que les fonctionnaires régionaux qui posséderont ce pouvoir soient comptables face à des conseils locaux et des gouverneurs démocratiquement élus. Le plan russe de fédéralisation de l’Ukraine, qui la transforme en une confédération faible avec gouvernement central de cérémonie, va beaucoup trop loin. Il s’agit d’un moyen de désorganisation et d’absorption de l’Ukraine par la Russie, qui ne résoudra rien. Mais il est certainement possible de parvenir à un marché entre Kiev et les régions, qui apaiserait les districts-clés, satisferait les voisins et conserverait le pays uni. On imagine péniblement une alternative raisonnable à un tel schéma, et le gouvernement temporaire de Iatseniouk commence de le comprendre.

Tant que l’Ukraine conservera son système politique sur-centralisé, dans lequel le vainqueur obtient tout, et où Kiev est dirigé par un des groupuscules régionaux avec le soutien tantôt de la Russie, tantôt de l’Occident, le pays sera instable.

Mais si on change la constitution, alors la maison partagée pourra rester debout.

Tag(s) : #Europe
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