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A l'automne 1938, il y a soixante-dix  ans,  la Troisième République scelle son destin.

 

Deux ans auparavent, en juin 1936, dans les usines, les magasins et les bureaux occupés, la France chantait et dansait le Front populaire au son de l’accordéon. Les patrons avaient dû céder, sous la poussée ouvrière, les 40 heures, les congés payés, les délégués du personnel et de fortes augmentations de salaire.

Cette défaite était restée au travers de la gorge du Capital.

La Chambre des députés, à majorité « Front populaire », avait été contrainte d’entériner, par son vote, quasi unanime, les conquêtes sociales.

Mais déjà, nombre d’élus songeaient à la revanche.

Une « pause » est décidée, dès 1937, par Léon Blum, le chef du gouvernement, composé de socialistes et de radicaux. Ces derniers, soutenus par la droite la plus extrême, portent successivement au pouvoir, deux de leurs leaders. D’abord Camille Chautemps, qui récuse le soutien communiste, accordé jusque là aux gouvernements précédents, ensuite, Edouard Daladier, qui s’installe en avril 38.

Sans perdre un instant, répondant à l’impatience revancharde de la CGPF, le Medef de l’époque, Daladier constitue un gouvernement avec la droite.

Immédiatement, celui-ci prend des mesures autoritaires sur le plan social et économique, comme sur celui des libertés,

Nous nous en tiendrons aujourd’hui au domaine économique et social.

 

Après la capitulation de Munich, le 28 septembre (évènement que nous avons déjà abordé dans un précédent blog), le gouvernement obtient les « pleins pouvoirs » par 331 voix (les radicaux et la droite), contre 78, celles des communistes. Le groupe socialiste, divisé, s’abstient.

Ainsi, par ce vote, le gouvernement est autorisé à légiférer par décrets, sans avoir recours à l’approbation parlementaire. Il s’agit de la première abdication des députés, qui renoncent ainsi à leurs prérogatives.

Ce ne sera pas la dernière…

 

La réaction ouvrière ne se fait pas attendre. Des grèves éclatent. Leur efficacité sera réduite par des divisions au sein de la CGT. La minorité de celle-ci, groupée autour de l’hebdomadaire Syndicats*, développe une violente campagne anticommuniste. Elle accuse, avec violence, les « unitaires », qui se sont prononcés contre les accords de Munich, de « bellicisme au service de l’Union soviétique ».

La droite jubile :

Le 6 octobre, Michel P. Hamelet, dans Le Figaro, s’écrie :

« La crise est ouverte au sein de la CGT ! ».

Le gouvernement et le patronat utilisent cette division pour prendre l’offensive. Le ministre des Finances, Paul Reynaud est aidé dans sa tâche par des hommes directement issus du Capital, tels Gaston Palewski, du Comité des Forges, devenu son directeur de cabinet, Yves Bouthillier (un proche de Pierre Laval), qui deviendra lui-même, deux ans plus tard, ministre des Finances de Pétain. Et aussi Michel Debré que l’on retrouvera à la Libération.

Des figures du grand patronat orientent cette politique de réaction sociale,  tels François de Wendel, François Lehideux, futur ministre de Pétain, Claude-Joseph Gignoux

Le 12 novembre 1938, Paul Reynaud prononce, à la radio, son célèbre discours :

« La semaine des deux dimanches a cessé d’exister ! ».

Les majorations des heures supplémentaires sont réduites de 15 à 10%, et seulement à partir de la 49ième heure. Les ‘heures sup’. deviennent obligatoires. Les conventions collectives perdent leur caractère contraignant. Des coupes sombres sont annoncées dans le budget.

Le Figaro, satisfait, commente :

« Les économies consisteront, notamment, à lutter contre la multiplication des emplois administratifs, à comprimer progressivement les effectifs pléthoriques de personnel, en particulier dans les chemins de fer, à supprimer ou du moins à réduire à peu de chose les travaux civils ».

 

Ces mesures conduisent la CGT à organiser une riposte d’envergure. La grève générale, préconisée par les syndicats unitaires, est vigoureusement rejetée par les organisations dirigées par les militants anticommunistes de la tendance groupée autour de l’hebdomadaire Syndicats*.

La majorité décide le 25, la grève générale pour le 30 novembre.

Des grèves avec occupation se développent dans les jours qui précèdent. Daladier ordonne leur évacuation par la force.

Le 23, la Direction des usines Renault exige de nouvelles élections de délégués et demande aux candidats l’acceptation écrite des décrets-lois. Le 24, trois ouvriers, dont deux délégués, sont licenciés, ce qui déclenche la grève avec occupation. Policiers et gardes mobiles évacuent les ateliers à coups de bombes lacrymogènes. C’est une ‘première’.

290 ouvriers sont arrêtés et comparaîtront en correctionnelle. 28.000 ouvriers sont licenciés.

Les cheminots, le 25 novembre, les agents des services publics, le 28, sont réquisitionnés.

Toute la presse de droite hurle à la mort contre la grève du 30 novembre, « révolutionnaire et antipatriotique ».

Dans ses Mémoires, Paul Reynaud écrira : « Faire échouer la grève générale est vital ».

Le quotidien du Comité des forges, Le Temps, écrit :

« C’est dans les ‘cellules’ communistes d’entreprises que l’on pourrait aisément découvrir les auteurs et les chefs des grèves et des occupations ».

Le 30, les gares, les stations de métro, les dépôts d’autobus sont occupés par l’armée à Paris, à Lyon, à Marseille.

Dans la capitale, c’est l’échec de la grève. En banlieue ouvrière, elle est largement suivie, ainsi que dans le bassin de Saint Etienne, la Basse Seine, à Brest, Lorient, Toulouse, Clermont-Ferrand, en Alsace, dans la Loire, l’Allier…Succès dans la métallurgie, la chimie, le bâtiment, chez les mineurs, les dockers, les marins. Par contre, échec de la grève chez les cheminots, les fonctionnaires, les enseignants.

Daladier exprime sa satisfaction à la radio, au soir du 30 novembre.

 

La répression se déchaîne :

800.000 ouvriers sont ‘lock-outés’, dont 280.000 métallurgistes sur les 1.645.000 salariés de cette industrie, et 90.000 de la chimie, sur 240.000.

L’embauche se fera ensuite sur contrat individuel.

Dans l’aéronautique, 36.000 ouvriers sont réintégrés sans garantie de congés payés. 800 grévistes sont condamnés à des peines de quatre mois de prison. Les délégués et les responsables syndicaux ne sont pas repris.

Dans l’enseignement, où 20.000 instituteurs ont participé à la grève, 7.800 sont victimes de sanctions.

Le 30 novembre 1938 restera une journée noire de la mémoire ouvrière.

Les effectifs de la CGT passeront de 4.500.000 à 1.500.000 membres.

L’organe du Vatican, L’Osservatore Romano, félicite la CFTC, qui avait refusé de se joindre à la grève.

Le Matin qui sera l’un des plus ardents journaux ‘kollabos’ de la France occupée**, écrira le 8 janvier suivant :

« Enfin, la France respire l’air libre d’un pays libre. Depuis deux ans qu’elle respirait l’air fortement saturé d’étranger, des meetings et des défilés Front populaire et poings tendus, elle avait l’air de s’asphyxier dans une espèce d’air qui tenait de la prison et de la chiourme ».

Le même journal ajoute trois jours plus tard :

« Il faudra déjouer toute intrigue contre monsieur Daladier. Il a maintenu la paix au dehors. Il a maté la révolution syndicalo-communiste au-dedans ».

Avec son style propre, ce quotidien résume bien la situation : si les accords avec Hitler, à Munich, constituent une capitulation extérieure, la politique économique et sociale de Daladier, son offensive antiouvrière et anticommuniste, consacrent bien un « Munich intérieur ».

 

Tout au long de 1939, dans les mois qui ont précédé la guerre, comme pendant la « drôle de guerre » et jusqu’au désastre militaire de mai-juin 40, la bourgeoisie française a poursuivi une politique de classe. Commencée dès l’avènement d’Hitler en Allemagne, les couches dirigeantes avaient délibérément fait « le choix de la défaite ».***

 

 

 

* La tendance « Syndicats » regroupe des responsables issus du courant « réformiste » qui se retrouveront, pendant l’Occupation, soit dans les sphères dirigeantes de Vichy, tel René Belin, futur ministre du travail de Pétain, soit parmi les partisans les plus durs de la Collaboration avec l’ennemi, tels Georges Dumoulin, Raymond Froideval, Kléber Legay, Marcel Vigne.

** Le Matin, dirigé par Maurice Bunau-Varilla, percevait de l’ambassade allemande, des fonds secrets, dès avant guerre.

 

*** Ce ‘blog’ a été rédigé à partir de l’ouvrage :

DE LA REPUBLIQUE A L’ETAT FRANÇAIS

1930-1940

Le chemin de Vichy

de

Jean LEVY et Simon PIETRI

Chez L’Harmattan

Tag(s) : #Histoire