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OTAN: le Pitbull Impérial
Edward S. Herman
   texte repris du site de
   Michel Collon


L’un des clichés les plus fallacieux de l’histoire des pays occidentaux après la Seconde Guerre mondiale est que l’OTAN fut créée comme une organisation défensive pour contrer la menace d’une attaque soviétique contre l’Europe de l’Ouest.
C’est parfaitement faux !
 
Février 2009

Source: Z Magazine

 1 -   L'OTAN PENDANT LA "GUERRE FROIDE"


Certes, la "menace soviétique" joua un rôle majeur dans la propagande occidentale, mais bon nombre des plus grands dirigeants U.S. ou d’Europe de l’Ouest reconnaissaient en coulisse que ladite invasion soviétique n’avait rien d’une menace réelle. L’Union Soviétique venait d’être dévastée et, bien que disposant d’une armée considérable, elle était exténuée et avait besoin de temps pour récupérer.
Les USA pour leur part étaient en plein essor, la guerre avait revitalisé leur économie, ils n’avaient subi aucun dommage de guerre et disposaient dans leur arsenal d’une bombe atomique dont ils avaient démontré l’efficacité à l’Union Soviétique en tuant un quart de million de Japonais à Hiroshima et Nagasaki [ndt : soit quelque 250 000 personnes en moins de 4 jours, dont une majorité de civils].
A Washington, on envisagea sérieusement de frapper l’Union Soviétique avant qu’elle ne se remette ou ne se dote elle-même de l’arme atomique, mais cette option fut rejetée en faveur des politiques de « Containment », de guerre économique et d’autres formes de déstabilisation. En avril 1950, le rapport NSC 68 [National Security Council Report 68], tout en décriant la grande menace soviétique, appelait explicitement à un programme de déstabilisation visant un changement de régime dans ce pays, lequel se concrétisa finalement en 1991.

De fait, même un partisan de la ligne dure comme John Foster Dulles déclarait en 1949 :
« Je ne connais aucun haut responsable militaire ou civil […] dans ce gouvernement ou dans aucun autre gouvernement, qui croie que les Soviétiques préparent actuellement une conquête sous la forme d’une agression militaire ouverte ».
On peut souligner ici que Dulles parle seulement d’une « agression militaire ouverte ». Pour les Occidentaux, la « menace » consistait davantage en un éventuel soutien soviétique à des formations politiques de gauche en Europe de l’Ouest. Le Sénateur Arthur Vandenberg, l’un des pionniers de l’OTAN, déclarait ouvertement que le but d’un renforcement des dispositifs militaires de l’OTAN « devait être avant tout l’objectif pratique d’assurer une défense adéquate contre une subversion interne ». Bien évidemment, le soutien infiniment plus conséquent des USA aux formations de droite ne pouvait nullement sembler appuyer une subversion interne ou constituer une quelconque menace pour la démocratie. Seule une éventuelle aide soviétique à la gauche pouvait s’inscrire dans cette catégorie. (Adlai Stevenson, en 1960, n’appelait-il pas « agression intérieure » la résistance conduite au Sud Vietnam par des populations hostiles au régime minoritaire imposé par les Etats-Unis ?)

Les élites occidentales non-allemandes s’inquiétaient bien davantage d’un possible réveil de l’Allemagne et d’une « menace allemande », et étaient bien plus préoccupées à l’instar des responsables américains, par le moyen de juguler la montée en puissance des forces de gauche en Europe, que par une quelconque menace militaire soviétique. Les Américains n’en pressaient pas moins les Européens de développer leurs forces armées en achetant de l’armement aux industriels U.S. ! Bien que délibérément exagérée, voire fabriquée de toute pièce, la menace militaire soviétique était des plus utiles pour discréditer la gauche en l’associant d’office à Staline, au bolchevisme et à une prétendue invasion soviétique ou à un mythique projet de conquête mondiale.

En réalité, le Pacte de Varsovie était une organisation infiniment plus défensive que l’OTAN. Il fut mis en place après la création de l’OTAN et très clairement en réponse à celle-ci. C’était une union des plus faibles et dont les membres étaient moins fiables. C’est d’ailleurs elle qui finit par s’effondrer, tandis que l’OTAN gardait une place centrale dans le processus à long terme de déstabilisation et de démantèlement de l’Union Soviétique. Cela pour une bonne et simple raison : la puissance et l’armement de l’OTAN faisaient partie intégrante de la stratégie U.S. qui avait consisté à pousser les Soviétiques à des dépenses colossales en armement, au détriment de celles liées à l’amélioration des soins, de la qualité de vie et de tout ce qui leur assurait le soutien de leurs populations. Au contraire, parce qu’elle constituait une menace réelle pour la sécurité, l’OTAN encourageait un niveau de répression aussi néfaste à la loyauté envers l’Etat, qu’à la réputation de celui-ci sur le plan international. Pendant toute cette première période, les dirigeants soviétiques s’efforcèrent vainement de négocier des accords de paix avec l’Ouest, quitte à céder l’Allemagne de l’Est, mais les USA comme leurs alliés et clients dédaignèrent toute proposition de cet ordre.

Comme nous venons de le voir, le point de vue officiel aux Etats-Unis – et de fait celui des médias – est que seule une intervention soviétique en Europe de l’Ouest après la Seconde Guerre mondiale pouvait sembler choquante ou représenter un risque de « subversion interne ». Pour autant, dans un univers moins Orwellien que le nôtre, on conviendrait volontiers que les USA dépassaient largement l’URSS en matière de soutien, non seulement à une « subversion interne », mais au terrorisme pur et simple, dès après 1945. Pour avoir réellement combattu contre l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, la gauche avait considérablement gagné en puissance au cours de la Seconde Guerre mondiale. Les USA s’opposèrent donc par tous les moyens possibles au pouvoir de la gauche et à sa participation politique, y compris par les armes comme en Grèce [ndt : première utilisation de bombes au napalm contre des civils], ainsi qu’en finançant massivement les partis et personnalités politiques anti-gauche à travers toute l’Europe.
En Grèce, ils soutinrent l’extrême droite, et notamment bon nombre d’ex-collabos fascistes, et parvinrent à mettre en place [ndt : avec l’aide des Britanniques] un épouvantable régime autoritaire d’extrême droite. Ils continuèrent aussi à soutenir l’Espagne fasciste et acceptèrent le Portugal lui aussi fasciste comme membre fondateur de l’OTAN, l’armement de l’OTAN permettant notamment au Régime des Généraux portugais de poursuivre ses guerres coloniales [ndt : et à Franco de continuer ses purges]. Un peu partout dans le monde, les USA, puissance dominante de l’OTAN, soutinrent des hommes politiques de droite et d’anciens nazis, tout en se prévalant bien sûr d’être pro-démocratiques et de combattre les totalitarismes.

Le plus intéressant est sans doute le soutien des USA et de l’OTAN à des groupes paramilitaires et au terrorisme. En Italie, ils fonctionnaient main dans la main avec les factions politiques, des organisations secrètes (Propaganda Due : la fameuse loge maçonnique P-2), et des groupes paramilitaires d’extrême droite qui, forts du soutien des forces de l’ordre, mirent en place ce qu’on appela la « Stratégie de la Tension », dans le cadre de laquelle furent menées diverses actions terroristes imputées ensuite aux activistes de gauche. La plus célèbre fut l’attentat de la Gare de Bologne, en 1980, qui fit 86 morts. L’entraînement et l’intégration d’anciens fascistes et d’ex-collabos au sein d’opérations conjointes CIA-OTAN-police, atteignit des sommets en Italie mais n’en était pas moins courant dans le reste de l’Europe. (Pour ce qui concerne l’Italie, cf. Herman et Brodhead « The Italian Context : The Fascist Tradition and the Postwar Rehabilitation of the Right », dans l’ouvrage “Rise and Fall of the Bulgarian Connection”, New York: Sheridan Square, 1986). Concernant l’Allemagne, cf. William Blum, “Germany 1950s,” dans Killing Hope, Common Courage, 1995).

L’OTAN prit notamment part à la dite “Opération Gladio”, un programme organisé par la CIA en collaboration avec les gouvernements des pays membres de l’OTAN et l’establishment de leurs forces de l’ordre, qui mit en place dans différents Etats européens des installations secrètes et des caches d’armes, prétendument pour parer la menace d’une invasion soviétique, mais en réalité destinées à une éventuelle « subversion interne » et à disposition pour soutenir d’éventuels coups d’Etat. Elles furent utilisées en diverses occasions pour mener des opérations terroristes (tels que l’attentat de la gare de Bologne [ndt : ou celui de la Piazza Fontana en 1969] et divers attentats terroristes notamment en Belgique et en Allemagne). [ndt : la mise en place des GAL en Pays Basque entre aussi dans ce cadre]. Les plans du Gladio et l’OTAN furent aussi utilisés pour combattre une « menace intérieure » en Grèce, en 1967 : à savoir, l’élection démocratique d’un gouvernement de gauche. Pour y faire face, les militaires grecs mirent en place un « Plan Prometheus », qui remplaça tout bonnement le mode démocratique par une dictature militaire tortionnaire. L’OTAN et l’administration Johnson n’y trouvèrent absolument rien à redire. D’Italie ou d’ailleurs, d’autres forces du Gladio purent ainsi venir s’entraîner en Grèce pendant cet interlude fasciste, afin d’y apprendre les moyens de gérer une « subversion interne ».

En définitive, dès sa création, l’OTAN s’avéra être une organisation offensive et non défensive, politiquement orientée, diamétralement opposée à toute idée de diplomatie ou de paix, et intrinsèquement liée à des opérations terroristes de très grande envergure ainsi qu’à d’autres formes d’interventionnisme politique anti-démocratiques et menaçant même directement la démocratie (et qu’on aurait évidemment dénoncées comme ouvertement subversives si elles avaient pu être imputées aux Soviétiques).

( SUITE DE L'ARTICLE DEMAIN)
Tag(s) : #Contre l'impérialisme
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