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La lettre de léosthène,
le 25 février 2009, n° 464/2009
Quatrième année. Bihebdomadaire.
Abonnement 300 euros.
Site :
http://www.leosthene.com/



Dimanche prochain, un sommet urgent de l’Union européenne convoqué par la présidence tchèque cherchera des solutions pour les banques affrontant leur deuxième crise des «subprime», dans les nouveaux Etats membres cette fois. Il serait souhaitable que l’ordre du jour soit élargi, car si la situation des banques de l’Ouest est préoccupante, celle des pays de l’Est est catastrophique. Elle place l’UE devant le défi le plus difficile que celle-ci ait eu à affronter depuis la chute du mur de Berlin et demande une vision et un courage politiques qu’on ne sent pas chez les leaders actuels, occupés à jouer les pompiers à domicile ” (1).

Dix pays ont rejoint l’Union européenne entre 2004 et 2007 : et leur situation, qui n’est pas identique, s’est fortement dégradée. Le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, le confirmait lundi dans un entretien accordé au Süddeutsche Zeitung (2) :
Avec la Russie, l’Ukraine et la Turquie, l’Europe de l’Est a besoin de 120 milliards de dollars pour procéder à une recapitalisation de ses banques. Nous travaillons à une solution avec les banques de l’Europe de l’Est, avec la banque européenne d’investissement et le FMI (Fonds monétaire international), mais nous ne réussirons pas sans les pays d’Europe occidentale ”.
Et si le Premier ministre britannique, Gordon Brown, a proposé la constitution d’un fonds “ de 500 milliards de dollars qui permettra au FMI non seulement de gérer les crises quand elles se produisent mais aussi de les éviter
” - auquel seul le Japon a promis un apport de 100 milliards – rien de concret n’est venu de l’Ouest.

A l’évidence, les paroles apaisantes des participants européens réunis dimanche 22 février à Berlin en un sommet informel par la chancelière allemande (France, Royaume Uni, Italie, membres du G20, plus Espagne et Pays-Bas) n’ont pas convaincu les absents. Le ministre des affaires étrangères suédois, Carl Bildt – la Suède prendra la présidence européenne après la République tchèque, en janvier 2010 – s’en est nettement expliqué :
Je ne comprends pas ce qu’a apporté le sommet de Berlin. Cette confusion affaiblit non seulement les plus petits des Etats membres et la Commission, mais le Conseil des 27 lui-même" (3).
Propos appuyés par son homologue finnois Alexander Stubb :
"Je dois admettre que je suis extrêmement préoccupé par le chaos institutionnel de l’Union européenne. Jamais dans l’histoire de l’UE il n’y a eu une telle période (de division) avec autant de chapelles ”.

Chaos ? Chapelles ? Qu’est-ce qui ne fonctionne pas, ou plus, chez les 27 ? Conflit entre anciens et nouveaux membres ? Non, à côté de la Suède et de la Finlande, la Belgique et le Luxembourg, membres fondateurs, mais aussi la Pologne et le Portugal ont exprimé des réserves. Petits pays contre les grands ? Non, la défiance s’exprime aussi en Allemagne, première puissance économique européenne.
Quand les Irlandais semblent mieux disposés à voter oui lors d’un second référendum, la plus grande menace sur le Traité de Lisbonne peut encore venir d’Allemagne ” écrit Honor Mahony pour EU Observer (4).
Une audience à la Cour constitutionnelle (allemande) la semaine dernière a remarquablement mis en lumière un scepticisme grandissant quant à l’approfondissement de l’intégration européenne parmi les huit juges examinant le Traité ”.

Or, continue Honor Mahony,
l’audience a ouvert un très nécessaire débat sur l’évolution des relations entre les Etats membres et Bruxelles ”.
C’est à dire au fond sur les buts de l’Union et les mécanismes lui permettant d’exister. Les buts ? Ils étaient clairs dans l’esprit de Jean Monnet :
Je n’ai jamais douté que ce processus nous mène un jour à des Etats-Unis d’Europe ”, dont il admettait ne pas “ imaginer le cadre politique ” bien qu’il ait nécessairement eu à l’esprit, par expérience personnelle, le modèle américain, c’est à dire fédéral. “ Comme nos provinces d’hier, aujourd’hui nos peuples doivent apprendre à vivre ensemble sous des règles et institutions communes librement consenties (...) ” (5).
Un rêve très daté, qui s’inscrivait au sortir des guerres européennes dans un contexte de guerre froide.

Dans le même contexte, Robert Schuman appelait au
rassemblement des nations européennes ”, autour de
" réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait ” sachant que “ l’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble ” (6). Certainement l’homme politique européen, profondément ancré dans l’histoire du continent, voyait-il autrement l’horizon que l’homme d’affaires prospère, très lié au monde américain. Le temps a passé – soixante ans ! - le monde a changé, le projet collectif européen a pris de l’ampleur : “ L’UE donnait l’impression d’avancer puisqu’elle créait l’euro et accueillait de nouveaux membres ” (1). L’abandon de la préférence communautaire (qui n’est inscrite dans aucun traité) (7) pousse très tôt l’UE sur le chemin de la libéralisation des échanges – bien avant que la plupart de ses banques ne s’engagent sur le credo du capitalisme financier.

Et les nouveaux pays membres ont vécu l’euphorie.
Les Européens de l’Est ont aussi vécu au-dessus de leurs moyens, reproduisant le processus malsain qui avait déjà pourri les nouveaux Länder allemands. L’argent se déverse à pleins tombereaux dans l’immobilier et les infrastructures. On rénove les centres-villes, on goudronne les routes: c’est bon pour le moral des locaux et agréable aux yeux des banquiers occidentaux et des touristes qui viennent dépenser leur argent. Mais ce ravalement de façade renforce peu la productivité du pays. En Allemagne, cette phase Disneyland de la reconstruction s’est achevée dans la douleur et la dépression. Aujourd’hui en Pologne, 60% des hypothèques sont libellées en francs suisses. La Hongrie est dans une situation similaire. Et voilà que tout s’effondre en même temps: les monnaies locales; les exportations; le crédit extérieur, ainsi que l’argent des travailleurs migrants qui ne trouvent plus de travail ” (1).

Très intéressant, ce constat de Jean-Claude Péclet, parce qu’il nous rappelle à la fois l’expérience de la réunification allemande, qui n’a pas servi de leçon, et la part de responsabilité des institutions européennes occupées, au nom de la modernisation, de dogmes plus que de raison. Il n’est pas certain aujourd’hui que de la Commission au Parlement, on ait bien compris les raisons de la crise et sa violence.
La crise actuelle pourrait être bien pire que celle qu'a connu le monde lors de la Grande Dépression, (...). Je ne me souviens pas d'une époque, peut-être même en pensant à la Grande Dépression, lors de laquelle les choses ont chuté aussi rapidement d'une manière aussi uniforme partout dans le monde (...). Il y a peu de corrélation entre la sophistication d'un système bancaire et la croissance de la productivité ”.

C’est l’ancien président de la Réserve fédérale américaine, Paul Volcker, qui parle ici (8). Ni José Manuel Barroso, ni le président du Parlement, ni aucun dignitaire européen. Comment s’étonner que les élus des pays membres reprennent les rênes ? Et tentent de pallier, avec les moyens du bord, la marée de chômeurs qui menace leur propre stabilité ? On voit bien qu’ils sont préoccupés à la fois de leurs intérêts propres et de coordination – observons les volte-face de la chancelière allemande, et nous comprendrons – quand leurs situations économiques sont diverses, leurs intérêts divergents, leurs appréciations différentes. Ils jouent les pompiers à domicile, oui. On leur reprocherait de ne pas le faire. Ensuite il ne reste, avec leur volonté de se parler, dont nous ne doutons pas, que la multiplication des Sommets, restreints ou élargis...

Depuis la fin de l’ère Jacques Delors, les intérêts nationaux ont progressivement repris le dessus sur le projet collectif européen... (1). Oui, mais qui a réfléchi au projet collectif ? A sa réactualisation ? On rédige des traités. Tout s’est passé comme s’il n’y avait plus rien à penser, comme si les règles érigées en d’autres temps étaient figées, immuables, non discutables. Si les peuples perdaient leur foi dans la machinerie (et non dans l’idée), ils avaient tort. La Commission en était la gardienne, oligarchie baignée dans une douce conviction :
La Communauté elle-même n’est qu’une étape vers les formes d’organisation du monde de demain ” (Jean Monnet, dernière phrase de ses Mémoires).
Le retour au réel est douloureux.

"On se rend compte que cette Europe-là n’avait pas encore subi l’épreuve du feu (1). Eh bien nous y sommes. En vrai, tout de suite.

Parce qu’un certain nombre de pays européens, membres ou non de l’UE, sont en danger :
l’Islande, la Grèce, l’Espagne, l’Italie, la Belgique, la Suisse et, comme certains le suggèrent, le Royaume-Uni ” nous dit l’universitaire américain Nouriel Roubini (9), parce que “ dans nombre de pays, les banques sont peut-être trop grosses pour faire faillite, mais aussi trop grosses pour être sauvées, quand les ressources fiscales/financières de l’Etat peuvent ne pas être suffisantes pour venir à (leur) rescousse ”.
Ce n’est pas tout, confirme le Temps :
Lundi dernier, un rapport de Moody’s mettait en doute la solidité des banques exposées à l’Est, secouant les marchés. On parle de 1700 milliards de dollars, dont près d’un quart devraient être remboursés cette année. L’Autriche est en première ligne, avec plus de 300 milliards de dollars, correspondant à 70% de son produit intérieur brut. Un taux de défaut de paiement de 10% suffirait à entraîner un «Stalingrad monétaire», dit la presse de Vienne. Or la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) anticipe un taux entre 10 et 20% ”.

Ohé ! On demande une vision et un courage politique, pour reprise en main urgente. Y a-t-il quelqu’un à la barre ? Un équipage à la manoeuvre ?

Hélène Nouaille



Carte :

Les étapes de la construction européenne (1957 2008) :
http://www.ladocumentationfrancaise.fr/spip/IMG/jpg_QI_31_Construction_UE.jpg


Notes :

(1) Le Temps, Jean-Claude Péclet, le 23 février 2009, Europe, réveille-toi !
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/3b63a5e2-012a-11de-9952-f1e9c7553c98|0

(2) Süddeutsche Zeitung, le 22 février 2009, “ Ohne stabile Banken kein Aufschwung” (en allemand)
http://www.sueddeutsche.de/wirtschaft/645/459288/text/

(3) DPA,
le 23 février 2009, EU 'cliques' undermine unity over economy, officials say
http://www.earthtimes.org/articles/show/257114,eu-cliques-undermine-unity-over-economy-officials-say--summary.html

(4) EUObserver, Honor Mahony, Germany’s treaty angst
http://blogs.euobserver.com/mahony/2009/02/17/germanys-treaty-angst/

(5) Jean Monnet, Mémoires, Fayard, 1976.

(6) Robert Schuman, Déclaration du 9 mai 1950,
http://europa.eu/abc/symbols/9-may/decl_fr.htm

(7) Voir le rapport du Sénat, 1er décembre 2005,
MM. Jean BIZET, Robert BRET, Hubert HAENEL et Roland RIES,
a)La notion de préférence communautaire
http://www.senat.fr/rap/r05-112/r05-112.html
b) Le démantèlement de la préférence communautaire
http://www.senat.fr/rap/r05-112/r05-1122.html#toc19
"Le débat entre la « préférence communautaire » et l'ouverture au marché mondial s'était ouvert dès la négociation du traité de Rome. Dans la Communauté à Six, la France parvenait, non sans mal, à faire prévaloir son attachement à la « préférence communautaire », mais, au fil des élargissements, les tendances favorables au libre-échange n'ont cessé de se renforcer. La succession des cycles de négociation a permis à ces dernières de l'emporter et de démanteler les outils d'une « préférence communautaire » qui, aux yeux des autres parties prenantes aux négociations du GATT, n'est toujours apparue que comme l'utilisation des outils traditionnels du protectionnisme ”.

(8) Reuters, le 20 février 2009,
La crise pourrait être pire que la Dépression/Volcker
http://fr.reuters.com/article/frEuroRpt/idFRLK31975520090220

(9) Forbes, Nouriel Roubini, le 19 février 2009, Laissez-Faire Capitalism Has Failed
The financial crisis lays bare the weakness of the Anglo-Saxon model.
http://www.forbes.com/2009/02/18/depression-financial-crisis-capitalism-opinions-columnists_recession_stimulus.html

Léosthène, Siret  453 066 961 00013 FRANCE  APE 221E  ISSN 1768-3289.
Directeur de la publication : Gérald Loreau
(
gerald.loreau@neuf.fr)
Rédactrice en chef : Hélène Nouaille (
helene.nouaille@free.fr
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Copyright©2009.  
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Tag(s) : #Europe
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