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Crise gazière Russo-ukrainienne : un enjeu géopolitique au cœur de l’Eurasie, le retour de Zbigniew Brzezinski ? (2)
par Jean Géronimo

par Comité Valmy




Depuis la chute de l’URSS, un nouveau rapport de forces a émergé en zone eurasienne post-communiste, dans un premier temps au profit de l’Amérique. Jusqu’en 1991, Washington a mesuré sa puissance internationale à sa capacité à ‘’endiguer l’expansion militaire et politique soviétique’’ selon l’affirmation de H. Kissinger (2004, p. 30). Cette politique ‘’d’endiguement’’ de l’Union soviétique théorisée par G. Kennan visait, selon Kissinger, ‘’à faire face au conflit entre superpuissances nucléaires’’ (p. 30). Mais par la suite et jusqu’à aujourd’hui, de manière insidieuse, la prude Amérique de G.W. Bush a cherché, par diverses manœuvres politiques, à renforcer son autorité dans l’espace post-communiste face à une Russie avide de recouvrir son statut prestigieux de superpuissance de l’ère soviétique.
Il s’agit donc de bloquer la stratégie russe de ‘’restauration impériale’’ au cœur de la CEI. Pour reprendre Brzezinski (2000, p. 121), ‘’il est indispensable qu’elle (l’Amérique : jg) contre toute tentative de restauration impériale au centre de l’Eurasie qui ferait obstacle à son objectif géostratégique numéro un : la mise sur pieds d’un vaste système euro-atlantique’’.

Or, dans ses grandes lignes, la stratégie de reconquête russe semble en bonne voie, d’autant plus que désormais, elle se fait à nouveau respecter dans l’ancien espace soviétique, son pré-carré géopolitique et que in fine, elle a réussi à contrecarrer ‘’les tentatives des Etats-Unis d’accroître leur influence dans les anciennes républiques soviétiques’’ . En outre, ce ‘’retour russe’’ est facilité par le fait que la sur-extension impériale de l’Amérique a fini par épuiser son économie et, par ce biais, remis en cause sa stratégie militaire partiellement focalisée contre Moscou . Cette orientation stratégique est illustrée par le projet américain d’implanter un bouclier anti-missiles dans l’Est européen (Pologne, Tchéquie) voire, à terme - envisagé par l’administration Bush - en Géorgie et en Ukraine, aux portes de la Russie.
Le 7/02/2009, le vice-président des Etats-Unis, J. Biden, a confirmé cette orientation en rappelant que :
’Nous poursuivrons la mise en place de notre bouclier anti-missiles pour parer à d’éventuelles attaques venant du Proche-Orient (…)’’ . En ce sens, on observerait une forme d’inertie comportementale de la puissance américaine - indépendamment de la couleur politique de son administration - intégrant la Russie comme’ennemi systémique’’, selon l’expression judicieuse de J. Fontanel (1998, p. 6) et, au-delà, comme une cible stratégique potentielle. Cette inertie stratégique justifie, dans son essence, la méfiance de S. Ivanov.

Ainsi, selon le vice-premier ministre russe, le bouclier ABM serait le ‘’maillon d’une infrastructure stratégique visant à neutraliser le potentiel balistique nucléaire russe’’ . Dans le prolongement de l’affrontement bipolaire de la guerre froide, il s’agit donc d’une lutte de domination - par alliés interposés - mais cette fois centrée sur le contrôle du pouvoir énergétique (soft power) et qui s’est exprimée in fine, par la récente crise de 3 semaines, qui a privé de gaz la moitié de l’Europe.
Dans cette optique, la crise russo-ukrainienne s’inscrit dans une forme de guerre froide réactualisée et atténuée, axée sur le contrôle de l’espace eurasien : la guerre ‘’tiède’’ . Depuis l’amorce de la transition post-communiste, Washington - selon la ligne anti-russe de Brzezinski - n’a pas hésité à manipuler certains Etats majeurs (pivots géopolitiques) de l’ancien espace soviétique, dont l’Ukraine, la Géorgie, l’Azerbaïdjan et - dans une moindre mesure - l’Ouzbékistan et le Kirghizstan . Or dans ces deux derniers pays, cette stratégie politique est remise en cause par le récent retour de l’influence russe - et de son aide économique et militaire – habilement ‘’monnayée’’ contre l’expulsion de facto de la puissance américaine. Ce recul de Washington en Eurasie post-soviétique est, notamment, symbolisé par la perte récente de ses bases militaires (bases ouzbek de Karshi-Khanabad en 2005 et kirghize de Manas en 2009).

De manière implicite, cela montre que rien ne peut se faire dans cette partie de l’Eurasie sans ‘’entente’’ avec Moscou. F. Loukianov, analyste politique, l’a parfaitement souligné : ‘’Le Kremlin montre actuellement que pour coopérer avec les pays d’Asie centrale, il faut d’abord se mettre d’accord avec la Russie.’’ Mais, surtout, cette évolution géopolitique menace les fondements eurasiens de la suprématie mondiale américaine. Car comme l’a rappelé Z. Brzezinski (2000, p. 250), ‘’la longévité et la stabilité de la suprématie américaine sur le monde dépendront entièrement de la façon dont ils manipuleront ou sauront satisfaire les principaux acteurs géostratégiques présents sur l’échiquier eurasien et dont ils parviendront à gérer les pivots géopolitiques clés de cette région’’.
Dans ce schéma, le futur recentrage de l’effort stratégique américain sur l’Afghanistan – au détriment d’un désengagent progressif du bourbier irakien – s’inscrit dans la volonté de Brzezinski de stabiliser la domination de Washington en Asie centrale. Ce dernier a ainsi reconnu :
’La fin de l’occupation (de l’Irak : jg) sera donc une opportunité pour la guerre contre Al Qaïda, mettant ainsi un terme à une aventure malheureuse qui non seulement a précipité l’apparition d’Al-Qaïda en Irak, mais a aussi détourné les États-Unis de l’Afghanistan, où la menace originelle d’Al Qaida persiste et augmente.’’
Et il ajoute que ‘’mettre fin à la guerre en Irak’’ est une ‘’première étape nécessaire’’ .

Dans le cadre de cette confrontation bipolaire en Eurasie post-soviétique, la Géorgie et l’Ukraine présentent un intérêt vital, en vue notamment du ‘’reformatage stratégique’’ de la région. De ce point de vue, la crise gazière de janvier 2009 - élément clé d’une partie d’échecs à l’échelle du continent eurasien - est une indéniable opportunité stratégique. Mais, pour mieux la comprendre, un bref retour sur le passé s’impose.
 

Le poids de l’histoire : la rupture de 1991.


Sur un plan historique, l’Ukraine est structurellement liée à la Russie. Dans l’inconscient politico-psychologique russe, Kiev a une place à part : elle reste un élément clé de l’identité impériale russe et de son statut de grande puissance.
En ce sens, pour reprendre Brzezinski (2000, p. 151), ‘’aucune restauration impériale, qu’elle s’appuie sur la CEI ou sur un quelconque projet eurasien, n’est possible sans l’Ukraine’’.
Initialement, Kiev a été son cœur politique et a tenu une place centrale dans la formation de l’Empire russe (tsariste puis soviétique). Sous la période soviétique, elle a été son ‘’grenier à blé’’ dans le cadre d’une division internationale (socialiste) du travail assise sur une spécialisation productive des différentes régions de l’ex-URSS. Dans ce cadre, de forts liens politiques et économiques se sont progressivement noués renforçant, par ce biais, l’interdépendance des deux Etats. Sur un plan politique, l’Ukraine était alors une république centrale de l’URSS et avait un certain poids - via ses lobbies, relayés par certains cadres du Parti - dans l’orientation de la politique soviétique. Sur un plan économique, elle assurait - dans le cadre du plan - une forte production agricole au profit des autres républiques soviétiques et en contrepartie, bénéficiait d’une énergie à bon marché (pétrole et gaz). Dans la logique de l’économie centralement planifiée (ECP), les prix – dont ceux de l’énergie – avaient une fonction surtout politique (mais aussi comptable), dans la mesure où le plan soviétique était fondamentalement subordonné à un objectif idéologique : la construction de la société communiste .

Dans sa politique de Restructuration (Perestroïka), conduite de 1985 à 1991, M. Gorbatchev - dernier président de l’URSS - avait bien compris le statut stratégique de l’Ukraine et il s’était efforcé de la conserver sous influence russe. Dans la configuration réformée de l’URSS, visant à instaurer un ‘’socialisme à visage humain’’ - par la suite, transformé en ‘’économie sociale de marché’’ - et à renforcer la cohésion de la nouvelle Union, Gorbatchev voulait donc préserver cette centralité politique de l’Ukraine. Mais l’histoire l’a rattrapé et le processus final de décomposition de l’URSS a rendu caduc ce projet de ‘’reforme radicale’’ et en cela, n’a pu préserver une Ukraine ‘’soviétisée’’.

En décembre 1991, suite au coup d’Etat militaire du 19 août, on assiste en effet à l’implosion finale de l’Union soviétique, opportunément précipitée et utilisée dans une optique de pouvoir, par B. Eltsine. Très vite, l’Ukraine a été courtisée par Washington - et donc, par l’Otan - dans le cadre d’un’partenariat pour la paix’’ et de la mise en œuvre de ‘’dispositions spéciales’’, pour reprendre l’expression de H. Kissinger (2004, p. 52). Certes, dans un premier temps, l’Ukraine post-communiste est restée très proche de Moscou, du fait de la ‘’culture soviétique’’ de ses élites dirigeantes, jusqu’à la présidence de Leonid (Danilovytch) Koutchma. Mais la ‘’révolution orange’’ va, de manière radicale, remettre en cause cette orientation.


La révolution orange : la main de Washington.
 

En 2004, on assiste en Ukraine à une révolution politique, soigneusement impulsée, encouragée et planifiée par l’Etat américain. On peut alors noter l’activisme politique de certaines ONG américaines et – guère surprenant – de Z. Brzezinski. Cette élection présidentielle manipulée amène au pouvoir Viktor (Andriïovytch) Iouchtchenko - partisan d’un rapprochement avec Washington - et dont la femme est une ancienne fonctionnaire du Département d’État des Etats-Unis… A l’époque, on parlait d’un danger de dictature préparé par Moscou, dans le cadre d’élections ‘’arrangées’’ comme à la plus belle époque soviétique. Moscou était alors soupçonnée de vouloir reconstituer son espace impérial et, notamment, de récupérer les ‘’républiques infidèles’’. Aux yeux d’une Amérique étrangement convaincue de sa ‘’destinée manifeste’’ à l’échelle planétaire, cela a justifié un droit d’ingérence politique sous prétexte de protéger les libertés et d’étendre la démocratie, comme levier d’une paix (libérale) universelle.
V. Poutine a récemment dénoncé cette ingérence :
’Les manifestations de rue de ces dernières années en Ukraine (‘Révolution orange’ de 2004 notamment - ndlr) résultent de l’attitude de la précédente administration américaine et de l’UE qui ont soutenu ces actions anticonstitutionnelles’’ .
Sous une apparence de démocratie, une élite libérale pro-américaine est donc arrivée au pouvoir à Kiev et a adopté une politique ouvertement anti-russe axée, en dernière instance, sur l’instauration d’une économie de marché. Le divorce avec la Russie était donc définitivement consommé malgré certaines tentatives russes, sous l’impulsion de V. Poutine, de se rapprocher de l’Ukraine.

Une suite logique à cette séparation politique, soigneusement dirigée par l’élite néo-conservatrice américaine, était pour Moscou de revenir à un certain réalisme économique. Il s’agissait, notamment, de tirer les conséquences de ce revirement politique de Kiev - avide de se rapprocher de la sphère occidentale et de bénéficier de l’aide américaine aux réformes - dans le cadre d’un réajustement des prix de l’énergie, dont avait jusque là allègrement bénéficié l’Ukraine à titre de ‘’pays frère’’ (tarifs du gaz au moins de trois fois inferieurs à ceux du marché). Autrement dit, les bas prix énergétiques - autrefois politiquement justifiés - n’avaient plus aucune raison d’être. Car l’Ukraine était sortie de la sphère soviéto-russe et ne pouvait plus, pour cette raison, bénéficier de tarifs ‘’amicaux’’, d’autant plus qu’elle pratique depuis une politique hostile et relativement provocante à l’égard de la Russie, en qui elle voit désormais – à travers V. Poutine – un ‘’ennemi’’ , pour reprendre le terme du président géorgien Saakasvili, totalement solidaire avec son homologue ukrainien, le président Iouchtchenko.
Ainsi Kiev prévoit, à terme, une adhésion à l’UE et - comme la Géorgie - à l’Otan, bras armé de l’Amérique et vestige de la guerre froide.

Dans la vision russe, l’Otan reste une alliance hostile et cette méfiance a été renforcée, très tôt, par l’attitude du sénat américain soulignant, le 4 mai 1998, que l’Otan était ‘’avant tout et surtout une alliance militaire’’ dont l’existence devait empêcher ‘’la réapparition d’une puissance hégémonique susceptible de menacer l’Europe’’ .
L’ancien conseiller du président Nixon et stratège émérite de la guerre froide, H. Kissinger (2004, pp. 37-38), a réaffirmé cette instrumentalisation politique de l’Otan, soutenant notamment qu’elle demeurait ‘’la clé de voûte de la politique étrangère américaine. Même après la disparition de la menace soviétique, l’Alliance atlantique est restée pour les Etats-Unis le principal rempart de l’ordre international.’’
Cette fonction politique de l’Otan est d’ailleurs rappelée par R. Kagan (2006, p. 37), soulignant avec une certaine euphorie, que son élargissement à l’ancien bloc soviétique était une ‘’consécration de la victoire de la guerre froide’’.

Aujourd’hui, cette volonté politique de l’Ukraine et de la Géorgie de rejoindre une Otan américanisée a été réitérée par les élites dirigeantes – libérales – au pouvoir. D’une part, le président ukrainien Viktor Iouchtchenko a déclaré, le 12/02/2009, qu’il ne voyait pas d’alternative à l’adhésion de son pays à l’Alliance de l’Atlantique Nord, soulignant que c’était un objectif à long terme :
’L’adhésion à l’OTAN est un projet à long terme qui demande du temps. (…) la seule issue pour notre pays (…). Et je suis convaincu que l’Europe n’a pas, elle non plus, d’alternative. Nous sommes une partie intégrante de l’Europe, et la participation à ce système de sécurité peut être la seule politique possible pour nous.’’
D’autre part, le président géorgien Mikhaïl Saakachvili, dans le cadre de son message annuel au pays, a précisé que la Géorgie aspirait toujours à adhérer aux structures européennes et euro-atlantiques :
’Nous y sommes poussés par l’existence de l’ennemi qui a occupé nos territoires et ambitionne une dislocation complète de la Géorgie.’’ Car, précise Saakachvili, ‘’depuis la disparition de l’Union soviétique le Kremlin tente de reconquérir des fragments de l’ex-URSS par la force (…)’’, tout en comparant la Russie de Poutine à ‘’l’Allemagne nazie ou l’URSS de Staline’’ ( !!). Enfin, il souligne que le conflit russo-géorgien a permis à l’Europe de découvrir que ‘’pour les russes, le mensonge est un mode de vie et un instrument de communication’’ ( !).
Cette attitude haineuse à l’encontre de Moscou est perçue par celle ci comme un reflexe de guerre froide. Inutile gifle.

Dans ce schéma, la Russie serait considérablement fragilisée dans son proche étranger et, en particulier, à sa périphérie sud-eurasienne, déjà grevée par une forte instabilité nationaliste. Et, dans la mesure où elle perçoit une forme d’encerclement par les structures de l’Otan, elle se sent ouvertement menacée. Et cela, d’autant plus que l’extension future de l’Otan risque de concerner d’autres ex-républiques soviétiques, dans l’axe des objectifs américains. ‘’L’élargissement de l’Europe et de l’Otan serviront les objectifs aussi bien à court terme qu’à long terme de la politique américaine’’ a confirmé Brzezinski (2000, p. 255). En dernière instance, cette avancée de lOtan a conduit Moscou à rénover et renforcer son potentiel nucléaire militaire, centré - dans le prolongement du soviétisme - sur une logique de dissuasion.

Ce maintien de la dissuasion nucléaire a été confirmé par le chef de l’Etat-major général des Forces Armées de Russie, Nikolaï Makarov :
’Pour l’armée russe, l’arme nucléaire reste le facteur essentiel de dissuasion, elle l’était et le reste et elle peut se perfectionner’’. Le général Makarov rappelle, en outre, que
’des menaces peuvent surgir que seule la menace de les utiliser (les forces nucléaires : jg) pourrait écarter. Aussi le rôle de ces forces pourrait-il croître à l’avenir’’ . Dans cet axe, en référence à une inertie stratégique soviétique, et pour reprendre le titre de notre précédent article, on peut parler du ‘’retour de l’Atome rouge’’ . A terme, Moscou espère faire de l’OTSC un réel contrepoids à l’Otan - via, notamment, la création d’une Force collective de déploiement rapide (FCDR). Sous l’ère Bush, D. Rumsfeld voyait à travers l’OTSC et surtout l’OCS, la ‘’main de Moscou’’ et dénonça son ‘’comportement inamical’’ ( !).
Dans ses grandes lignes, l’OTSC (avec l’OCS) est considérée par Moscou comme un moyen privilégié de refouler l’avancée américaine en Asie centrale, région politiquement stratégique et riche en hydrocarbures. Et surtout, il s’agit désormais pour les Etats membres de l’OTSC et (en particulier) pour la Russie, ‘’de mener une politique indépendante dans leur sphère d’influence, sans laisser des pays tiers s’y immiscer’’ .
Une fois encore, les velléités agressives de Washington sont implicitement visées.

Pour Moscou, une conséquence logique de cette nouvelle configuration géopolitique était de réajuster son partenariat économique avec ses anciens ‘’alliés’’ de la période soviétique. Autrement dit, il convenait d’appliquer les prix de marché dans le cadre des nouvelles relations russo-ukrainiennes, notamment au niveau des échanges commerciaux (dont énergétiques). Pour reprendre une source officielle russe, il s’agissait de concrétiser ‘’le passage au mécanisme européen transparent du marché pour former le prix sur la base de la formule généralement admise’’ . Or, à l’origine, l’Ukraine a refusé toute remise en cause brutale des tarifs préférentiels, déclenchant par ce biais une crise gazière qui, in fine, s’est étendue à toute l’Europe.

Réaction légitime russe : l’arme énergétique.


Aujourd’hui, on peut donc comprendre l’incompréhension russe. Et Moscou se sent d’autant plus blessée, que l’Europe l’a rendue partiellement responsable du conflit gazier . Dans la vision russe, il s’agit d’un soutien implicite à Kiev. L’augmentation des prix du gaz est doublement justifiée sur les plans politique et économique. Il s’agit d’un réajustement légitime des prix aux structures de coût réel. Dans la nouvelle configuration géopolitique, Moscou n’a plus à subventionner une économie ukrainienne adhérant aux principes du marché sous-tendus par l’idéologie libérale. Mais il n’est pas dans son intérêt d’aggraver une crise coûteuse en termes d’image vis-à-vis de ses clients européens. En outre - contrairement aux accusations de Kiev - Moscou n’a pas intérêt à couper l’approvisionnement énergétique de l’Europe, source de devises et de financement pour son développement . D’autant plus que l’effondrement du prix du pétrole tend à réduire le surplus financier potentiellement disponible pour les investissements d’infrastructures et stratégiques (complexe militaro-industriel, recherche/développement, technologies de l’information, capital humain), dans l’optique finale d’intensifier la croissance économique. Par contre, l’Ukraine peut utiliser cette crise gazière - via le blocage du transit - pour inciter l’Union européenne (client majeur de Moscou) à faire pression sur la Russie et l’obliger à modérer sa politique .


En dernière instance - conformément à la volonté de Brzezinski d’empêcher l’apparition d’une superpuissance eurasienne hostile et au-delà, de la ‘’refouler’’ - l’Europe et l’Amérique ont la capacité de freiner l’intégration de l’économie russe au nouvel ordre international. Or cette intégration, comme levier de son renforcement économique et de son retour comme grande puissance, est devenue une priorité vitale de la transition russe post-communiste. En effet, en tant que futur membre de l’OMC, la Russie cherche à s’insérer dans le système économique mondial dans le cadre d’une logique de marché et de respect des règles et normes économiques (dont les normes de prix). Mais Washington s’est longtemps opposée à l’adhésion russe à l’OMC et, par différents moyens, l’a considérablement retardée. Ainsi le 18/09/2008, la secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, a prévenu la Russie que son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) était ‘’remise en cause’’.
Madame Rice a, à l’époque, accusé Moscou d’être ‘’de plus en plus autoritaire dans le pays et agressive à l’étranger’’ visant, de manière explicite, son comportement - et sa réaction ‘’disproportionnée’’ - dans la crise géorgienne. Du fait de sa stratégie d’insertion internationale impliquant une restructuration économique, Moscou a un besoin énorme d’investissements. Or dans son essence, la crise mondiale actuelle menace son projet d’instaurer un modèle économique mixte, fondé sur une ‘’troisième voie’’ et s’appuyant sur une identité eurasienne.

L’affaire du gaz ukrainien prend donc une indéniable dimension (géo-)politique. L’Ukraine, dans l’axe de la ligne américaine, a politiquement intérêt à pousser Moscou - déjà meurtrie par la crise géorgienne - dans ses derniers retranchements et à la faire passer pour une dictature, renouant avec ses vieux reflexes soviétiques et cherchant à imposer ses seuls intérêts nationaux, voire ‘’impériaux’’.
Cette "volonté impérialiste" lui est ouvertement reprochée par l’élite politique de l’UE, véritable nomenklatura européenne, repliée sur ses préjugés et son confort bureaucratique. Ainsi, dans le cadre des auditions sur les relations Russie-UE à la commission des Affaires étrangères du Parlement européen à Bruxelles, le député russe K. Kossatchev a dénoncé l’idée répandue en Europe, selon laquelle ‘’la Russie était faible et reprenait la politique impériale de l’URSS’’ . Dans la vision américaine, la Russie viserait à reprendre le contrôle de son ‘’étranger proche’’ qui, selon Brzezinski (2000, p. 144) ‘’recouvre un ensemble de considérations géopolitiques aux résonnances impériales indubitables’’.
La rhétorique de guerre froide de ‘’l’axe du mal’’ est donc de retour.

A ce titre, on rappellera qu’en 2003, la Géorgie - autre ex-république centrale de l’URSS - s’est politiquement éloignée de Moscou suite à une autre ‘’révolution libérale’’ (‘’révolution des roses’’), encore une fois fomentée par Washington.
Or cette stratégie d’extension de l’espace politique américain a partiellement échoué en Asie centrale :
’les Etats-Unis se sont punis eux-mêmes en essayant de faire en Asie centrale ce qu’ils ont fait en Géorgie et en Ukraine : renverser les régimes existants et y imposer des régimes pro-américains faibles et incompétents’’ a affirmé D. Kossyrev . Car l’Amérique, quel qu’en soit le coût, vise à ‘’détacher’’ la sphère eurasienne post-communiste de la domination politique russe, selon une volonté jamais démentie :
’Les Etats-Unis s’emploient à détacher de l’empire russe ce qu’on dénomme aujourd’hui ‘l’étranger proche’, c’est-à-dire les Etats qui, autour de la fédération de Russie, constituaient l’Union soviétique’’ .

A terme, un risque majeur de cette offensive américaine en Eurasie est de déstabiliser la CEI et notamment, le Caucase et l’Asie centrale, au sens où Moscou y joue historiquement un rôle régulateur . Or le contrôle de cet espace énergétique est une priorité fondamentale de Washington. Cela est clairement dit par Brzezinski (2000, p. 193) soulignant, en outre, qu’il fallait ‘’résister aux efforts que la Russie déploie afin de garder le monopole sur cet accès (aux sources énergétiques de l’espace eurasien : jg), car il est nuisible à la stabilité de la région’’. Cette rivalité énergétique en zone eurasienne post-communiste a parfaitement été anticipée par H. Kissinger (2004, p. 466), reconnaissant que ‘’la rivalité entre Etats-Unis et Russie pour accéder aux gisements et aux réseaux de distribution de pétrole’’ risquait de faire obstacle à ‘’la coordination de leurs politiques’’.
En renforçant leur influence en zones ukrainienne, sud-caucasienne et centre-asiatique, les Etats-Unis selon G. Minassian’ont pour ambition de contrôler les routes des hydrocarbures’’ . Dans le même temps, Washington vise – en imposant une culture libérale – à y créer une nouvelle forme de dépendance politique à son profit. Cela a été flagrant en Afghanistan :
’l’Occident renforce sa pression militaire et instaure ‘des institutions démocratiques’ sur le sol afghan, en imposant aux habitants autochtones des formes d’administration et de structure sociale qui leur sont étrangères’’ . Pour le bien de l’humanité, dont elle s’est autoproclamée l’avant-garde messianique, la vertueuse Amérique cherche à imposer la démocratie libérale en Eurasie post-communiste, contre les intérêts russes et selon la ligne de R. Kagan (2006, p. 239), spécifiant que Washington doit promouvoir ‘’les principes de la démocratie libérale, non seulement comme moyen de renforcer la sécurité mais aussi comme une fin en soi.’’

Dans ce cadre, il s’agit véritablement d’une lutte d’influence entre deux camps structurellement opposés, au cœur de l’Eurasie et centrée sur le contrôle des ex-républiques ‘’stratégiques’’ de l’URSS. L’ingérence américaine en zone post-communiste est donc politiquement orientée et joue de manière alternative sur les variables militaire, nationaliste et énergétique. D’autant plus qu’elle se réclame, selon l’idée de R. Kagan (2006, p. 156), d’un unilatéralisme légitime :
’les Etats-Unis doivent suivre les règles d’un monde hobbesien (…). Ils doivent refuser de se plier à certaines conventions internationales qui risquent de limiter leur capacité à combattre efficacement (…). Ils doivent soutenir le contrôle des armements, mais pas toujours pour eux-mêmes. Il leur faut observer une double norme, et il leur faut parfois agir unilitateralement (…)’’.
Tendanciellement, Washington cherche ainsi à rendre légitime son droit à la ‘’double norme’’, c’est-à-dire son droit à manipuler les règles et institutions internationales dans l’optique d’imposer ‘’sa’’ politique extérieure. Sur long terme, cette politique d’ingérence s’inscrit dans la stratégie de’roll back’’ (reflux) de la puissance russe prônée par le stratège américain Z. Brzezinski et visant à comprimer cette dernière au cœur de son espace historique . Ultime provocation.


(A SUIVRE

Tag(s) : #Contre l'impérialisme
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