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La lettre de léosthène,
le 4 mars 2009, n° 466/2009
Site : http://www.leosthene.com/


Retrait d’Irak et dessein stratégique


En bref ”, nous dit Zbigniew Bzrezinski, “ le retrait d’Irak doit être entrepris avec un dessein stratégique plus large à l’esprit ”. Oui ?

Il est clair, ajoute Randy Scheunemann, ancien directeur de campagne de McCain pour la politique étrangère, “ que le président Obama s’est éloigné très vite et très loin de sa position (de candidat) sur l’Irak. Au lieu de soutenir une réduction immédiate des fonds pour les troupes US, Obama demande maintenant des millions pour prolonger leur présence. Au lieu de soutenir que les forces américaines faisaient le baby sitting d’une guerre civile, Obama reconnaît que leur sacrifice a offert à l’Irak une “précieuse opportunité”.
Au fond, réfléchit l’ancien conseiller adjoint à la sécurité pour l’Irak (2005 2007) Meghan O’Sullivan, l’évolution du président Obama – “ à la fois bienvenue et raisonnable ” - “ est celle de la commission Baker Hamilton en 2006, déjà bien engagée aujourd’hui ”.

Le Washington Post nous donne à lire, dans son édition du 1er mars (1), les commentaires d’une pléiade de têtes pensantes américaines après l’annonce, par le président Obama, de son calendrier de retrait des forces américaine d’Irak dans les dix huit mois qui viennent (2). Au 31 août 2010, les troupes de combat devraient avoir quitté le sol irakien. Resteraient de 30 à 50000 hommes sur place pour entraîner les forces irakiennes. Et tout le monde devrait être rentré à la fin de l’année 2011.
Nous ne pouvons pas éliminer d’Irak tous ceux qui s’opposent à l’Amérique et qui sympathisent avec nos adversaires. Nous ne pouvons pas faire la police dans les rues irakiennes jusqu’à ce qu’elles soient complètement sûres, ni rester en Irak jusqu’à ce que l’union y soit parfaite. Nous ne pouvons soutenir indéfiniment un engagement qui a mis notre armée à l’épreuve, et qui coûtera presque 1000 milliards de dollars au peuple américain ”.

Douglas Faith, qui a été sous secrétaire d’Etat à la défense de 2001 à 2005, définit bien le ton choisi par le président Obama :
Son discours s’est de fait écarté de sa forte rhétorique anti guerre de ces dernières années. Il n’y a eu aucune mention de l’Irak en tant que désastre, tromperie ou même sottise. Il pense probablement encore que la guerre n’aurait pas dû être engagée, mais Obama a choisi de ne pas évoquer ce point, mettant l’accent au contraire sur les aspects positifs ”.
Comment pouvait-il en être autrement ?
Le ton de Barack Obama est celui d’un constat :
Le mois prochain marquera la sixième année de la guerre en Irak. De quelque façon que l’on mesure, il s’agit d’ores et déjà d’une guerre longue (...). Aujourd’hui, je viens vous dire comment elle va se terminer (...). Pour comprendre où nous allons en Irak, il est important pour le peuple américain de comprendre où nous en sommes ”.

Avec les remerciements appuyés aux Armées, on trouve aussi les promesses classiques de transfert de souveraineté aux Irakiens (“ une nouvelle stratégie pour terminer la guerre en Irak au travers d’une transition vers une pleine responsabilité irakienne ”) et d’aide à la reconstruction (“ Nous aiderons l’Irak à bâtir de nouveaux liens d’échange et de commerce avec le monde ”) qui n’ont rien d’original :
Nous continuerons à aider le Sud Vietnam selon les termes de notre accord et nous soutiendrons les efforts du peuple sud-vietnamien à régler pacifiquement leurs problèmes par eux-mêmes ” disait Richard Nixon en janvier 1973 en annonçant les Accords de Paris ('Agreement on Ending the War and Restoring Peace in Vietnam') (3). Pacifiquement, voilà qui ne s’est pas vu au Vietnam.
En Irak ? “ Le risque pour Obama et le challenge pour le pays réside dans ce que nous ferons si – certains disent quand – de sérieuses violences éclatent au départ des troupes américaines ” remarque Jessica Mathews, présidente du Carnegie Endowment for International Peace.

En effet, continue-t-elle, les factions politiques qui s’affrontent en Irak devront trouver un accommodement,
l’Histoire montre que cela peut prendre des années, spécialement quand les deux côtés sont lourdement armés. Ainsi les Etats-Unis pourraient-ils avoir à affronter une très grande instabilité lors de leur départ en 2010. Il n’y a pas d’autre solution : les Irakiens doivent organiser leur propre futur politique. Mais après autant de sacrifices et de sang versé, cela ne ressemble pas à une victoire ”.
Barack Obama le sait (“ Il y a ceux qui voudront empêcher ce futur (de paix) pour l’Irak – qui insisteront pour que ces différences ne puissent pas être conciliées sans plus de massacres ”), menace en termes clairs les ingérences extérieures (“ Tous les voisins de l’Irak ne contribuent pas à sa sécurité ”). Mais il ne propose aucune solution autre que de transférer le problème à l’armée irakienne – elle-même déchirée en factions et ignorée par les Kurdes, qui ne l’acceptent pas au Kurdistan.

Quant au voisin menacé, l’Iran, propulsé au premier plan régional depuis la chute de son rival irakien – une conséquence certainement involontaire pour George Bush (4) - il envoyait, trois jours après le discours d’Obama, une de ses grandes figures politique et religieuse, l’ancien président Hashemi Rafsandjani rencontrer le président irakien, Djalal Talabani. Les Iraniens ne paraissent en effet pas convaincus de la volonté réelle de retrait américain, et pensent au contraire que Washington continuera d’exercer une influence – et une présence, ne fût-ce que pour maintenir une pression sur leur pays. A la tête d’une délégation politique et religieuse, Rafsandjani rencontrait des dignitaires chiites avant sa visite à Bagdad. Ce qui n’a pas manqué d’inquiéter les sunnites :
" Le retrait des troupes américaines dans les délais indiqués permettrait à l'Iran de combler le vide de sécurité qui se serait créé après leur départ ", confiait Adnan al-Doulaïmi, leader des sunnites irakiens et dirigeant du Front de la Concorde, à Ria Novosti (5).

De fait, tous ces éléments nous sont connus. Y a-t-il dans le discours d’Obama l’amorce d’un “ dessein stratégique plus large ” ? Il confirme sa volonté de regrouper ses forces en Afghanistan. Celle de parler, de nouer des relations avec les acteurs régionaux écartés par George Bush (Iran, Syrie).
Nous savons par ailleurs qu’il multiplie les émissaires (des contacts ont même été pris avec le Hamas, à Gaza) et qu’il négocie avec les Russes un abandon des missiles anti-missiles (ABM) en Pologne et en République tchèque - confirmant le contenu d’une “lettre secrète” adressée à son homologue russe, Barack Obama en a évoqué le contenu lors d’une conférence de presse commune avec le Premier ministre britannique :
Il s'agit d'une lettre très longue et portant sur une série de problèmes, à commencer par la prolifération de l'arme nucléaire jusqu'aux démarches que nous envisageons de déployer pour régler l'ensemble des problèmes généraux qui subsistent à la frontière afghane et combattre le terrorisme ” (6).

Peut-on lire dans son attitude une déconstruction de la politique de George Bush ?
Dans la forme, sûrement. Et sur le fond ?
En ce qui concerne l’Irak, remarque Danielle Pletka, de l’American Enterprise Institute, qui trouve le calendrier “arbitraire”, “ la vraie question que son plan soulève est : quelle est la stratégie ? Les guerres, après tout, ne s’arrêtent pas : elles sont gagnées ou perdues. Même en comprenant que le mieux est l’ennemi du bien, comme le Président l’a justement souligné, il est raisonnable de se demander si la guerre sera gagnée en août 2010. Et si les forces résiduelles chargées du contre terrorisme, de l’entraînement et de la sécurité auront accompli leur mission à la fin de 2011 ? Il y a de vrais challenges à venir en Irak et les poches de Kirkouk et Mossoul par exemple restent des brandons inflammables qui inquiètent les chefs militaires sur le terrain ”.
Eh bien, la lecture attentive du discours de Barack Obama ne répond pas à sa question : s’il y a une stratégie, elle est non dite.

Mais on peut réfléchir. Le président George Bush voulait assurer la suprématie américaine dans un Grand Moyen Orient (du Maroc au Pakistan) transformé, où l’Irak n’était qu’une étape.
Son successeur y a-t-il renoncé ?
Rien ne l’indique sauf qu’à la force militaire il préfère, semble-t-il, la diplomatie. Qu’est-ce qui change ? La nécessité de trouver des alliés, de partager la charge, de porter d’urgence un effort sur un autre champ embrasé, autrement dangereux, la région afgho-pakistanaise. Il n’y a pas de projet alternatif. La réalité est que si l’avenir de l’Irak et le retrait américain s’écrivent au conditionnel, celui des ambitions américaines dans cette partie de l’Asie est à l’épreuve au présent. Et l’aide des Russes, logistique et peut-être un jour directe, parce que Moscou ne veut pas d’un régime islamiste à la frontière de l’Asie centrale, est déterminante. Si Barack Obama l’obtenait, et parlait avec l’Iran (frontalier de l’Afghanistan, chiite quand les Afghans sont sunnites), alors les Taliban auraient perdu la partie.

Ce dessein là est stratégique. Il ouvre bien des perspectives.
Barack Obama l’a-t-il à l’esprit ? On sait les grands hommes d’Etat taiseux, voire ambigus, de Roosevelt à de Gaulle, sur leurs projets véritables.
Peuvent-ils d’ailleurs faire autrement ?

Hélène Nouaille



Cartes :

Vue d’ensemble, de la Libye à la frontière chinoise :
http://corinefertiti.blog.lemonde.fr/files/2009/01/fr-moyen-orient-precise.1230900118.gif

Irak, répartition ethno-religieuse :
http://www.ladocumentationfrancaise.fr/spip/IMG/jpg/16_irak_ethno_relig.jpg


Notes :

(1) The Washington Post, le 1er mars 2009,
Obama's Plan for Iraq
The Post asked foreign policy experts for their impressions of President Obama's speech at Camp Lejeune on Friday. Below are contributions from Randy Scheunemann, Zbigniew Brzezinski, Meghan O'Sullivan, Jessica Mathews, Qubad J. Talabani, Andrew J. Bacevich, Douglas J. Feith, and Danielle Pletka ”.
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2009/02/27/AR2009022702644.html?sub=AR

(2) Discours du président ObamaTerminer la guerre en Irak de manière responsable”, Camp Lejeune, Caroline du Nord, le 27 février 2009,
Remarks of President Barack Obama – As Prepared for Delivery Responsibly Ending the War in Iraq
http://www.whitehouse.gov/the_press_office/Remarks-of-President-Barack-Obama-Responsibly-Ending-the-War-in-Iraq/

(3) 'Peace With Honor', le 23 janvier 1973, discours radio télévisé du président Nixon annonçant les Accords de Paris ('Agreement on Ending the War and Restoring Peace in Vietnam').
http://watergate.info/nixon/73-01-23_vietnam.shtml

(4) Voir léosthène n° 231/2006 Moyen Orient : réajustement des forces (accès libre)
http://www.leosthene.com/spip.php?article244

(5) Ria Novosti, le 3 mars 2009, Irak: les sunnites craignent un renforcement de l’influence iranienne après le départ des troupes US
http://fr.rian.ru/world/20090303/120394604.html

(6) Ria Novosti, le 4 mars 2009, Le rapprochement avec Moscou n’amènera pas Washington à abandonner ses alliés (Obama)
http://fr.rian.ru/world/20090304/120412958.html

Léosthène, Siret  453 066 961 00013 FRANCE  APE 221E  ISSN 1768-3289.
Directeur de la publication : Gérald Loreau
(
gerald.loreau@neuf.fr)
Rédactrice en chef : Hélène Nouaille (
helene.nouaille@free.fr
)
Copyright©2009.  La Lettre de Léosthène. Tous droits réservés.

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