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La lettre de léosthène,
le 21 mars 2009, n° 471/2009
Quatrième année. Bihebdomadaire. Abonnement 300 euros.
Site : http://www.leosthene.com/


Crise : jours de colère



Le 19 mars 2009, les Américains manifesteront partout dans les villes du pays devant les bureaux des plus grandes banques et autres institutions pour demander des conduites plus raisonnables à leurs dirigeants et appeler le Congrès à faire ce qu’il faut pour cela ” (1).
Détail des manifestations ?
Alabama, Arizona, Californie, Colorado, Washington DC, Floride, Géorgie, Iowa, Illinois, Indiana, Louisiane, Massachusetts, Maryland, Maine, Michigan, Minnesota, Missouri, Montana, Caroline du Nord, Dakota, New Hampshire, New Jersey, Nevada, New York, Ohio, Pennsylvanie, Rhode Island, Tennessee, Texas, Virginie, Washington, Wisconsin.

Ailleurs ? “ Les grèves et autres manifestations se propagent à travers l’Europe. Au cours des récentes semaines, les agriculteurs grecs ont notamment bloqué les routes pour protester contre la baisse des prix de vente de leurs produits (...). D’autres manifestations ont également eu lieu en Bulgarie, Hongrie, Lituanie, Lettonie et en Islande. Au Royaume-Uni, la presse indiquait que la police se préparait à passer un été difficile, le sommet du G20 devant se tenir à Londres en avril. Les dernières manifestations ont eu lieu en Irlande où 100 000 personnes ont marché dans les rues de Dublin pour protester contre la mauvaise gestion de la crise par le gouvernement et l’annonce d’une réforme visant à imposer une taxe sur la retraite des salariés du secteur public ” (2).

Si les médias occidentaux donnent peu d’échos à ces manifestations, il est encore plus difficile de trouver des informations sur ce qui se passe ailleurs. Pourtant :
Un millier de Russes ont manifesté à Vladivostok, dans l'Extrême-Orient russe, à l'appel des communistes pour dénoncer la politique du gouvernement face à la crise économique. Les manifestants ont réclamé la démission du premier ministre Vladimir Poutine ” (Romandie.com, le 15 mars 2009).
On sait que des émeutes sont réprimées en Chine, que des protestataires marchent en Asie, en Afrique, en Amérique latine. On oublie que si les citoyens ordinaires occidentaux craignent pour leur mode de vie, il peut s’agir ailleurs d’émeutes de la faim – comme le rappelle Marie-Christine Corbier dans les Echos du 19 mars (3).

En France, après la journée du 29 janvier et les mouvements importants qui ont secoué la Guadeloupe, la Martinique et la Réunion, le 19 mars a connu une vaste mobilisation (entre 1,2 et 3 millions de personnes dans les rues françaises) très suivie par la presse internationale.
Les manifestations ont montré le mécontentement des Français devant les conséquences sociales de la crise financière mondiale ” expliquait sobrement l’agence chinoise Xinhuanet (4), le site boursier américain CNBC précisant que ce rassemblement, pacifique et préparé de longue date, était soutenu par 78 % de la population et motivé par l’ampleur des licenciements et l’échec des trop nombreuses réformes entreprises par le président français (5).

Ce mécontentement devant les conséquences sociales de la crise financière mondiale est-il seulement français ? Non, bien sûr, même s’il est exprimé dans une forme traditionnelle à la France.  "La crise financière a révélé jusqu’à la caricature l’incompétence et l’avidité d’une élite financière aux mérites autoproclamés. Du coup, la légitimité de ses revenus et de ses arguments s’est effondrée tandis qu’au bas et au milieu de la pyramide, les citoyens ordinaires se découvrent plus fragiles qu’ils ne l’imaginaient réfléchit Jean-Claude Péclet dans le Temps helvétique (6), sentiment largement exprimé par les manifestants au cours des multiples reportages réalisés par la presse quotidienne pendant les défilés.

Le plus fascinant ”, continue l’éditorialiste, “ est la rapidité avec laquelle bascule un système de pensée. Il y a quelques mois encore, l’analyse de la crise à travers le prisme des inégalités restait une spécialité française, à travers les travaux de Piketty et Saez, ou les livres d’Emmanuel Todd et Jacques Attali entre autres (...).
L’élection de Barack Obama a opéré comme un déclic intellectuel. Le facteur «inégalités» resurgit sous la plume de Martin Wolf dans le Financial Times. Il avait déjà été adopté par le Prix Nobel Paul Krugman, inspirateur de la nouvelle majorité démocrate. Les instruments d’analyse de Piketty et Saez apparaissent dans le nouveau budget américain. Un livre de Richard Wilkinson et Kate Pickett, The Spirit Level, décortique les coûts de l’inégalité. Jack Welch, ancien patron de General Electric pour qui la «valeur actionnariale» était la priorité absolue, juge aujourd’hui «stupides» la maximisation des profits et la vision à court terme encouragée par les bonus ”.

On voit bien, au travers du scandale des bonus distribués par l’assureur américain AIG (7) comment “ l’avidité d’une élite financière aux mérites autoproclamés ” indispose profondément l’opinion américaine – pour laquelle inégalité (référence aux privilèges) se traduit par injustice (référence à la vertu et au droit), jusqu’à poser un problème politique au président Barack Obama – et à décider le Congrès à taxer à hauteur de 90 % les bonus distribués aux dirigeants des sociétés ayant reçu une aide fédérale. C’est que la question est grave : si l'opprobre jusqu’ici réservé aux financiers s’étendait aux dirigeants des grandes entreprises (ce à quoi nous commençons à assister en France) et aux dirigeants politiques ?

La sphère politique, qui tire sa légitimité de son élection, est sensée défendre l’intérêt général contre les intérêts particuliers. Le modèle promu ces dernières années donne à croire que l’intérêt général était garanti si l’on protégeait le commerce (les échanges) plutôt que les personnes. Et que l’intelligence et le savoir-faire des grands acteurs privés et argentiers de ces échanges justifiait un enrichissement qui servait l’intérêt général, l’assimilation entre grandes fortunes et entrepreneurs indispensables à l’emploi devenant, contre l’évidence en France (les PME et les artisans sont les premiers employeurs du pays), un thème récurrent du discours dominant. Que se passe-t-il lorsque les faits viennent démentir – et avec quelle violence – le dogme ?

Les inégalités se sont creusées ? Voilà qui n’est certainement pas un scoop ! « Les deux dernières décennies ont été marquées par une augmentation à la fois des inégalités de revenus et du nombre de pauvres », constatait notamment l’OCDE en 2008, citant en particulier le Canada, l’Allemagne, la Norvège et les Etats-Unis (la Suisse, elle, n’a pas vraiment suivi le même mouvement). Forbes, la revue porte-voix des fortunés (ou de ceux qui rêvent d’en faire partie), calcule que les 400 plus riches contribuables américains ont gagné 105 milliards de dollars en 2006 et payé seulement 18 milliards d’impôts, selon les données de l’administration fiscale ” poursuit Jean-Claude Péclet (6). Ces chiffres ne sont certainement pas familiers aux citoyens ordinaires qui reportent leur malaise sur des sujets peut-être périphériques, mais hautement symboliques (les bonus d’AIG au Etats-Unis, les licenciements de Total en France...).

Il est rassurant, et légitime, que les peuples se tournent vers leurs dirigeants politiques pour exprimer leur désarroi et leur inquiétude – chacun à la manière qui lui est traditionnelle, différente d’un continent à l’autre, d’un pays à l’autre, avec la constante générale qu’ils souhaitent être entendus. Ce qui serait dangereux est qu’ils s’aperçoivent qu’ils sont ignorés ou que les rois sont nus, soit que les remèdes qu’ils proposent soient inefficaces, soit qu’ils soient perçus comme destinés à continuer un système qui a échoué à produire les effets promis au bénéfice de tous. Et ceci est vrai d’un bout à l’autre de la planète. Or le pouvoir politique, élu et légitime, a consacré celui des acteurs privés durant deux décennies. Le risque pour lui est qu’il soit désigné comme complice d’une oligarchie ressentie comme dogmatique, illégitime, faillie mais arrogante – un mot qui revient beaucoup sous les plumes plutôt prudentes des éditorialistes, partout.

On souligne, dans la presse étrangère, qu’un air léger de printemps radieux flottait sur les manifestations françaises, qui adoucissait l’inquiétude exprimée. Oui. Les syndicats cherchent à éviter les turbulences. Les Français patientent et défilent en famille. Pour combien de temps ?

Si, du côté des élus, le temps se fige, les jours de colère sont à venir – en France et ailleurs.

Hélène Nouaille


Graphique :

Où l’inégalité est-elle la plus prononcée ? (Graphique le Temps, chiffres OCDE) :
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/145fd232-1407-11de-bcbc-9fbcb3a39722/

Notes :

(1) Site de Take Back The Economy, le 19 mars 2009, Americans have had enough !
http://takebacktheeconomy.org/

(2) CFO-News.com, le 19 mars 2009  L’Europe touchée de plein fouet par la crise
http://www.cfo-news.com/L-Europe-touchee-de-plein-fouet-par-la-crise_a9452.html

(3) Les Echos, le 19 mars 2009, Marie-Christine Corbier, Des cris d’alarme contre la faim
http://www.lesechos.fr/info/analyses/4843833-des-cris-d-alarme-contre-la-faim.htm

(4) China View, le 20 mars 2009, Over one million workers protest across France
http://news.xinhuanet.com/english/2009-03/20/content_11041859.htm

(5) CNBC.com, Interview vidéo du professeur Douglas Yates, de l’Université américaine de Paris, le 19 mars 2009
http://www.cnbc.com/id/15840232?video=1065608024&play=1

(6) Le Temps, le 19 mars 2009, Jean-Claude Péclet, La chasse aux inégalités est relancée
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/16ca1582-1407-11de-bcbc-9fbcb3a39722|2

(7) Le Nouvel Observateur, le 20 mars 2009, Contrarié par AIG, Barack Obama se concentre sur l’économie
http://tempsreel.nouvelobs.com/depeches/economie/20090320.REU2798/contrarie_par_aig_barack_obama_se_concentre_sur_leconom.html

Le géant américain de l'assurance s'est attiré les foudres d'Obama, du Congrès et de l'opinion publique pour avoir versé quelque 165 millions de dollars de primes à plusieurs centaines d'employés alors qu'il a été renfloué par l'Etat à hauteur de 180 milliards de dollars ”.

Léosthène, Siret  453 066 961 00013 FRANCE  APE 221E  ISSN 1768-3289.
Directeur de la publication : Gérald Loreau
(
gerald.loreau@neuf.fr)
Rédactrice en chef : Hélène Nouaille (
helene.nouaille@free.fr
)
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Tag(s) : #Lutte de Classe
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