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"Canempechepasnicolas" publie ci-dessous
un texte très judiciaux de
Paul VILLACH
La finale de la coupe de France 2009 
:
un grand moment de savoureuse propagande


Si le divertissement révèle l’âme des individus, puisque, selon Camus, «  nul n’est hypocrite dans ses plaisirs » (1), il y a de quoi s’inquiéter quand on a assisté à la retransmission par la chaîne publique France 2 de la finale de la Coupe de France de football, samedi 9 mai 2009.
Dans le chaudron du Stade de France à Saint-Denis, où s’entassaient 80.000 spectateurs – un record, a-t-on dit – l’émission télévisée a offert, en plus du spectacle de joueurs se disputant un ballon, trois opérations savoureuses : une séance de pure propagande, une séquence de formation continue au crétinisme, et une stimulation inédite du chauvinisme par mercenaires interposés.

 


Une séance de pure propagande

La séance de propagande s’est déroulée en deux temps, l’un présidentiel, l’autre européen.

1- L’Élysée avait fait connaître, la veille, que le président de la République n’assisterait pas à la finale. La nouvelle avait consterné. La tradition veut que ce soit le président qui remette la coupe au vainqueur. Très vite les mauvaises langues ont cherché à déceler les raisons de cette absence : étaient-ce les séquelles de la campagne électorale où le président aurait manifesté du mépris pour les Bretons ?
Une députée bretonne, Mme Lebranchu, s’est même demandée si le président n’avait pas peur de se faire siffler. Il n’en a pas fallu plus pour que l’Élysée changeât d’avis : le président serait là.

France 2 a donc été priée de dépêcher juste avant le match un porte-micro à la tribune présidentielle pour le prouver et faire connaître, urbi et orbi, l’auguste parole que le président avait à délivrer en un moment si solennel qu’il avait décidé d’abord de s’en dispenser.
Il a ainsi rappelé que, malgré un agenda très chargé, une manifestation patriotique la veille à Sainte-Maxime à l’occasion de ce qu’il avait appelé à tort « l’armistice de 1945 » et non la capitulation allemande, puis un meeting européen à Berlin avec la chancelière allemande le lendemain, il avait tenu à honorer de sa présence la finale de la Coupe de France pour au moins deux raisons.
D’abord, il aimait la Bretagne et c’était-elle qui était à l’honneur avec deux de ses équipes en finale.
Ensuite, il était un passionné de football. Il en était sûr, toutes les conditions étaient réunies pour qu’on assistât à un grand moment de générosité où tous les talents allaient s’exprimer.

 

Le porte-micro, confit en dévotion, aurait bien aimé connaître la préférence présidentielle pour l’une ou l’autre équipe, mais le président fort originalement a souhaité que le meilleur gagnât. Le porte-micro n’a pas jugé bon, en tout cas, d’interroger son illustre interlocuteur sur la raison pour laquelle il avait dans un premier temps décidé d’être absent.

2- Le temps de propagande européenne, lui, s’est déroulé à la mi-temps. Des esprits subtils ont cru judicieux de faire retentir, tombant comme des cheveux sur la soupe, l’hymne européen aux oreilles des 80.000 spectateurs enfiévrés qui agitaient, au son des binious et des bombardes, drapeaux et calicots aux couleurs de la Bretagne. Le même porte-micro obséquieux – genre Nelson Monfort avec la traduction anglaise simultanée en moins – s’est précipité, cette fois, pour recueillir des lèvres de Monsieur le secrétaire d’État chargé des Affaires européennes de curieuses considérations européennes hors de propos d’où il ressortait étonnamment…que la Bretagne était en Europe.

Le but à l’évidence de ce grand écart était de diffuser une page de publicité sur les élections européennes du 7 juin dont on craint qu’elles ne connaissent un fort taux d’abstention.
Mais cette finale de football qui enflammait les esprits, vendait-elle, selon le mot de l’ex-PDG breton de TF1 Le Lay, « un temps de cerveau humain disponible » propre à entendre cet appel à voter ? On peut en douter.

Une séquence de formation continue au crétinisme

Ce type de compétition se prête davantage à une formation continue au crétinisme. Les trois reporters qui n’avaient rien à dire, rivalisaient, en effet, de truismes et de flatteries inlassablement répétés dans une langue française incertaine. Ainsi, à la mi-temps, tandis que les équipes étaient encore à égalité, 0 à 0, apprenait-on de la bouche d’un joueur guingampais que le match n’était pas fini, qu’il fallait marquer pour gagner et que son équipe allait tout faire pour ça. On ne l’aurait pas cru ! Des supporters allumés étaient aussi extra-lucides : dans les deux camps, chacun était sûr de disposer du potentiel pour l’emporter ; certains avançaient même avec certitude le score final.

De leur côté, les reporters inspirés mettaient tout le monde d’accord en affirmant à plusieurs reprises que, de toute façon, quel que fût le vainqueur, c’était la Bretagne tout entière qui gagnerait ce soir, et tutti quanti…

La stimulation inédite du chauvinisme par mercenaires interposés

La Bretagne gagnante ?
Quelle Bretagne ?
On a, en effet, assisté à la curieuse stimulation du chauvinisme par mercenaires interposés. La Bretagne a beau avoir beaucoup changé en une trentaine d’années, mais sa population a-t-elle à ce point muté. Quelqu’un qui n’y a jamais mis les pieds, pouvait être étonné de voir la composition des deux équipes, celle de Guingamp comme celle de Rennes, et se demander si elle reflétait la composition de la population bretonne. Combien de bretons comptaient donc ces équipes ?
En revanche la représentation étrangère était massive. Les africains paraissaient même se tailler la part du lion : à l’occasion des passes que s’évertuaient à souligner les porte-micro pour justifier leur salaire, on apprenait qu’un tel était camerounais, tel autre américain, tel autre nigérian, tel autre suédois. Quant au héros du match auteur des deux buts de la victoire guingampaise, ce n’était ni plus ni moins qu’un brésilien.

Y a-t-il spectacle plus insolite et plus onirique que de voir 80.000 fans brandir frénétiquement les symboles de leur appartenance culturelle et provinciale pour encourager deux équipes de mercenaires censées les représenter ?
On croit même avoir entendu qu’il n’y avait guère qu’un joueur breton sur le terrain !

Tant de confusion dans les esprits conduit forcément à s’interroger sur la lucidité de citoyens appelés aux urnes régulièrement pour exprimer une opinion. La qualité des divertissements dans une démocratie ne renseigne-t-elle pas aussi sur son niveau de construction. À cette aune, l’émission de France 2 de samedi 9 mai fait craindre le pire.

Paul Villach

(1) Albert Camus, « La chute », Éditions Gallimard.

 

Tag(s) : #Europe
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