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 Descartes

  Un blog pour parler politique, économie, société, poésie...

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"Pro rege saepe, pro patria semper"

 

Lundi 27 février 2012

Ce week-end, je me suis offert une soirée anciens combattants. Oh, rassurez vous, ce n'est pas des anciens de l'indo ou de l'Algérie que je vous parle. Mon âge est certes vénérable, mais pas à ce point. Même pour 1968, je suis trop jeune. Non, j'avais chez moi des copains qui furent dans les années 1970, lors de leur passage sur les bancs de l'Université, militants politiques. Qui à l'OCI, qui à la LCR, qui a LO, qui aux PCMLF, sans compter sur la CNT et les Autonomes. La conversation a vite tourné sur les souvenirs de guerre. D'une guerre fort sage, en fait, même si certains avaient à l'occasion joué du nerf de boeuf ou de la barre de fer. Mais bon, on a les guerres qu'on peut. Cependant, il ne peut y avoir de guerre sans ennemi. Et si les participants étaient divers, l'ennemi était unique: le "facho".

Qui était le "facho" des années 1970 ? Il n'est pas inutile de rappeler qu'en ce temps béni, l'extrême droite n'était qu'un acteur politique marginal. Le PCF tenait fermement l'électorat populaire - malgré tous les efforts des gauchistes de mai 1968 pour le lui ravir - et cela ne laissait pas beaucoup de place à l'extrême droite pour respirer. Elle en était réduite donc à une nébuleuse de nostalgiques (de Vichy, de l'Algérie Française, de la messe en latin façon Pie  XII) qui se réunissaient entre soi dans des clubs et cercles de réflection (Club de l'Horloge, Groupe de Réflexion et d'Etude sur la Civilisation Européenne, plus connu comme GRECE). En 1974, à l'élection présidentielle, Jean-Marie Le Pen - dejà lui - faisait 0,74%.

Le "facho" des années 1970 était un animal mythique, mi homme mi démon. Oh, bien sur, il existait des "fachos" en chair et en os. Des jeunes bien comme il faut, de bonne famille, anticommunistes, qui portaient des Loden et fréquentaient la faculté de droit d'Assas. Mais ils ne représentaient un danger que dans l'imaginaire gauchiste. Et cet imaginaire ne faisait que refléter une nécessité: le "facho" est devenu après 1968  le ciment et la raison d'être de beaucoup de mouvements gauchistes, dont les membres avaient pour tropisme naturel de s'arracher respectivement les yeux avec des pinces à épiler plutôt que de chercher à construire un projet commun. Le "facho" permettait à des gens qui échangeaient quotidiennement des noms d'oiseau et dont le sport préféré était de se saboter les uns les autres une raison de manifester ensemble - séparés tout de même par des cordons de sécurité pour empêcher l'atavisme de reprendre le dessus.

Au nom de la lutte contre le "facho", les trahisons et les coups bas étaient temporairement oubliés. Et surtout, le "facho" donnait à des militants gauchistes sans véritable projet et dont l'action n'avait aucun débouché dans un délai raisonnable une raison d'exister:  leur action était nécessaire, urgente même, puisque sans eux la bête immonde reprendrait le dessus et viendrait égorger nos fils et nos compagnes. Le rapport du gauchisme aux "fachos" est un peu celui de Batman avec le Penguin, de Sherlock Holmes et du Prof. Moriarty: si l'un disparaît, l'autre se retrouve au chômage. Il faut donc recréer un "méchant" à l'infini, le parer des attributs les plus terrifiants et d'une force qu'il n'a pas pour permettre au "gentil" de justifier son boulot.

C'est à François Mitterrand que revient le mérite - si l'on peut dire - à avoir compris qu'on pouvait transposer ce mécanisme dans le champ politique. La difficulté était de trouver un "facho" représentant une menace politique suffisamment crédible pour déclencher le réflexe grégaire chez l'électeur de gauche. Pour résoudre cette difficulté, Mitterrand fit le nécessaire pour fabriquer un "facho" sur mesure.

Pour cela, il joua à deux bandes: d'un côté, il donna à la personnalité la plus en vue à l'extrême droite - mais la moins dangereuse, compte tenue de son manque d'appétit pour le pouvoir et de son histoire passée qui rendait impossible tout accord avec les gaullistes - Jean-Marie Le Pen, l'espace médiatique - à la télévision - et électoral - grâce à la proportionnelle - qui lui manquait. Et ensuite, il fit animer par ses partisans une nébuleuse d'organisations dont le centre était SOS-Racisme, qui fit de Jean-Marie Le Pen l'ennemi public numéro un, lui donnant du même coup une véritable légitimité dans les milieux d'extrême droite.

Curieusement, on n'entendit guère à l'époque les représentants de la gauche du parti socialiste, dont certains donnent aujourd'hui des leçons d'anti-lépénisme, s'insurger contre une stratégie qui installait pour longtemps le Front National comme "diable de confort" de la gauche et ouvrait la porte à un parti de droite populiste en France. Au contraire, ils y contribuèrent, à l'image de Julien Drai, avec enthousiasme. Trente ans plus tard, le "diable de confort" est toujours là. Et toujours aussi utile, que ce soit pour la gauche modérée ou pour la gauche radicale. Pour la gauche modérée, c'est du pain bénit pour appeler au "vote utile" et diviser la droite. Pour la gauche radicale, c'est un punching-ball comode sur lequel taper sans risque quand on se trouve à court d'idées.

Seulement, quelque chose a changé depuis le temps de Mitterrand: au fur et à mesure que la gauche a perdu contact avec les couches populaires, le Front National a réussi à s'y installer. Cela change la donne: taper sur un parti, sauf si c'est fait très intelligemment, c'est, par élévation, taper sur ses électeurs. Il est difficile de qualifier le candidat X d'imbécile sans que ce qualificatif s'applique aussi aux électeurs qui le soutiennent sans percevoir son imbécillité. Lorsque la base électorale du Front National était constituée par un ramassis de nostalgiques de Vichy, de l'Algérie Française et de la messe en latin, l'injurier ne portait pas trop à conséquence. Mais lorsque celui-ci représente une section importante de l'électorat populaire, il faut faire attention à ce qu'on dit, au risque d'approfondir le fossé entre la gauche et celui qui devrait être son électorat naturel.

Au fur et à mesure que le Front National se "popularise", l'utiliser comme punching-ball devient une stratégie de plus en plus risquée. La "gauche radicale" n'a toujours pas compris ce changement, et continue imperturbable à appliquer une stratégie qui a montré ces vingt dernières années sa nocivité. Mélenchon exhibe sur son blog sa satisfaction puérile "d'en avoir foutu une" à Marine Le Pen. Il ferait mieux de se regarder un peu moins dans le miroir ("miroir, mon beau miroir...") et de se demander comment sa performance de la semaine dernière a pu être regardée et apprécié par les électeurs qui ne lui sont pas acquis, et notamment par un électorat populaire qui n'est pas insensible aux sirènes du Front National.

Si l'on veut combattre véritablement le Front National - mais la gauche radicale le veut-elle vraiment ? Après tout, ce serait dommage de se priver d'un "diable de confort" aussi confortable - il faudrait le priver du substrat qui le nourrit: le sentiment par une large section de l'électorat populaire que personne, dans les partis "républicains", ne fait le moindre effort pour le représenter.

Cela suppose un effort des organisations de la gauche dite "radicale" pour sortir de l'univers des classes moyennes et se ré-investir sur les problématiques des couches populaires. Mettre l'industrialisation - qui ne se confond pas avec la défense compassionnelle des entreprises en difficulté - avant le mariage homosexuel, la politique de l'emploi avant la suppression de la case "mademoiselle" dans les formulaires, la sécurité publique avant le "statut de l'élu" (1).

Et travailler ces sujets sérieusement, de manière à proposer un projet crédible. La gauche radicale aime utiliser la métaphore du "vampire":  le Front National, nous disent-ils, ment aux gens, et il suffit de projeter de la lumière sur ses propositions pour qu'il tombe en poussière. Cette métaphore ignore une réalité profonde: les gens ne votent pas Front National parce qu'ils croient à ses propositions. Ils ne sont guère dupes. Ils votent pour lui parce que c'est la seule organisation qui parle de leurs problèmes dans leurs termes. Et qui ne s'adresse pas à eux convaincu qu'ils sont des beaufs racistes, quand ce n'est pas pour des débiles profonds.

Descartes

(1) La "gauche radicale" a beau réagir contre le rapport de Terra Nova préconisant l'abandon de l'électorat populaire, elle n'en applique pas moins les conclusions.


Tag(s) : #Politique française
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