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EUROPE  POLEMIQUE

 

 

Cédric Durand
à Algeriepatriotique :
«L'Europe s'est muée en une machine qui se déchaîne contre les peuples»
Cédric Durand : «L’intégration européenne a été choisie au mépris de la démocratie». D. R.
Cédric Durand : «L’intégration européenne a été choisie au mépris de la démocratie». D. R.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Algeriepatriotique : Dans vos écrits, vous évoquez beaucoup le pouvoir de la finance dans l’économie mondiale. Doit-on comprendre que ce pouvoir outrancier est d’une certaine façon nuisible à l’équilibre de l’économie ?

Cédric Durand : Ce qui se joue, c'est une nouvelle phase du conflit endémique propre à ce que Wolfgang Streeck appelle le «capitalisme démocratique». Ce conflit de répartition oppose, d'une part, les exigences des populations – en termes de services publics, de protection sociale et de salaires – telles qu'elles se retranscrivent de manière déformée dans les institutions politiques et sociales et, d'autre part, les exigences de rentabilité portées par les marchés capitalistes.

 

Cette contradiction, lorsqu'elle ne peut plus être contenue par la dynamique du système comme dans l'après-guerre, prend différentes formes : inflation dans les années 1970, dette publique dans les années 1980, dettes privées dans les années 1990 et 2000 dans les pays anglo-saxons ou en Espagne notamment.
 

 

La montée de l'endettement – qui n'est dans la période actuelle qu'un autre nom de la finance – a permis temporairement de déplacer ce conflit dans le temps, de donner l'illusion que les besoins des populations et les exigences du capital pouvaient être conciliés.

 

La libéralisation de la finance et sa sophistication extrême à travers la multiplication des produits dérivés ne furent qu'un tour de passe-passe permettant de gonfler un peu plus cette baudruche de promesses intenables. La crise a sonné le glas de cette chimère. Il n'y a plus d'autres solutions que de commencer une pénible opération de dégonflage. La question qui se pose est de déterminer ce qui doit se dégonfler. Est-ce la richesse collective et individuelle des salariés ?

 

Dans ce cas, c'est le choix de l'austérité, des privatisations et de la baisse des salaires. Ou bien est-ce la richesse des créanciers et des hauts patrimoines ? Il convient alors de taxer les grandes fortunes et les hauts revenus, et d'envisager l'annulation des dettes publiques et privées.
 

 

Vous êtes parmi les initiateurs du «Manifeste d’économistes atterrés» dans lequel sont dénoncées les solutions appliquées à la crise en Europe. Quelle est votre vision sur la gestion de la crise européenne qui perdure ?
 

 

La crise européenne est évidemment une étape et une manifestation de la crise du capitalisme au plan mondial. En même temps, elle a une dimension strictement européenne : c'est essentiellement une crise des balances de paiement entre des pays excédentaires et des pays déficitaires au sein d'une entité économique hybride qui n'est ni un Etat ni strictement un espace international. Les déséquilibres commerciaux qui ont pour contrepartie des flux de capitaux (on prête à ceux qui achètent plus qu'ils ne vendent) se sont fortement accentués avec l'euro.

Pourquoi cela ?

Tout simplement parce qu'avec l'euro, on a une même politique monétaire avec des économies très différentes. Lorsque les marchés financiers ont commencé à douter de la capacité des pays de la périphérie à rembourser les dettes accumulées et qu'ils ont pris conscience qu'il n'y avait pas de mécanisme institutionnel ni d'accord politique pour assurer leur règlement, la spéculation s'est déchaînée avec les conséquences en chaîne que l'on sait.
 

 

La réponse choisie par les élites européennes est celle d'un grand bond en avant dans l'intégration européenne au mépris de la démocratie ; l'objectif essentiel est de résoudre les déséquilibres financiers et commerciaux aux dépens des populations. Les politiques mises en œuvre par les institutions européennes sous la férule de la BCE, de la Commission et des pays du Nord qui dégagent des excédents commerciaux sont des politiques déflationnistes. Celles-là même qui au lendemain de 1929 produisirent les catastrophes que l'on sait.
 

 

Les créanciers entendent être payés, ils exigent donc que des politiques budgétaires restrictives dégagent immédiatement des ressources financières pour rembourser la dette ou limiter son alourdissement. Cela se traduit par les coupes dans les budgets sociaux, la dégradation des services publics, les baisses des pensions, celle des salaires des fonctionnaires, les suppressions de postes, le surcroît d'impôts indirects et conduit à un effondrement de l'activité économique qui fait exploser le chômage. Cette politique au couteau de boucher, pour reprendre l'expression d'un ministre grec, constitue un trauma de masse dont on trouve la trace dans les statistiques d'émigration, de santé publique et de criminalité, la fureur de la rue, les gifles électorales infligées aux gouvernements sortants.

 

Les plus lucides des partisans de l'approche déflationniste mettent en garde les «ayatollahs de l'austérité» contre le caractère contre-productif de la spirale récessive enclenchée. Ils commencent à être entendus et l'accent est de plus en plus mis sur un second volet, les réformes structurelles. C'est dans ce cadre que s'inscrit l'agenda de la compétitivité, qui vise à relancer la croissance grâce à une diminution des coûts : baisse du salaire minimum, des cotisations sociales patronales ou de l'impôt sur les sociétés.
 

 

La possibilité qu'une telle dévaluation réelle soit suffisante pour entraîner un rebond apparaît d'autant plus lointaine que la synchronisation opérée au niveau européen interdit aux exportations de prendre le relais pour tirer la croissance. Surtout, les tensions qui répondent à la violence sociale de ces politiques menacent de les faire dérailler.

 

A l'effritement de la capacité à générer du consentement répond un césarisme bureaucratique qui se manifeste par le renforcement d'instances non démocratiques. En Grèce, la gestion policière de la contestation s'appuie sur le développement d'une force néonazie qui sème la terreur dans les rues. Peu importe les élections, les manifestations, les grèves, pourvu que le cadre tienne.
 

 

Si l'Europe a depuis l'origine un biais pro-marché et antidémocratique, la dimension progressiste d'un dépassement des nations a été balayée depuis le début des années 2010. Cheval de Troie des politiques néolibérales, accueillie avec bienveillance par des classes dominantes soucieuses de se défaire des compromis sociaux passés, l'Europe s'est muée en une machine de guerre qui se déchaîne contre les peuples. Les gauches sociales et politiques ne peuvent ignorer ce changement de conjoncture. Les cartes de la politique continentales sont rebattues.
 

 

Vous vous intéressez par ailleurs à la mondialisation des processus productifs et des chaînes globales de marchandises. Pensez-vous qu’il n’y a pas d’autres alternatives à la mondialisation ? 
 

 

Bien sûr que si. La mondialisation est aujourd'hui une mise en concurrence généralisée des travailleurs à l'échelle mondiale. Elle fait l'échange de marchandises, l'alpha et l’oméga de toute la vie sociale. Il est temps de penser l'économie autrement. Prenons le problème du chômage qui est un fléau majeur aussi bien en Europe que de l'autre côté de la Méditerranée. Hyman Minsky, qui fut sans doute l'économiste le plus célébré lors de la crise financière, avait identifié deux stratégies de lutte contre le chômage.

 

Dans la première, «la croissance économique est considérée comme souhaitable et le taux de croissance est déterminé par le rythme de l'investissement privé». La politique de relance engagée au nom de l’emploi a ainsi pour but de retourner les anticipations de profits des investisseurs. Cela passe par des déductions fiscales sur les investissements, des commandes publiques – typiquement dans l'armement ou le BTP, des subventions pour les secteurs de la construction ou pour la recherche et développement.

 

Cette stratégie a de nombreux défauts : elle conduit à accroître la part du capital dans le revenu global, nourrit des relations financières instables, contribue à l'accroissement des inégalités de salaires et à la diffusion du consumérisme et peut, en outre, provoquer de l'inflation.

 

Plus généralement, une telle politique butte sur les limites à la croissance évoquées plus haut. L'autre stratégie de lutte contre le chômage, celle qui a la préférence de Minsky, passe par l'emploi public. Son principe central est celui de l'État comme employeur en dernier ressort (EDR). Dans cette approche, l'État – directement, via les collectivités locales ou encore par des subventions à l'économie sociale et solidaire – s'engage à fournir un emploi à tous ceux qui sont prêts à travailler au salaire de base du secteur public et, éventuellement au-delà, en fonction des qualifications requises pour les emplois concernés.

 

La logique consiste à «prendre les chômeurs tels qu'ils sont et d'adapter les emplois publics à leurs compétences». Les emplois se situent dans des services intensifs en travail qui génèrent des effets utiles immédiatement perceptibles pour la collectivité dans des domaines comme l’aide aux personnes âgées, aux enfants et aux malades, l'amélioration de la vie urbaine (espaces verts, médiation sociale, restauration de bâtiments…), l'environnement, l'animation en milieu scolaire, les activités artistiques, etc.

 

Ces activités ont toutes en commun de prendre place dans des secteurs où les gains de productivité possibles sont faibles, voire inexistants. Comme le résume Minsky, l'objectif est «une meilleure utilisation des capacités existantes plutôt que leur accroissement». Des impôts fortement redistributifs et les économies réalisées sur les prestations chômage permettraient de payer ces emplois. Une telle garantie de l'emploi exige de tourner le dos à la liberté de circulation du capital et au libre-échange. Elle est intenable dans un environnement où la concurrence règne en maître. Il faut donc aussi penser un commerce international régulé, qui crée de la stabilité et permette ainsi à différentes manières de vivre en société de s'épanouir.
La dernière crise financière internationale a provoqué l’apparition du mouvement des Indignés. Comment la société civile et l’opinion publique peuvent-elles participer à l’émergence à travers la planète d’une prise de conscience collective quant aux dangers que fait peser sur l’économie mondiale le système financier ?
 

De la Puertadel Sol à la place Tahrir, des rues de Rio à la place Taksim, de Wall-Street à Moscou, la jeunesse mondiale est entrée dans une grande phase de révolte. Son ampleur fait penser à 1968, mais ses ressorts sont en partie différents. Surtout, le contexte mondial est radicalement autre. La frustration économique et sociale joue un rôle, la médiocrité. La vénalité des dirigeants politiques est en cause lorsque les pancartes exigent la «démocratie réelle maintenant». Mais il y a également une dimension «droit à la ville» : qualité de l'environnement, rythmes de vie, logement, transports...
 

Les questions que posent ces mouvements sont immenses mais, jusqu'à présent, ils n'ont pas réussi à trouver une forme organisationnelle pérenne. Bien sûr, ce n'est rien de dire qu'ils pèsent sur l'agenda politique : les révolutions arabes sont à cet égard un événement historique de portée considérable ! Ils n'en sont pas moins orphelins d'un grand dessein, d'un nom à donner à l'espérance collective qu'ils incarnent, et de stratégies pour imposer leurs exigences. Je suis de ceux qui pensent que plus de deux décennies après la chute du mur de Berlin, le spectre du socialisme continue à hanter notre époque. Défait, meurtri, trahi, devenu innommable, il n'en reste pas moins indispensable pour penser l'alternative à un capitalisme à bout de souffle.
 

Entretien réalisé par

Amine Sadek et Mohamed El-Ghazi


Tag(s) : #Europe
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