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Cent ans après son assassinat...

« Leur » Jaurès n’est pas le nôtre !

Par Georges Gastaud,

29 juillet 2014

 

C’est le 31 juillet 1914 qu’un fanatique de droite, motivé par les appels au meurtre de la presse bourgeoise belliciste contre Jaurès, abattit dans le dos le grand tribun populaire[1]. A l’instar de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht, qui refuseront de voter les crédits de guerre en Allemagne, Jaurès représentait en France l’ultime rempart de la paix mondiale.

Jaurès assassiné, la voie était dégagée côté français pour que le parti impérialiste polycéphale pût envoyer au carnage des millions de gens du peuple, même s’il faut aussi saluer la longue marche à contre-courant d’intellectuels courageux comme Anatole France[2] (« on croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels »), Henri Barbusse ou Romain Rolland[3]. Plus que les tanks américains et que la coûteuse victoire de Pétain à Verdun, ce seront les mutineries de l’Argonne (réécoutons la Chanson de Craonne !) et surtout, la Révolution  russe de 1917 qui briseront l’engrenage exterminateur de la première guerre impérialiste mondiale.

On omet trop de dire en effet que ce qui mit fin – très provisoirement ! – au choc sanglant des impérialismes pour le repartage du monde, ce ne furent pas seulement les défaites allemandes sur le front de l’Ouest. Sur le front de l’Est, ce fut  l’insurrection victorieuse des Soviets ouvriers et paysans, rapidement suivie  par le Décret sur la paix  signé par Lénine.

En Allemagne même, les défaites militaires n’auraient pas abouti à l’armistice sans le fulgurant essor (vite brisé par la social-démocratie) du mouvement ouvrier allemand (drapeau rouge flottant sur la flotte allemande de la Baltique, Conseils ouvriers en Bavière…), le renversement du Kaiser et la proclamation de la République : la bourgeoisie allemande avait soudain le feu « à la maison » et comme on l’a vu cent fois en France, les classes exploiteuses n’hésitent jamais longtemps quand il leur faut choisir entre abattre l’ennemi de l’intérieur (les travailleurs) ou combattre les puissances étrangères…

Jaurès n’était certes pas un « pur marxiste », à supposer que cette notion métaphysique ait un sens. Certes, ce brillant professeur de philosophie issu de la paysannerie occitane et de la tradition radicale républicaine avait souvent défendu des positions réformistes au sein du parti socialiste S.F.I.O. Il fit même montre d’une complaisance fâcheuse envers les carriéristes « ministérialistes » qu’étaient Millerand ou Aristide Briand (lequel fit d’abord carrière à l’extrême gauche du P.S. !) : tout cela valut à Jaurès les critiques mordantes et justifiées de Lénine : de manière plus prolétarienne et plus conséquente que Jaurès, le chef de file du bolchevisme prônait en effet le défaitisme révolutionnaire – c’est-à-dire l’idée qu’il faut combattre prioritairement l’impérialisme de son propre pays et que, loin de s’enfermer dans un pacifisme impuissant eu « au-dessus de la mêlée » (comme eût dire le pacifiste R. Rolland), les partis prolétariens doivent militer pour « transformer la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire » (c’est cette tactique que confirmèrent à la fois la Révolution russe  de 1917 et le mouvement révolutionnaire allemand trahi de 1918-19).

Il faut toutefois nuancer ce propos critique. D’une part, la bourgeoisie française « républicaine radicale » de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème était traversée par des contradictions que ne connaît plus l’oligarchie capitaliste actuelle, très anti-jacobine et majoritairement acquise à la construction d’un Empire euro-atlantique.

Bien entendu, la bourgeoisie radicale du 20ème siècle commençant s’orientait principalement vers l’impérialisme et vers le colonialisme. Mais la bourgeoisie de la « Belle époque » était aussi pour une part l’héritière assumée de la Révolution française (qui structurait bien plus qu’aujourd’hui les positionnements idéologiques) et de la philosophie des Lumières.

C’est ce que montrent les grandes batailles politico-idéologiques que la gauche bourgeoise « progressiste » dut sans cesse mener, avec le soutien critique de Jaurès,  contre la réaction monarchiste : il s’agissait alors de consolider la République « une et indivisible », de séparer l’Eglise et de l’Etat, de concéder au prolétariat certaines « lois sociales »[4] et de consolider le droit d’association : toutes choses qui ne furent rendues possibles qu’après que le bloc « dreyfusard » formé par Clémenceau et Zola et appuyé par Jaurès eut vaincu la réaction nationaliste et antisémite à l’occasion de l’Affaire Dreyfus.

Dans ces circonstances, Jaurès eut mille fois raison, contre l’étroitesse ouvriériste d’un Jules Guesde, de demander au Parti socialiste S.F.I.O.[5] (qui se réclamait alors du marxisme) de défendre Dreyfus (un officier bourgeois !) ou de s’engager fermement pour la laïcité.

Les critiques que Lénine put alors adresser aux jaurésiens, et plus encore à leurs rivaux guesdistes, c’est de ne pas avoir tenté de DIRIGER sur des bases prolétariennes les grandes protestations républicaines contre la réaction, la tendance des jaurésiens étant de faire bloc avec la bourgeoisie radicale, et la tendance des guesdistes étant symétriquement d’ignorer ces « affaires de bourgeois ».

Dans Que faire ? (1902), Lénine appellera au contraire le « parti du prolétariat » à assumer le rôle d’un « tribun du peuple » : le rôle d’une avant-garde prolétarienne n’est en effet ni de se dissoudre dans une alliance progressiste (comme le voulaient les mencheviks, partisans d’une subordination du parti ouvrier à la bourgeoisie libérale russe) ni de refuser toute alliance populaire (ce à quoi inclinait Trotski avec son mot d’ordre de gouvernement ouvrier), mais de prendre la tête des luttes démocratiques et de conquérir la direction d’un large front socio-politique : sans cette dialectique proprement bolchevique de l’alliance et de la direction politique de l’alliance populaire, impossible d’inscrire les luttes démocratiques dans la perspective de la révolution sociale, de dénoncer efficacement les inconséquences de la bourgeoisie progressiste et de mettre le prolétariat en capacité concrète de révolutionner la société.

Ces remarques critiques ne peuvent cependant conduire à nier ou à minimiser le remarquable apport culturel, militant et politique de Jean Jaurès dont la vie politique est étroitement mêlée aux luttes des mineurs de Carmaux aux côtés desquels Jaurès prit constamment de grands risques politiques, financiers (le lancement de L’Humanité…) et physiques.

Mesquines et indécentes sont à cet égard les incessantes attaques gauchistes contre Jaurès ; car contrairement aux ténors de la Deuxième Internationale, le « réformiste » Jaurès n’est pas mort dans son lit comme le « marxiste orthodoxe » qu’était initialement Kautsky.

Jaurès a constamment été menacé de mort par la réaction et il a même dû deux fois, lui le pacifiste, se battre en duel contre ses insulteurs, parmi lesquels le meneur de la réaction nationaliste, le préfasciste Paul Déroulède.

Au demeurant, la bourgeoisie française d’alors a toujours considéré avec raison que Jaurès, comme Paul Lafargue, était clairement et définitivement dans le camp du travail ; si bien que les doctrinaires actuels qui, prenant des postures « léniniennes », traitent aujourd’hui la mémoire héroïque de Jaurès avec une brutalité et un mépris ridicule, ne valent guère plus cher que les sociaux-démocrates et autres « penseurs » révisionnistes qui iconisent Jaurès pour farder de rouge leur ralliement belliciste à l’Empire euro-atlantique en gestation…

En particulier, le propos de vrais révolutionnaires ne saurait être d’abandonner aux pitoyables Hollande, Valls, Fabius et autres serviteurs zélés de l’impérialisme (français et « transatlantique ») la populaire figure de Jaurès ; car ni politiquement, ni culturellement, ni surtout, moralement, ces personnages n’arrivent à la cheville du grand Tarnais, que ce soit sur le plan philosophique ou que ce soit sur le plan militant (création de L’Humanité, unification duParti socialiste avec le Parti Ouvrier de Guesde, rôle majeur dans la loi laïque de 1905, défense militante et parlementaire incessante des intérêts ouvriers, opposition passionnée au camp belliciste, sans parler du fait que globalement, c’est largement grâce à Jaurès que le mouvement ouvrier français a contribué à mettre en échec la réaction monarcho-nationaliste lors de l’Affaire Dreyfus).

Il faut donc ici éviter deux écueils idéologiques. Le premier écueil, de nature gauchiste et sectaire, consiste à dénigrer mesquinement Jaurès, à faire rétrospectivement et ridiculement la leçon au grand martyr de la paix mondiale[6] ; car une telle attitude dogmatique et pseudo-léniniste ne pourrait qu’en favoriser une seconde attitude, bien plus dangereuse, qui consisterait à abandonner Jaurès au PS maastrichtien ou aux dirigeants de l’actuel P.C.F. qui rêvent de refaire le congrès de Tours à l’envers en rabattant le communisme français en crise vers ce qu’il y eut de plus précisément de plus faible dans le « jauressisme ».

Face à ces deux attitudes, l’orientation des léninistes est définie par ce que Lénine appelait l’assimilation critique de l’héritage ; le marxisme invite en effet à assumer l’héritage historique sans en nier les contradictions ; tout en acceptant la filiation, il s’agit d’en inventorier le passif et l’actif pour dégager les points d’appui que ce legs peut comporter à l’appui des luttes futures.

C’est d’ailleurs ce que, fort dialectiquement, Jaurès invitait ses contemporains à faire quand il les appelait à délaisser les « cendres » du passé pour recueillir les « braises » rougeoyantes des révolutions à venir. Il ne peut être ici question d’une véritable étude historique du jauressisme.

Contentons-nous de rendre coup pour coup dans la lutte idéologique dont le 100ème anniversaire de l’assassinat de Jaurès est déjà l’occasion en distinguant clairement « notre » Jaurès, le Jaurès dont la classe ouvrière et la nation française sont légitimement fières, de « leur » Jaurès, du Jaurès iconisé, émasculé, social-maastrichtien et finalement, belliciste, dont le P.S. atlantiste de Fabius – et secondairement, la direction décommunisée du P.C.F.-P.G.E. – veulent se faire un masque pour mieux dissimuler leur changement de côté l’affrontement de classes contemporain.

Tag(s) : #Histoire