Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Blog d'Olivier Berruyer

1
Août
2014

J’accueille avec plaisir ce billet invité de Touze, docteur en sciences politiues, un des spécialistes français de la Crise de Cuba en 1962, auteur de Missiles et Décisions, Castro, Kennedy et Khrouchtchev et la crise de Cuba d’octobre 1962, Ed. André Versaille, 2012.

En octobre 1962, les USA mettaient brutalement le monde au bord d’une Troisième guerre mondiale nucléaire. La raison ? L’URSS avait osé les défier dans « leur » arrière-cour, dans leur ancien protectorat de Cuba, en positionnant des missiles « dans une région bien connue pour ses liens particuliers et historiques avec les États-Unis »  selon les mots de John Kennedy quand il lança son ultimatum.

La presse américaine de l’époque abondait dans ce sens, à grands renforts de rappels patriotiques de la fameuse doctrine de Monroe, « l’Amérique aux Américains » – ou plutôt, comme chacun sait, aux États-Unis. Kennedy ne pensait nullement que l’URSS avait installé les missiles pour prendre l’initiative de lancer une attaque contre l’Amérique à partir de Cuba, ni son secrétaire à la Défense, même si de très nombreux citoyens américains le crurent sincèrement dans l’émotion du moment.

Bien sûr, il y avait un autre enjeu clé dans cette crise, qui était celui de la guerre froide. Mais ce n’est pas celui qui nous intéresse d’abord ici. Dans les jugements d’alors et d’aujourd’hui, on s’accorde à reconnaître la légitimité de l’action américaine. En s’aventurant ainsi dans la zone d’influence toute proche des États-Unis, l’URSS de Khrouchtchev avait commis un acte déraisonnable et parfois qualifié de presque fou.

Pourtant, la légalité et la légitimité de l’accord de défense entre Cuba et l’URSS étaient avérées : Cuba était bien menacée et les états ont le droit de contracter souverainement pour leur défense et l’action américaine qui le leur déniait, armée d’un blocus maritime dans les eaux internationales et d’une mise en alerte des forces nucléaires américaines, littéralement le doigt sur la gâchette, était un acte de guerre dramatique.

Malgré la solidarité naturelle de l’époque envers l’allié américain, son comportement suscita initialement des interrogations en Europe. Raymond Aron écrivait dans une réaction assez perplexe dans le Figaro que la justification qu’en donnait Kennedy était « la justification qui a été traditionnellement celle des grandes puissances : l’installation d’une base militaire offensive à portée des côtes américaines est une provocation de nature à modifier le rapport des forces » (1). Le Monde se distinguait par un éditorial peu favorable, au point qu’un responsable de la CIA demanda à rencontrer le chef de son service politique étrangère (2). 

Aujourd’hui même, ce qui se joue en Ukraine n’est pas sans parfois évoquer l’affaire des crises cubaines de 1961-1962, à rôles inversés. À la différence près que les liens historiques entre la Russie et l’Ukraine sont autrement plus anciens et étroits que ceux des États-Unis et de l’île de Cuba, l’assimilation n’est en réalité ici pas possible.

 

Quelles que soient les interprétations qu’en donnent les acteurs politiques du moment, petits Russes et Grands-Russes ont une longue histoire commune, qui renvoie à des dimensions culturelles et émotionnelles profondes.

De même, l’importance de l’Ukraine pour la Russie n’a rien à voir avec celle de Cuba pour les États-Unis. C’était même le principal membre de la Communauté des États Indépendants en dehors de la Russie jusqu’à l’annexion de la Crimée. Une situation bien différente de Cuba, pourtant toujours astreinte aujourd’hui à des mesures de blocus économique sévères au motif d’une « spoliation » prétendue des intérêts économiques américains lors de leur nationalisation par le pouvoir castriste en 1960.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce qui est considéré comme « acceptable » de la part des États-Unis l’est totalement refusé pour la Russie – et on ne parle même pas ici du cas particulier de la Crimée, où c’est plutôt l’exemple du Texas qu’il faudrait appeler.

Éternel « naïf » qui ne verrait jamais rien venir, le président américain actuel aurait été pris par surprise, cette fois par « Poutine » et se contenterait de réagir à un irrédentisme russe agressif, et trop mollement au goût de certains.

Les jugements qu’on nous propose dans des médias bien moins riches et balancés qu’en 1962 – malheureuse constatation – ressemblent parfois à de la communication de guerre, rappelant davantage le contexte de 1914 que celui de 1962.

Avec les bons démocrates pacifiques d’un côté, les corrompus violents de l’autre, et puis l’évocation obsédante d’Hitler et de Munich, grand classique de propagande, de l’intervention de 1956 à la guerre d’Irak en passant par la guerre d’Algérie, ce dernier argument étant toutefois assez franchement obscène quand on pense au rôle principal que la Russie assuma face aux Nazis.

Cet argument labile et tarte à la crème de « Munich » fut utilisé en 1962 par un général extrémiste du Pentagone, pour plaider une attaque immédiate de Cuba auprès de Kennedy, lequel eut l’intelligence de n’y porter aucune attention. Les jugements les plus excessifs sont portés sur la Russie d’aujourd’hui, ses institutions et ses mœurs et son président est devenu une véritable tête de Turc médiatique, à l’égal d’un Saddam Hussein.

On va jusqu’à prêter à la Russie un nouvel impérialisme culturel dont on peine pourtant à trouver la moindre expression… En 1962, alors que le communisme soviétique semblait une menace dynamique bien réelle, on ne trouvait pas dans nos médias une telle diabolisation de Khrouchtchev et, au contraire, la truculence et la bonhomie apparente du leader soviétique généraient une sympathie, même aux USA lors de son voyage en 1959. Et on ne trouvait nulle part d’expression d’anti-slavisme au sens d’anti-russisme, comme on est obligé de le constater avec étonnement et malaise aujourd’hui.

Mais, et on fait le raccord avec notre propos de départ sur la guerre froide d’abord mis en suspens, ce n’est pas de morale, de bien et de mal, d’Occident éclairé et d’Est barbare dont il est question.

La politique internationale est affaire de puissance et d’intérêts – certes, aussi d’amitié, mais que l’on sache entre la France et la Russie, un de nos principaux alliés des deux guerres mondiales, il n’y a justement que de l’amitié. Il y avait des raisons évidentes de politique globale à l’action de Kennedy en 1962 et à l’appui sans faille que le Général de Gaulle lui apporta sur le moment.

Et pour ces raisons, même si les opinions européennes réagirent parfois avec quelque réticence au début, elles manifestèrent leur fort soutien aux États-Unis. Alors, voyons les choses en face : ce n’est vraiment pas la première fois que l’ennemi de la Russie utilise le nationalisme ukrainien pour l’affaiblir.

C’est même un vieux « truc », que l’Allemagne a utilisé lors des deux guerres mondiales. Cela fait longtemps que, dans l’Europe de l’après guerre froide, les États-Unis et leur establishment identifient la Russie comme l’adversaire à affaiblir et isoler et mènent des politiques actives en ce sens. Tout simplement parce que la puissance qui domine l’Europe a toujours cherché à affaiblir la Russie, qu’elle soit anglaise, française ou allemande.

Ce n’est pas de l’Ukraine qu’il s’agit ici, mais de l’Europe, tout comme en 1962, Khrouchtchev voyait Cuba comme un avant-poste vers l’Amérique Latine. L’Ukraine est déjà en proie au morcellement, au déchirement hideux du frère contre le frère, alors le « soutien à l’Ukraine » à bon dos. Chaque semaine nous rapporte son lot d’informations désolantes venant de ce pays. L’intérêt de l’Ukraine commandait à l’évidence une toute autre politique, comme celle de proposer à temps une forme de « neutralisation » de l’Ukraine dans ses frontières, comme le suggérait il y a encore quelques mois Hubert Védrine.

Le général Pierre Gallois disait en 2001 que « les États-Unis ne tiennent pas du tout à ce que l’Europe continentale se fasse avec la Russie » et en concluait que « tous les efforts sont faits pour maintenir la division » et pour « maintenir la Russie en état de faiblesse permanente » (3).

Ces lignes n’ont guère pris de ride. Les États-Unis ont depuis des années investi dans les jeux politiques en Ukraine. Ce qui se passe n’est vraisemblablement pas une péripétie, mais une forme d’aboutissement. Tout le monde peut voir, à moins d’être aveugle, le soutien actif que « Occident » a donné à la contestation violente du pouvoir de l’ancien président Ianoukovytch, pourtant régulièrement élu et dont le mandat arrivait à échéance en 2015.

Et, bien entendu, la tournure prise depuis par les évènements n’est pas vraiment une surprise pour Washington. Dans les officines du pouvoir américain, il y a évidemment des équipes très compétentes sur la Russie et l’Ukraine, au travail depuis longtemps, et qui savent parfaitement le potentiel hautement explosif de cette région – qui vaut bien celui de missiles à Cuba. Et c’est la raison même de leur activité et de leur investissement en Ukraine.

De son côté, même en mettant les choses au pire, la Russie n’a bien évidemment pas voulu une telle situation catastrophique pour elle. Comme l’a très bien dit un grand observateur, engagé mais toujours pénétrant, Henry Kissinger, le pouvoir russe n’a pas investi des milliards et toute une communication à destination du monde pour les jeux Olympiques de Sotchi, pour se retrouver quelques jours plus tard à annexer la Crimée dans de telles conditions (4).

En effet, et c’est nous qui ajoutons, la Russie l’a fait sous les opprobres de la communauté internationale et en quelque sorte en « prenant ses pertes », comme si elle considérait l’Ukraine définitivement « perdue ». On peut certes bien comprendre l’émotion en Russie, l’humiliation ressentie suite aux évènements imprévus à Kiev et le désir du Kremlin de rechercher une forme de compensation immédiate. Mais, justement, cette reconnaissance est refusée à la Russie.

Les Américains sont passés maîtres dans l’art de « toréer » leurs adversaires, de leur agiter des leurres sous le nez, de les provoquer àla faute. Etles États-Unis, tout comme leur nouveau protégé de Kiev, ne se sont pas privés pas de mesures et déclarations les plus volontairement offensantes. De ce point de vue, la Russie est partie tête baissée dans l’affaire, ne sachant pas anticiper et sous-estimant manifestement la vision de son adversaire. Pire, elle paraît jouer directement le jeu de celui-ci dans sa charge instinctive pour défendre les russophones, en semblant se détourner non seulement de l’Ukraine, mais de sa propre vocation européenne, en retournant à des chimères soviétiques ou des rêves d’Union eurasienne. Le beau résultat de l’immense gâchis de « Maïdan », ce sont les relations intereuropéennes gravement compromises avecla Russie. Desfaits accomplis durables et dangereux sont peut-être en train de se jouer en ce moment même.

Maintenant, la vraie question à se poser est : quels sont nos intérêts, quels sont les intérêts de l’Europe ? On peut franchement douter que ce soit de contribuer à attiser les rancœurs dans l’ex Bloc de l’Est, de rouvrir une nouvelle guerre froide en plein cœur de notre continent et de perdre tous les avantages de l’effondrement de l’URSS, ou de nous couper de la Russie post-soviétique et de la laisser morfondre dans son marc en multipliant les provocations, ou encore de diluer encore plus l’Union Européenne dans l’OTAN et dans une zone de libre échange avec les États-Unis.

On serait là dans l’inverse exact de ce que voulaient les pères de l’Europe, de de Gaulle et Adenauer et encore tout récemment de Mitterrand et Kohl. L’absence d’un vrai débat politique vivant sur ces sujets, ou plutôt ce qui peut être interprété comme son abdication dans notre pays – car en Allemagne par exemple ce n’est pas le cas – paraît préoccupant.

Il ne faudrait pas que tout un discours français dirigé contre la Russie cache maladroitement une rationalisation de notre faiblesse.

Vincent Touze

Auteur de Missiles et Décisions, Castro, Kennedy et Khrouchtchev et la crise de Cuba d’octobre 1962, Ed. André Versaille, 2012

(1) Dans le Figaro du 24 octobre 1962

(2) Il s’agissait du grand journaliste André Fontaine

(3) Dans Le consentement fatal. L’Europe face aux États-Unis, Pierre-Marie Gallois,
Ed. Textuel, 2001

(4) http://globalpublicsquare.blogs.cnn.com/2014/05/10/kissinger-putin-likely-didnt-plan-to-bring-ukraine-situation-to-a-head/  

 

 

 


Tag(s) : #Contre l'impérialisme
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :