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D’où vient l’Ukraine ?

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Mikhaïl Dmitriev enseigne l’histoire à l’université Lomonossov de Moscou et y dirige le Centre d’études ukrainiennes et biélorusses. Le chercheur explique au Courrier de Russie pourquoi être Auvergnat a longtemps valu plus qu’être Français et quel fut le rôle de l’URSS dans la formation de l’identité ukrainienne. 

Crédits: Unian.

Crédits: Unian.

Le Courrier de Russie : Les Russes et les Ukrainiens constituent-ils un peuple unique ou deux peuples différents ?

Mikhaïl Dmitriev : Il faut commencer par se demander ce que c’est qu’un peuple. Quand nous disons « peuple », en russe, nous pensons soit à une entité ethnique soit à ce que les Français appellent une « culture-nation ». Et on suppose, sans bien savoir pourquoi, qu’au Moyen-Âge, par exemple, les gens avaient la même notion de « peuple » que nous – que cette idée d’appartenance à une ethnie était présente dans leur esprit. On suppose aussi que cette notion du peuple recouvre une réalité ethnique : que chaque peuple a – et a toujours eu – sa culture propre, son mode de vie économique, sa façon de vivre, sa religion etc.

Mikhaïl Dmitriev

Mikhaïl Dmitriev

LCDR : Et ce n’est pas le cas ?

M.D. : L’étude des sources anciennes révèle qu’en réalité, il n’y a pas tellement de sens à affirmer, par exemple, l’existence d’un peuple russe ancien. La seule chose dont on est certain, c’est qu’entre les VIIIème et XIVème siècles, sur un territoire qui s’étend de la mer Noire à la mer Blanche, vivait une population faite de groupes ethniques slaves, finno-ougriens, iraniens et autres. Notre mémoire nous incite à les nommer peuplesrusse, biélorusse ou ukrainien : mais c’est une illusion. En réalité, dans la Rus’ de Kiev, il n’y avait pas d’homogénéité ethnique, populaire ou nationale. À l’époque, les gens s’identifiaient avant tout au bout de terre qu’ils habitaient. Nous savons que l’horizon de la conscience de soi d’un paysan médiéval s’arrêtait à l’horizon du lieu où il vivait. Le paysan s’identifiait encore avec le seigneur à qui il payait l’impôt. Ainsi, les paysans qui peuplaient les terres du prince Ostrojskiï s’appelaient Ostrojskie. Le troisième point d’identification, enfin, c’était le nom de la paroisse qui regroupait les habitants d’un village. En somme, les paysans et même les citadins de la Rus’ de Kiev ne se pensaient pas russes. Ils se pensaient orthodoxes, ils s’identifiaient à travers leur paroisse, leur souverain et leur village.

LCDR : Est-ce vrai uniquement pour la Rus’ de Kiev ?

M.D. : Absolument pas. Cette identification est propre à tous les paysans du Moyen Âge, quel que soit le territoire où ils vivaient. Nous nous figurons généralement que le laboureur du XIIIème siècle passait son temps à se demander à quel peuple il appartenait : s’il était normand, français ou encore italien. Mais notre laboureur, en réalité, n’appartenait qu’à sa province – et ce n’est pas un hasard si pour beaucoup de Français, jusqu’aujourd’hui, l’identité régionale demeure tout aussi importante que l’identité nationale. Parce que pendant très longtemps, pour beaucoup, être Auvergnat valait plus qu’être Français. N’oublions pas que jusqu’au XIXème siècle, les Parisiens et les habitants de Montpellier ne se comprenaient pas. Et rappelons-nous qu’en 1914, certains conscrits venus des provinces françaises lointaines ne savaient tout simplement pas qu’ils étaient français ! Ils n’avaient pas la moindre idée de l’existence même d’une guerre franco-prussienne.

Le Rus' de Kiev au début du règne de Sviatoslav (en rouge), montrant son aire d'influence en 972 (en orange).

Le Rus’ de Kiev au début du règne de Sviatoslav (en rouge), montrant son aire d’influence en 972 (en orange). Crédits: Wikimedia

Notre problème, c’est que nous passons notre temps à chercher des réalités ontologiques derrière les appellations ethniques. Nous voulons croire, par exemple, que les Polonais sont foncièrement différents des Allemands. Parce que ça ne peut pas être par hasard, qu’ils se font la guerre depuis des siècles ! De la même façon, nous nous figurons que les Russes sont différents des Ukrainiens – et, pour souligner cette différence, nous mettons en relief toute sorte de spécificités culturelles. Nous notons par exemple qu’en Ukraine, on mange de la soupe à la betterave, alors qu’en Russie, les gens mangent souvent la même soupe, mais sans betterave. De là, nous concluons que le borchtch, cette soupe avec de la betterave, est typiquement ukrainien – et que manger du borchtch est ainsi une preuve d’appartenance au peuple ukrainien ! Et manger du chtchi– la même soupe, mais sans betterave – devient dès lors, dans cette logique, un signe d’appartenance au peuple russe.

Prenez encore l’exemple des cosaques. Tout le monde pense que les cosaques sont un phénomène typiquement ukrainien. Pourtant, on sait que des cosaques ont existé aussi sur le Don, et même en Sibérie. Grâce aux travaux de l’historien russe Stanislavski, nous savons désormais qu’il y avait des cosaques aussi sur le territoire de la Moscovie centrale, à la fin du XVIème et au XVIIème siècles.

En se plongeant dans la période des XVIème et XVIIème siècles, on voit que les terres des actuelles Ukraine et Biélorussie appartenaient à la République de Pologne-Lituanie, et qu’elles étaient peuplées de quatre ou cinq millions d’orthodoxes. Culturellement, ces populations n’étaient pas foncièrement différentes des orthodoxes de Moscovie, mais ce qui est intéressant, c’est la perception qu’elles avaient d’elles-mêmes. Les textes de l’époque montrent que les ecclésiastiques orthodoxes de la République de Pologne-Lituanie, à cette période, se nommaient eux-mêmes « Russes », et qu’ils nommaient également ainsi toutes les populations orthodoxes qui vivaient autour – sur les territoires des actuelles Biélorussie et Ukraine.

Bateaux construits dans le pays des Slaves, toile de Nicholas Roerich. Crédits: Wikimedia

Bateaux construits dans le pays des Slaves, toile de Nicholas Roerich. Crédits: Wikimedia

LCDR : Mais quand ces auteurs disent « russes », le terme inclut-il également les Russes de Moscovie ? Dans leur conscience, s’agit-il ou non d’un peuple unique ?

M.D. : C’est une question qui divise actuellement les historiens ukrainiens. Pour certains, les textes en question ne parlent que des Russes de Pologne-Lituanie. Et on trouve effectivement quelques sources qui soulignent l’existence d’une différence entre les Russes de la « République des deux Nations » et ceux de Moscovie. Mais parallèlement, à partir de la fin du XVIème siècle plus précisément, on trouve aussi des textes, rédigés par des ecclésiastiques d’Ukraine et de Biélorussie, qui affirment clairement que les Russes de Moscovie et ceux de Pologne-Lituanie forment un peuple unique – parce leur foi est une et qu’ils ont la même tradition, qui remonte à Saint Vladimir. Pourquoi nous, orthodoxes de Lituanie et de Pologne, devrions-nous nous soumettre au roi polonais catholique et non au tsar orthodoxe ? C’est la question que se pose, à l’époque, le clergé d’Ukraine et de Biélorussie. Une partie de mes collègues ukrainiens et polonais ne voient dans ce questionnement qu’un calcul politique, séculaire. Pourtant, les sources révèlent ici une logique culturelle qui remonte à la tradition byzantine.

LCDR : La « tradition byzantine » ?

M.D. : Oui : elle ne séparait pas l’Église de l’État. La tradition byzantine dit en substance : là où il y a des orthodoxes, il doit aussi y avoir un empereur de la même confession. Depuis 1453, il n’y a plus d’empereurs orthodoxes dans le monde, mais il y a des tsars qui professent la même foi. Et les orthodoxes de Pologne-Lituanie se demandent naturellement s’il ne serait pas « mieux » pour eux d’avoir un tsar orthodoxe plutôt qu’un roi catholique. Ce qui se met en marche alors est un mécanisme culturel formé précisément par la tradition byzantine. Rappelons-nous aussi qu’en 1596, l’Union de Brest a scellé l’allégeance à Rome d’une partie de l’Église orthodoxe de Pologne-Lituanie. Puis ce fut l’époque des guerres de religion, à l’issue desquelles de nombreux orthodoxes en sont venus à conclure que les Russes de Pologne-Lituanie et ceux de Moscovie devaient se rassembler. Ce raisonnement a atteint son apogée en 1654 – l’année où l’Ukraine s’est rattachée à la Russie.

Suite lundi 12 mai 2014

Tag(s) : #Histoire
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