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"Pro rege saepe, pro patria semper"

 

Mercredi 4 mai 2011
comment on devient fédéraste

 

"Le réel, c'est ce qui refuse de disparaître lorsqu'on cesse d'y croire"

(Philip K Dick)

 

Hier, j'ai pris mon courage à deux mains, et je suis allé au meetingue. Faut dire que ma curiosité avait été sérieusement piquée par les tracts: sur celui du PCF, on pouvait lire "meeting du Parti de la Gauche européenne", alors que celui du PG invitait à un vague "meeting pour mener une politique de gauche en France et changer l'Europe" sans aucune référence au PGE.

Du coup je me suis dit: "il faut que je sache". Et j'y suis allé.

 

Au départ, tout démarre bien. Sans être pleine, la salle du meeting accueillait tout de même quelque 700 personnes, ce qui reste une audience honorable. Quant aux intervenants, le parterre comptait ce qui se fait de mieux dans l'orbite du Front de Gauche: la troïka Laurent-Mélenchon-Piquet, bien sur, plus Martine Billard (co-presidente du PG), Pierre Khalfa (co-président de la Fondation Copernic), Aurelie Trouvé (co-présidente d'Attac France, c'est fou ce que le co-président est à la mode dans la gauche radicale), Patrick Le Hyaric (pas encore co-président, mais directeur de l'Humanité) et trois invités étrangers.

 

Tout allait bien donc, et la soirée promettait donc d'être intéressante. Mais alors, d'ou vient cette lassitude, cette tristesse qui m'envahit au fur et à mesure des interventions ? Vient-elle de la l'inévitable succession de discours identiques expliquant combien Sarkozy est méchant, combien Barroso est libéral, combien l'Europe est faite pour les gros et les puissants, tous ces discours qui n'ajoutent absolument rien à ce que le public ne sait déjà ?

Non.

Aussi pénibles que soient ces discours mille fois entendus, le problème ne se situe pas là.

 

Le problème est bien plus profond, et se situe dans le fonds du discours. Ou plutôt, pour être précis, dans son absence de fonds. En fait, en écoutant cette superposition de discours j'ai vu avec horreur le Front de Gauche reprendre les vieux arguments des partisans du traité de Maastricht: "l'Europe est absolument indispensable", "ceux qui ne veulent pas l'Euro sont pour un repli nationaliste et xénophobe" et ainsi de suite. En fait, les organisations qui composent le Front de Gauche ont fait leur le discours des fédéralistes européens: il n'y a pas d'avenir en dehors de l'Europe, les nations sont des structures dépassées (et accessoirement colonialistes, racistes, xénophobes...), les problèmes du XXIème siècle ne peuvent être traités qu'au niveau européen, etc. C'est ce discours qu'on a entendu hier soir dans un bel ensemble.

 

Mais le discours fédéraliste du Front de Gauche est superficiel et contradictoire. Prenons un premier exemple, celui qui concerne la souverainété. Où réside la souveraineté ? Si l'on écoute Christian Piquet, elle pourrait résider dans le "peuple européen", puisqu'il appelle - et ce n'est pas la première fois - à l'élection d'une assemblée constituante européenne. Mais lorsqu'on entend Jean-Luc Mélenchon, on a l'impression au contraire que la souveraineté réside dans le "peuple français". Or, ces deux positions sont incompatibles: la souveraineté est par essence indivisible, elle ne peut se partager. Et deux souverains ne peuvent coexister dans le même domaine.

 

Prenons un deuxième exemple. Jean-Luc Mélenchon se propose, s'il devait demain conduire le pays, de "ne pas appliquer le traité de Lisbonne". Or, pour qu'un traité régulièrement ratifié ne s'applique pas, il faut le dénoncer. Autrement, n'importe quelle personne physique ou morale pourra obtenir des tribunaux que le traité en question soit appliqué. Une loi ne suffit pas a priver un texte d'effet, puisque la constitution indique que les traités régulièrement ratifiés sont supérieurs aux lois, même postérieures. Et dénoncer le traité, cela revient, en droit, à sortir de l'Union Européenne et de l'Euro. Car on ne peut pas unilatéralement revenir en arrière et retablir le traité de Maastricht que le traité de Lisbonne a remplacé.

Comment concilier cette position avec les discours des autres intervenants condamnant toute sortie de l'Euro comme une politique "démagogique et ethniciste" ?

 

Prenons un troisième exemple: comme on est fédéraliste, il n'est plus question d'abolir la BCE et de revenir aux monnaies nationales, ni même à la monnaie commune qui était le leitmotiv des économistes proches du PCF. Mais si on garde la banque centrale, on change radicalement son fonctionnement et, proposition novatrice, on lui impose de racheter les titre de dette émis par les pays de la zone euro. Seulement, les proposants de cette solution ne se rendent pas compte que ce système équivaut à donner à chaque pays le droit de faire fonctionner sans limite la planche à billets commune, tout en faisant supporter les coûts par l'ensemble de la zone euro. Quel serait le mécanisme de rappel qui empêcherait un pays de puiser sans limite dans la caisse commune ?

 

Ce discours fédéraliste n'apparaît pas par hasard. Il n'est pas inutile de rappeler que le PRS avait milité en son temps pour la ratification du traité de Maastricht et que s'il a condamné "l'Europe libérale", son crédo a toujours été fondamentalement fédéraliste (par exemple, sur la question de la constituante européenne). Mais il est plus étonnant de la part du PCF, qui avait pris clairement position - et justifié théoriquement cette position - contre toute instance supra-nationale portant atteinte à la souveraineté populaire. Que le PCF ait intégré sans débat interne ce discours montre le niveau du désarroi idéologique de cette organisation.

 

Si le discours fédéraliste du Front de Gauche est aussi superficiel et contradictoire, c'est bien pour cela. Il n'est pas le résultat d'une prise de position consciente après un débat interne et un vote. Il est le résultat d'une politique de chien crevé au fil de l'eau, et ce qui est encore plus grave, d'une aliénation à la position du Front National. Si Marine dit "blanc", il faut dire "noir".

Le Front de Gauche n'a jamais été aussi véhément dans sa défense de l'Euro que depuis que Marine a dit qu'il faut le quitter.

 

Hier soir, les orateurs étaient bons. L'intervention de Jean-Luc Mélenchon en particulier était techniquement excellente. Mais le meilleur tribun du monde ne peut pas aller très loin avec un discours aussi indigent. Pire: en choisissant par défaut la position fédéraliste, le Front de Gauche prend clairement position pour les classes moyennes, qui sont les grandes gagnantes de la construction européenne et de l'Euro, contre les couches populaires qui en sont les grandes perdantes. Il y a peut-être de bons arguments pour garder l'Euro, mais "c'est l'Euro ou la xénophobie" n'est pas l'un d'eux. Et ce genre d'argumentation rappelle désagréablement le terrorisme intellectuel des défenseurs du TCE.

 

Mais l'image qui résume peut-être le mieux ce meeting est sa fin: à la sortie, deux jeunes militantes faisant une "collecte au drapeau"... sur un drapeau européen.

Si l'on m'avait dit qu'un jour on verrait ça...

 

Descartes

Par Descartes
Tag(s) : #Europe
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