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Mondialisation

 

La situation sociale en Chine :

Perspectives et défis (1/2)

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1. L’industrialisation n’a rien d’une partie de plaisir

« Le présent en Chine change constamment
et accélère sans cesse.
Un Européen devrait vivre quatre cents ans
pour pouvoir vivre un changement aussi radical. »
Yu Hua, romancier
[1]

 

Entre la réalité et ce qu’on perçoit, il existe souvent un large fossé. C’est certainement le cas pour la Chine. Le moins qu’on puisse dire de ce pays, c’est qu’il a un sérieux problème d’image en Occident. Quand les médias traditionnels parlent de la situation sociale en Chine, ils sont habituellement tout, sauf élogieux. Les sujets favoris sont les catastrophes, depuis les accidents de chemin de fer jusqu’aux immeubles qui s’effondrent, ou encore toutes sortes de scandales comme les intoxications alimentaires et les accidents miniers, les conditions de travail effarantes, les énormes problèmes environnementaux, l’agitation sociale, les avortements obligatoires, un bébé qui se retrouve dans la conduite d’évacuation d’un WC, etc., etc.

L’information dans le monde capitaliste cherche la sensation et se concentre souvent sur tout ce qui est négatif. D’autres pays aussi, surtout dans le Sud, sont généralement présentés sous un mauvais jour. Mais, dans le cas de la Chine, au contraire de l’Inde, par exemple, le dénigrement domine et il est systématique, quand il n’est pas organisé de toutes pièces.

L’industrialisation en Europe occidentale a été un processus brutal et très radical. Elle a créé des problèmes sociaux et écologiques sans précédent. En Chine, elle concerne cinq fois plus d’êtres humains et il s’agit d’un processus qui se déroule quatre fois plus rapidement.[2] 

Par conséquent, cette ruée vers la modernisation ne peut faire autrement qu’entraîner des problèmes et défis gigantesques. Il serait peu avisé de le nier, voire de le minimiser. Par exemple, la désorganisation psychique et existentielle réclame un lourd tribut, suite à cette turbulence historique. Selon la prestigieuse revue médicale britannique The Lancet, un Chinois sur huit souffrirait d’une maladie mentale.[3] En Chine le taux de suicide est parmi les plus élevés au monde.[4]

Mais, à la lumière de notre propre industrialisation ou de l’actuelle modernisation à laquelle on assiste dans le reste du Tiers monde, et des problèmes qui l’accompagnent, il est nécessaire de situer les choses dans une perspective correcte. C’est ce que nous allons faire dans la première partie du présent article. Dans la deuxième partie, nous nous arrêterons sur trois défis importants.

2. La situation globale (en proportions réelles)

« Bien des pays en voie de développement
iraient jusqu’au meurtre
pour pouvoir être confrontés aux problèmes de la Chine. »
The Financial Times[5]

2.1 De grandes différences

La Chine est un État-nation, mais, en fait, c’est un pays avec les proportions et la diversité d’un grand continent. Elle compte autant d’habitants que l’Europe occidentale, l’Europe de l’Est, les pays arabes, la Russie et l’Asie centrale ensemble. En outre, sur le plan du niveau de vie, elle présente les mêmes différences que les régions précitées. Dans les provinces côtières, les habitants disposent d’un revenu moyen comparable à celui de la Roumanie. Certaines régions se situent même aux environs de la Belgique ou de la France. Dans le centre du pays, les gens ont un niveau de vie comparable à celui de l’Albanie et, dans l’ouest, qui compte pourtant une population de 200 millions d’habitants, ce niveau descend jusqu’à celui de l’Égypte[6]. En Chine, sur une distance de cent kilomètres, il est parfois possible aussi de remonter de cent ans dans le temps. Et nous ne parlons pas des cinquante et quelques ethnies et des dizaines de langues du pays.

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La Chine est donc tout sauf un pays homogène. C’est en fait un ensemble de territoires très différents les uns des autres. De même que l’Eurasien n’existe pas, « le » Chinois type n’existe pas vraiment non plus. Il serait donc totalement hors de propos de vouloir généraliser.

2.2 Tiers monde

En Chine, il existe des régions qui soutiennent très bien la comparaison avec les pays riches. Mais, si nous considérons le pays dans son ensemble, c’est encore jusqu’à nouvel ordre un pays du Tiers monde. Pour ranger un pays dans cette catégorie, on recourt à trois critères : l’Indice de développement humain (IDH), le PNB par habitant et le salaire moyen. Les trois critères ne laissent subsister aucun doute : La Chine est toujours un pays « en voie de développement ».

Si on examine l’IDH, le pays figure au 104e rang mondial (sur 186 pays). C’est nettement plus haut que l’Afrique, mais encore en dessous de l’Amérique latine. Pour le PNB par habitant, il se situe au 91e rang. Le PNB par habitant en France est huit fois plus élevé que celui de la Chine[7] et le salaire moyen est presque neuf fois plus élevé.[8]

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Cela n’a donc guère de sens de comparer la Chine aux pays du Nord. Pourtant, c’est ce qui arrive constamment. La Chine est considérée avec un regard européen et ses prestations sont mesurées à l’aune de celles de pays riches. C’est comme si on comparait les prestations sportives d’un amateur débutant à celles d’un athlète professionnel de haut niveau. Si on veut comparer la Chine, qu’on le fasse avec des pays comparables, c’est-à-dire avec des pays du Sud. C’est ce que nous allons faire dans le paragraphe suivant.

2.3 La comparaison avec des pays comparables

Afin d’évaluer la situation sociale de la Chine, nous recourons à un certain nombre de critères qui sont indicatifs d’un développement social minimal : le logement, les infrastructures et, plus particulièrement l’électricité, la violence, la sécurité alimentaire, l’alphabétisme, la mortalité infantile, la pauvreté, l’emploi et la situation des enfants et des femmes.

Le logement

L’une des plaies les plus frappantes des pays du Sud, ce sont leurs gigantesques bidonvilles. Dans des villes comme Manille, Mumbai, Lagos, Buenos Aires et bien d’autres, des millions et des millions de gens vivent entassés les uns sur les autres dans des conditions indignes. Pas la moindre trace de cela, en Chine. C’est le résultat du système hukou, dont on a beaucoup parlé.[9] Entre 2005 et 2015, on estime qu’un tiers de tous les Chinois occuperont un nouveau logement. C’est presque autant que toute la population de l’Europe[10].

L’électricité

Sans électricité, pas de réfrigérateur, d’éclairage, de ventilateur, de télévision, de machine à laver, ni d’autres appareils ménagers. Environ 27 % des gens des pays en voie de développement doivent pourtant se passer de ces équipements élémentaires. En Chine, ils ne sont plus que 0,6 %.[11]

La violence 

La plupart des pays du Sud sont infestés par un taux élevé de violence. Sur ce plan, la Chine présente des statistiques excellentes. Les pays riches comptent deux fois plus d’homicides par habitant que la Chine. En Asie, on en est à quatre ou six fois plus et, en Amérique latine, vingt fois plus, même.[12] L’image est similaire pour le nombre de journalistes assassinés. Avec ces chiffres il vaut mieux rester modeste en Europe.[13]

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La sécurité alimentaire

En Chine, 5,5 % de la population est encore confrontée à la sous-alimentation. Ce nombre diminue progressivement. En Inde, par contre, il est de 24 %. Le nombre de gens souffrant de la faim y a même augmenté, ces dix dernières années, et de près d’un cinquième.[14]

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La mortalité infantile, l’analphabétisme et la pauvreté

La mortalité infantile est peut-être encore le meilleur indicateur du développement social d’un pays, parce qu’on y retrouve un ensemble de facteurs : les soins de santé, l’alimentation et l’eau potable, le taux de scolarité de la mère, le logement, l’hygiène. Sur ce plan, la Chine s’en tire nettement mieux. Au Pakistan, il meurt cinq fois plus d’enfants et, en Inde, 3,5 fois plus.[15] En Inde, l’analphabétisme est six fois plus élevé et, au Pakistan, sept fois. Le pourcentage de pauvreté extrême est environ deux fois plus élevé au Pakistan et trois fois en Inde.[16]

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L’emploi 

En Chine, les conditions de travail sont loin d’être idéales et, plus particulièrement, pour les 150 millions de migrants internes. Mais, une fois encore, il est bon de mesurer cette question à l’aune de la situation dans la région et dans d’autres pays du Tiers monde.

Une grande plaie, sinon la pire, pour les travailleurs, c’est le travail informel. Il n’offre pas la moindre sécurité juridique, ni sécurité sociale, mais, à coup sûr, un revenu particulièrement bas et incertain. Sur ce plan, la Chine est nettement mieux lotie que les pays de la région.[17] Il convient en outre d’ajouter que le travail informel en Chine est dans bien des cas du travail semi-formel, avec une certaine forme de sécurité juridique et de sécurité sociale.[18]

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Cette année, l’objectif est de conclure des conventions collectives de travail (CCT) dans 80 % des entreprises où un syndicat est présent.[19] Dans la plupart des grandes entreprises, ainsi que celles à capitaux étrangers, il y a une représentation syndicale. À l’échelle mondiale, 15 % seulement des travailleurs bénéficient d’une CCT.[20]

Jusqu’il y a peu, la Chine passait pour un pays à très bas salaires. Cette époque est révolue. En 2009, le salaire minimal en Chine était environ le double de celui de l’Inde.[21] Le salaire moyen chinois était quatre fois plus élevé qu’au Vietnam, trois fois plus élevé qu’aux Philippines, deux fois plus élevé qu’en Indonésie et une fois et demie plus élevé qu’en Thaïlande.[22]

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Les enfants

En Chine, on ne rencontre pas ces nuées d’enfants mendiants qui constituent une composante du paysage des rues dans de nombreuses villes du Tiers monde. Le travail des enfants a pratiquement été éliminé. Sur ce terrain, l’Organisation internationale du travail (OIT) met en exergue la Chine et le Brésil en tant que pays modèles.[23] Cela contraste étonnamment avec l’Inde, par exemple, où 17 millions d’enfants n’échappent pas au travail et 1,2 million à la prostitution.[24]

Les femmes 

Un travail décent dans l’existence n’est pas tout, mais, pour les femmes, c’est souvent une condition de base pour l’émancipation et l’autonomie financière. En Chine, 70 % des femmes ont un emploi ou en cherchent un ; en Inde, elles ne sont qu’un quart. 81 % des femmes diplômées en Chine ont du travail, alors qu’elles ne sont que 34 % en Inde.[25] Dans le reste de l’Asie, la situation ne diffère guère de celle de l’Inde.[26]

2.4 Évolution

Telle est la situation en ce moment. Mais, dans le cas de la Chine, cette situation évolue à la vitesse de l’éclair. Tout d’abord, sur le plan de l’économie. Une croissance annuelle de 10 % signifie un doublement tous les 7 ans et donc une multiplication par 4 après 14 ans, par 8 après 21 ans et par 16 après 28 ans. Entre 1980 et 2015, le PNB par habitant au Brésil aura crû d’environ 50 %, en Inde de 300 % et en Chine de… 1850 %.[27]

Au début de la révolution chinoise, le pays était l’un des plus pauvres et des plus arriérés de la planète. Le PNB par habitant était à la moitié de celui de l’Afrique noire et au sixième de celui de l’Amérique latine. Avec de tels chiffres sous les yeux, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi « devenir riche » constitue une telle obsession pour les Chinois. Ils viennent réellement de très loin. Soixante ans plus tard, cette situation a considérablement changé. La Chine se situe aujourd’hui au niveau de l’Amérique latine et elle a laissé l’Afrique loin derrière elle.

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Dans de nombreux pays, la croissance économique ne se traduit pas par une diminution (proportionnelle) de la pauvreté. En Chine, c’est pourtant le cas. Les différences avec deux autres pays du BRIC sautent aux yeux.[28]

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Au niveau mondial, ces vingt dernières années, on a assisté à une forte diminution de l’extrême pauvreté ($ 1,25). La chose a été toutefois due en grande partie aux efforts de la Chine sur ce plan.[29] Une telle élimination massive de la pauvreté, comme c’est le cas pour la Chine, était quoi qu’il en soit sans précédent dans l’histoire du monde.

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Cette forte régression de la pauvreté découle surtout de l’augmentation des salaires. Pour l’instant, le salaire, en Chine, double tous les six ans.[30] Aucun autre pays ne propose des prestations similaires. La Chine est occupée à perdre son statut de pays à bas salaire à une cadence rapide. Une belle illustration de la chose, c’est l’évolution des salaires chinois comparée à celle du Mexique.[31] Ce qui impressionne surtout, c’est la vitesse à laquelle cela se produit, combinée au nombre particulièrement élevé de travailleurs concernés.

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Il ne faut donc pas s’étonner que le nombre de revenus moyens en Chine ait très fortement augmenté. En vingt ans, au moins 800 millions de Chinois sont passés dans la catégorie des « revenus moyens » ($ 2-13). Cela équivaut à peu près à toute la population de l’Afrique noire et c’est quatre fois plus qu’en Inde.[32]

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Le Chinois moyen n’a certes pas encore atteint notre niveau de vie. Mais, vu ce rythme de croissance, ce n’est qu’une question de temps et il ne faudra même plus attendre très longtemps. Si nous extrapolons la croissance du PNB par habitant durant la période 1970-2004, les Chinois nous auront rattrapés d’ici 25 ans.[33 ] À ce moment, la Chine ne sera plus en effet un pays du Tiers monde. En raison de la crise actuelle, cette situation sera même atteinte plus tôt. Inversement, un « ralentissement de croissance » de l’économie chinoise à 7 % par an pourrait allonger ce laps de temps d’une dizaine d’années.

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L’augmentation accélérée du PNB par habitant en Chine est également allée de pair avec une augmentation rapide de son Indice de développement humain (IDH). Cet indice mesure les progrès sociaux d’un pays. Ces trente dernières années, l’augmentation de l’IDH de la Chine a été la plus élevée du monde entier et a été trois fois supérieure à la moyenne mondiale.[34]

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La Chine va atteindre plus tôt que prévu les Objectifs du Millénaire pour le développement. Voici ce que dit à ce propos un rapport de l’ONU : « Globalement, la Chine a enregistré une importante progression vers la réalisation des Objectifs du Millénaire. La plupart de ces objectifs ont été atteints ou dépassés avec sept années d’avance. Il s’agit de la pauvreté, de la faim, de l’analphabétisme et de la mortalité infantile. La Chine est également en voie de réduire la mortalité des parturientes et de tenir sous contrôle le VIH, le sida et la tuberculose, dans l’espoir très réel d’atteindre les OMD (Objectifs du Millénaire pour le développement) en 2015. »[35]

3. D’importants défis

« L’une des pires menaces pour notre bien-être au 21e siècle
réside dans l’échec de la Chine et non dans son succès. »
Ian Bremmer[36]

3.1 Agitation sociale croissante

On ne peut le nier, en Chine, l’agitation sociale s’accroît rapidement ou du moins, ses signes. En 2002, il y a eu environ 40.000 manifestations ou conflits sociaux. En 2010, il y en a déjà eu 180.000.[37] Dans le seul delta de la rivière des Perles (province de Guandong), on compte 10.000 conflits par an.[38] Les raisons de ces conflits sont très diverses : mauvaises conditions de travail, pollution de l’environnement, corruption, migrants internes qui ne sont pas payés ou qui le sont en retard, paysans qui perdent leurs terres ou qui sont bien trop peu indemnisés, etc.

Comme nous l’avons vu plus haut, le groupe de revenus moyens a connu une augmentation exponentielle. Ce groupe nourrit de plus grandes espérances, pose plus de revendications que naguère et se profile également de façon plus affirmative. Le nombre croissant de manifestations est en outre favorisé par les nouveaux médias sociaux. Les tentatives pour censurer ces dernières ne sont que partiellement probantes.

Il est toutefois surprenant que ces manifestations soient généralement spontanées et qu’elles concernent toujours des problèmes locaux, à l’exception des bouffées de colère nationaliste contre le Japon.[39] En d’autres termes, elles ne s’adressent pas aux autorités de Beijing et ne portent pas atteinte à la légitimité du Parti communiste et de la direction nationale. Des sondages d’opinion dans plusieurs nations montrent que la satisfaction de la population, ainsi que la confiance dans le gouvernement dépassent de très loin (et continuent à le faire) la moyenne mondiale.[40]

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Le nombre croissant de protestations de rue n’est pas tant une menace pour l’ordre, mais on peut même le percevoir plutôt comme un signe de normalisation. The Economist fait remarquer laconiquement ce qui suit : « Elles [les protestations] sont presque toujours suscitées par des doléances locales et non par de l’antipathie à l’égard du pouvoir du parti. Avec cette agitation, la Chine semble, sous certains aspects, ressembler nettement plus à un pays développé normal qu’à un système contrôlé de façon stricte qu’il était jusqu’au début des années 1990. Les protestations à petite échelle sont de plus en plus fréquentes, dans les villes chinoises. Il y a quelques années encore, elles auraient été perçues avec répugnance par des cadres obsédés par l’ordre »[41].

Pourtant, les autorités réagissent encore régulièrement de façon exagérée à l’agitation sociale et aux manifestations de protestations. Par exemple, à l’occasion du Printemps arabe, en 2011. Chaque manifestation, aussi modeste a-t-elle été, fut alors étouffée dans l’œuf via un important déploiement de force[42]. Cette nervosité cadre très bien avec la répulsion largement répandue et culturellement profonde à l’égard des changements rapides et le fait qu’on associe généralement ces derniers à l’apparition du chaos et de graves désordres.

Les changements sociaux radicaux au cours des cinquante années qui ont précédé l’arrivée des communistes au pouvoir et durant la période de Mao (le Grand Bond en avant et la Révolution culturelle), ont été traumatisants et n’ont pas été perçus comme un progrès. De même, les événements de Tien Anmen, en 1989, ont laissé des traces profondes.[43]

Les conflits sur les lieux de travail sont d’un autre ordre et constituent à terme une menace plus grande. Dans le passé, les syndicats n’étaient guère plus qu’une courroie de transmission du management et du parti. Tant que les autorités ont été l’employeur, cette situation n’était peut-être pas parfaite, mais néanmoins gérable. Maintenant qu’un nombre croissant d’entreprises est aux mains du privé et que la logique du profit a également conquis les entreprises publiques, cette situation n’est plus tenable. Des conflits sociaux et grèves passés ont éclaté en dehors du syndicat officiel, et même contre ce dernier.

C’est une situation dangereuse. Le parti et le syndicat officiel l’ont tous deux très bien compris. À l’avenir, le syndicat doit acquérir plus d’autonomie et pouvoir défendre les intérêts des travailleurs sans ingérence d’en haut. On tente actuellement des expériences avec des élections directes de dirigeants syndicaux désignés par les travailleurs. Cela s’est passé pour la première fois en mai 2012, dans une filiale de Panasonic et ç’a également été le cas dans l’entreprise Foxcom en février 2013. Il s’agissait là d’un groupe de 1,2 million de travailleurs.[44] L’avenir nous apprendra si ces expérimentations vont assez loin afin d’assurer à l’avenir la paix sociale au sein même des entreprises.

 

Notes


[1] The Financial Times, 9-10 avril 2005, p. W3.

[2] Nous prenons 1870 pour année de départ, en Europe occidentale, et 1980, pour la Chine. Nous mesurons la rapidité du processus d’industrialisation d’après la croissance du PNB par habitant. Les chiffres ont été calculés sur base de : Maddison A., Phases du développement du capitalisme,Utrecht, 1982, pp. 20-21 et UNDP, Human Development Report 2005, p. 233 en 267.

[4] Il s’agit de 22 pour 100.000 habitants. Ce n’est cependant pas exceptionel à la lumière de ses riches voisins. Au Japon, on trouve le même chiffre et en Corée du Sud le chiffre est beaucoup plus haut : 32 pour 100.000. http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_countries_by_suicide_rate.

[5] The Financial Times, 16 mars 2008, p. 9.

[8] Les salaires sont exprimés selon les taux de change. Selon le pouvoir d’achat réel le salire en France est 4,4 fois plus élevé. OIT, http://1-million-dollar-blog.com/average-monthly-salary-for-72-countries-in-the-world/.

[9] Le système hukou (système d’enregistrement) consiste en ce que, dès sa naissance, chaque Chinois est catalogué comme citadin ou campagnard. Un habitant avec un hukou citadin peut bénéficier de services sociaux urbains, un habitant de la campagne dispose d’un lopin de terre avec lequel il peut acquérir un revenu. Le Financial Times dit à ce propos : « La Chine a su éviter les slums, qui constituent une plaie dans bien des villes des pays du tiers monde, en appliquant un système strict d’autorisations de séjour, connues sous l’appellation de hukou. Ce qui fait que, pour les personnes originaires des régions rurales, il est malaisé de s’installer en permanence dans les villes. » The Financial Times, 4 août 2010, p. 7.

[10] The Economist, 12 mars 2005, p. 60.

[11] UNDP, Human Development Report 2013, New York 2013, p. 187 en 189;http://www.voanews.com/content/decapua-un-energy-28apr10-92323229/154303.html.

[12] UNDP, Human Development Report 2013, pp. 174-177.

[13] http://www.newssafety.org. Seuls les chiffres de l’année 2007 manquent.

[14] Basé sur l’indice de la faim. Celui-ci tient compte de la sous-alimentation, de l’insuffisance pondérale chez les enfants et cde la mortalité infantile.

http://www.ifpri.org/sites/default/files/publications/ghi11.pdf, p. 49.

[15] UNDP, Human Development Report 2013, pp. 167-8.

[16] L’analphabétisme : UNDP, Human Development Report 2013, pp. 145-146 ; nombre de personnes dans la pauvreté extrême : UNDP, Human Development Report 2013, pp. 160-161 ethttp://data.worldbank.org/indicator/SI.POV.DDAY.

[17] Il s’agit ici du travail informel dans les secteurs non agricoles.

http://laborsta.ilo.org/applv8/data/INFORMAL_ECONOMY/2012-06-Statistical%20update%20-%20v2.pdf.

[21] ILO (OIT), Global Wage Report 2008/09, Genève, 2008, p. 87.

[22] The Economist, 4 septembre 2010, p. 54.

[27] The Financial Times, Special Report: The New Brazil, 29 juin 2010, p. 11.

[28] UNDP, Human Development Report 2013, p. 26.

[31] The Economist, 24 novembre 2012, Special Report : Mexico, p. 5.

[32] The Economist, 14 février 2009, Special report: Middle classes, pp. 4 et 9 ;

http://data.worldbank.org/indicator/SI.POV.2DAY.

[33] Graphique original en provenance de The Financial Times, 12 octobre 2005, p. 13 ; j’ai moi-même pratiqué l’extrapolation graphique. Elle concorde avec une extrapolation arithmétique.

[34] UNDP, Human Development Report 2013, pp. 149-151. Il est question ici de l’IDH comprenant le PIB par habitant. Le rapport ne fait pas état de l’évolution de l’IDH hors revenu.

[35] United Nations System in China & Ministry of Foreign Affairs of the People’s Republic of China,China’s Progress Towards the Millennium Development Goals. 2008 Report, Beijing 2008, p. 15.

[36] Cité dans The Financial Times, 9 avril 2012, p. 6.

[37] The Financial Times, 18 août 2011, p. 2.

[39] The Economist, 17 décembre 2005, pp. 57-58.

[41] The Economist, 1er octobre 2005, pp. 52-53

[42] The Economist, 28 mai 2011, pp. 53-54.

[43] Porter R., « From Mao to Market. China Reconfigured », Londres, 2011, pp. 182-183 ; Zheng Yongnian, « The Chinese Communist Party as Organizational Emperor », Londres, 2010, p. 138. 

[44] The Financial Times, 4 février 2013, p. 3.

LA SUITE DEMAIN


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