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Trois journalistes
et
deux leurres
pour un seul lieu commun :
« Faut-il croire les journalistes ? »

Ils se sont mis à trois, et non des moindres parmi les journalistes, pour titrer un livre commun… d’un lieu commun : « Faut-il croire les journalistes ? ».
Serge July est ancien directeur de Libération, Jean-François Kahn, de L’Événement du Jeudi et de Marianne, Édwy Plénel, de la rédaction du Monde.
Ce ne sont donc pas de jeunes journalistes naïfs sortant désorientés de leur école de journalisme, mais des « grandes plumes », selon le lexique révérenciel que la profession affectionne pour s’autopromouvoir par la flatterie de ses membres. Et leur ramage est égal à leur plumage.

 Or, ils n’ont rien trouvé de mieux pour baptiser leur bouquin qu’une de ces questions bêtasses que l’Éducation nationale pose à ses potaches à l’épreuve de philosophie du baccalauréat. Plus elle est courte, plus elle est censée être profonde. Sa généralité et sa mise hors-contexte désoriente, suscite le frisson. À moins d’avoir une réponse apprise par cœur pendant l’année, le potache ne saurait s’y aventurer sans craindre de perdre pied et de se noyer.
 
Cette question - « Faut-il croire les journalistes ? » - revient régulièrement dans l’autopromotion permanente et saisonnière des médias. Il lui arrive même parfois de prendre un tour catastrophiste avec un soupçon d’Inquisition prêté à l’adversaire :
« Faut-il brûler les journalistes ? » a ainsi demandé une couverture du Nouvel Observateur au début des années 90.
 
Un premier leurre : le leurre de la vaccine
 
La réponse attendue du potache, que le catéchisme journalistique lui enseigne, est construite sur le mouvement de balancier contenu dans le leurre de la vaccine. Roland Barthes l’a expliqué dans «  Mythologies » : le nom qu’il a donné à ce leurre vient de son fonctionnement analogue à celui du vaccin qui inocule des germes inactivés pour susciter des anticorps salvateurs dans l’organisme. La vaccine procède de la même manière. À la question posée - « Faut-il croire les journalistes ? » - il convient de répondre en deux parties.
 
 Dans une première, il faut admettre un peu de mal en concédant qu’on est tenté de ne pas les croire vu le nombre de manquements notoires des journalistes à leur déontologie, voire des manipulations auxquelles ils se prêtent. 
 
 Serge July raconte ainsi en ces termes les conditions de son départ de Libération : « Edouard de Rothschild (…) acceptait de s’engager financièrement, pour autant que je m’engage à quitter non seulement mes fonctions, mais le journal. Je n’avais pas le choix, j’ai accepté tout de suite».
On ne peut mieux illustrer l’indépendance du journal par rapport à son bailleur de fonds ! 
 
J.-F. Kahn évoque, de son côté, une conversation avec la journaliste du Point, Catherine Pégard, quelques jours avant l’élection présidentielle de 2007. Il lui reprochait apparemment sa partialité :
« Je ne défends pas Sarkozy, s’était-elle récriée, je fais un travail objectif de journaliste. » Après l’élection, cette journaliste objective est devenue conseillère du président Sarkozy.
 
Ces connivences font partie de ce mal devenu si éclatant aux lecteurs que même les journalistes ne peuvent plus le dissimuler. Ils ont donc décidé de le reconnaître. Mais ce n’est qu’un moindre mal.
Nul n’est parfait.
 
Cette reconnaissance vise, en fait, deux objectifs. L’un est de faire la preuve de sa sincérité en étant capable d’avouer des fautes. Le principe fondamental de l’information selon lequel nul être sain ne livre volontairement une information susceptible de lui nuire, a pour corollaire une plus grande crédibilité de l’émetteur quand il dit du mal de lui que lorsqu’il en dit du bien. Les journalistes recherchent donc à asseoir cette crédibilité.
 
Car le second objectif – et c’est la deuxième partie attendue de l’exercice - est de faire admettre, une fois ces insuffisances reconnues, le rôle social irremplaçable des journalistes dans une démocratie : «  inquiéteurs publics  », ils sont «  les chiens de garde de la démocratie », écrit E. Plénel en reprenant la formule de la Cour Européenne des droits d’Homme (1) : ils fournissent les citoyens en informations pour leur permettre de se former librement une opinion avant de l’exprimer aussi librement par le vote. Qui peut le nier ? Aussi, ne faut-il pas croire les journalistes ?
Comment faire autrement ? 
 
Un second leurre : l’alternative illusoire
 
C’est ici qu’une troisième partie, non prévue par le catéchisme journalistique, s’impose. Car la question - « Faut-il croire les journalistes ? » - tient, en fait, du leurre de l’alternative illusoire, comme celle qu’une mère peut proposer à son enfant : tu veux ranger ta chambre maintenant ou dans une demi-heure ? Sous l’apparence d’un choix libre entre deux options, s’exprime une même exigence : ranger la chambre tôt ou tard !
La question - « Faut-il croire les journalistes ? » - ouvre sur une exigence comparable : malgré des carences dont on peut convenir, il faut les croire !
 
Une troisième solution : le doute méthodique
 
Or, ne peut-on faire autrement ? Une autre solution permet d’échapper au leurre qui enferme l’interlocuteur dans une nasse. Il est possible de croire les journalistes, sans doute, mais à certaines conditions.
 
- D’abord, l’article défini « les » est généralisateur à l’excès : «  les journalistes » ne forment pas un groupe homogène ; certains peuvent être plus crédibles que d’autres, selon la fiabilité des informations qu’ils ont ou non livrées par le passé.
Qui se souvient de Guillaume Durand dont «  Le 20 h » sur « La 5 » a été couronné d’ un « 7 d’or  » en 1989 ? C’est précisément à cette époque, il y a 20 ans, qu’ il se branchait "en direct" sur la chaîne de télévision des insurgés roumains, « Téléviziunea Romana Libera  », qui diffusait un happening quotidien dont le pseudo charnier de Timisoara ; le journal Le Monde appelait ça, avec Bruno Frappat, «  L’Histoire en direct  », « La révolution en direct  », qui a, c’est vrai, abouti au renversement des Ceaucescu.
Mais on s’accorde aujourd’hui à parler d’un simulacre limité à une révolution de palais. M. Durand a-t-il souffert dans sa carrière d’avoir relayé cette propagande, et M. Frappat, de cet aveuglement ? M. Poivre d’Arvor, lui-même, a-t-il eu à pâtir davantage de son montage d’une conférence de presse collective de Fidel Castro, déguisée en entretien exclusif, le 16 décembre 1991 ?
Ces gens sont insubmersibles.
 
 - Surtout, qui ignore que même quelqu’un de confiance peut se tromper de bonne foi ? Le récepteur ne peut donc renoncer au doute méthodique qu’à ses risques et périls. Et ce n’est faire ainsi aucun procès d’intention aux journalistes en quête de confiance. Ils peuvent aussi commettre des erreurs.
C’est pourquoi, il ne faut pas les croire béatement.
 
 Une profession prisonnière de dogmes invalidés par l’expérience
 
 Ils commenceraient d’ailleurs à devenir plus crédibles s’il cessaient de ressasser les dogmes sempiternels de leur «  théorie promotionnelle de l’information  ». É. Plénel ne peut s’empêcher, une fois de plus, de les resservir : « Les vérités de fait, écrit-il, sont plus puissantes que les opinions ».
On remarque, c’est vrai, un infléchissement dans le libellé du dogme. Il ne parle pas , cette fois-ci, de la sacro-sainte distinction fallacieuse entre «  fait » et «  commentaire ». Mais c’est le même leurre travesti différemment. Il prétend accéder à une « vérité de fait  » alors qu’à travers les filtres des médias - tant personnels (cinq sens, mots, images, silences) que des médias de masse - , l’être humain n’accède qu’à « une représentation d’un fait plus ou moins fidèle », et qu’une opinion n ‘est pas obligatoirement un délire mais peut être justement « une représentation plus ou moins fidèle d’un fait ».
On ne le répétera jamais assez avec Paul Watzlawick tant que la même erreur sera ressassée : du « terrain  » où l’on enquête, on ne rapporte qu’ « une carte du terrain plus ou moins fidèle » et jamais « le terrain » lui-même !
 
É. Plénel présente encore, a-t-on dit, le journaliste comme un «  inquiéteur public, ce chien de garde qui est là pour alerter et permettre au citoyen de voir clair grâce à des faits vérifiés et recoupés rigoureusement ». Va pour le chien de garde, si c’est celui de la Démocratie. Mais il est à craindre que non dans la fin de la phrase. Au lecteur d’inquiéter à son tour « l’inquiéteur » !
 
- Le travail du journaliste se limite-t-il à livrer « des faits vérifiés et recoupés rigoureusement » ? 
 
- Pourquoi É. Plénel passe-t-il sous silence, une fois de plus, l’autre versant de ce travail, au moins aussi important, qui est de décider de diffuser ou non ces « faits vérifiés et recoupés rigoureusement  » !
Le problème en information est moins la vérification et le recoupement des données - opérations qui ne souffrent pas de discussion - que les motivations qui conduisent à ne pas diffuser certaines données vérifiées et recoupées pour les dissimuler. Cette opération-là, au contraire, est sujette à discussion. On informe autant, quoique différemment, en refusant de diffuser une information qu’en la publiant. Une information dissimulée influence autant que celle qui est révélée. 
 
Car la question qui se pose est de savoir sur quels critères est effectué ce choix ? On ne peut les comprendre si on ignore qu’une information est modelée par trois contraintes majeures inexorables :
1- les motivations de l’émetteur qui peut exiger, par exemple, comme M. de Rothschild, le départ d’un journaliste pour s’assurer du contenu d’un journal conforme à ses voeux ;
2- les médias récepteurs et diffuseurs d’information qui laissent sur l’information leurs empreintes plus ou moins déformantes mais indélébiles ;
3- les propriétés du récepteur, à la fois indocile et cible à deux centres, le cœur et la raison de Blaise Pascal.
 
Il est singulier que trois journalistes chevronnés plaident en faveur de la crédibilité de leur profession en commençant par user de deux leurres, la vaccine et l’alternative illusoire. Croient-ils vraiment à leurs vieux dogmes invalidés par l’expérience ?
S’ils n’y croient pas eux-mêmes, ils trompent sciemment leur monde et dans ce cas, quelle confiance leur accorder ? S’ils y croient, sont-ils davantage dignes du crédit qu’ils recherchent ?
Prisonniers de leurs erreurs, ils seront bientôt les seuls à y croire, avec tout de même une exception de taille, l’École qui continue consciencieusement à les enseigner.

Paul Villach
 
(1) Arrêt de la Cour Européenne des droits de l’homme du 7 juin 2008, innocentant Jérôme Dupuis et Jean-Marie Pontaut, co-auteurs du livre "Les oreilles du Président" sur les « écoutes téléphoniques de l’Élysée » sous le président Mitterrand.
 

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