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AgoraVox le média citoyen

La désorientation méthodique
des élèves
par l’Éducation nationale

Veut-on un exemple de la désorientation programmée des élèves qu’organise méthodiquement l’Éducation nationale pour les rendre incapables de comprendre le fonctionnement de « la relation d’information » et donc vulnérables aux stratégies diverses qui visent à les faire adhérer à une idée, une personne ou un produit ?

Le thème de la « 22ème Semaine de la presse et des médias dans l’École » du 21 au 26 mars 2011 en est un particulièrement démonstratif. (1)

 

Cette manifestation annuelle s’inscrit dans le cadre de l’éducation aux médias, relevant du « socle commun de connaissances et de compétences que les élèves doivent maîtriser à l’issue de la scolarité obligatoire  ». 
Elle prétend initier les élèves à la critique des médias.
Or que lit-on au Bulletin officiel  ?
« Le thème de la 22e Semaine de la presse et des médias dans l’école est : "Qui fait l’info ?". Il permet de s’interroger sur les questions liées :
* aux sources de l’information
* au statut et à la déontologie des journalistes
* à la différence entre communication et information. » (2)
 
Des trois questions explicitées, c’est la troisième qui pose problème. L’École enseigne sans sourciller un des dogmes de la mythologie journalistique sans même s’interroger sur sa validité. Si l’on comprend aisément que les journalistes le martèlent pour leur propre promotion, on ne peut accepter que l’École l’inculque à ses élèves puisqu’il est erroné.
 
I- La différence entre « communication » et « information », un dogme journalistique erroné
 
En apparence, cette différence entre « communication » et « information » apparaît vraisemblable : une affiche publicitaire n’est-elle pas foncièrement différente de « la une » d’un journal comme Le Monde ou Le Figaro ? L’affiche n’exhibe-t-elle pas les qualités d’un produit en masquant ses défauts pour le faire acheter, tandis des articles de journaux ne présentent-il pas « les faits » tels qu’ils sont pour « informer » les lecteurs ?
N’est-ce pas évident ?
L’illusion est de se laisser prendre à l’apparence.
À bien y regarder, en effet, il n’existe aucune différence de nature entre « information » et « communication », car qu’est-ce que « communiquer » sinon transmettre des « informations » ? 
Et qu’est-ce qu’ « informer » sinon entrer en « communication » ?
 
On comprend toutefois le souci qu’ont les journalistes de bien séparer « l’information » qu’ils diffusent, de celle des publicitaires : il y va, croient-ils, de leur crédibilité. Ils ne veulent pas passer pour des agents au service de la promotion d’un produit, d’une personne ou d’une idée. Les meilleurs d’entre eux conçoivent leur fonction comme un service public de la démocratie : l’information dont ils sont les artisans, contribue à la formation de l’opinion des citoyens. On ne le conteste pas. Mais l’absence de différence de nature entre « information » et « communication » ne modifie en rien cette fonction : le savoir la facilite au contraire.
 
1- Le mot « communication » pollué par les publicitaires
 
- Mais si « la communication » a si mauvaise presse auprès des journalistes c’est en raison du parti-pris qu’elle implique. Ils ne veulent pas qu’on la confonde avec leur « information », qui, selon eux, se garderait de tout parti-pris. Les publicitaires ont, c’est vrai, usurpé le mot « communication » pour l’employer à la place du mot « publicité », discrédité à la longue aux yeux du public par les leurres trop voyants dont son information était constituée.
 
- Le mot « communication » désignait, en effet, à l’origine une simple relation entre deux ou plusieurs acteurs qui échangent des informations. Dans le sens que lui donnent toujours les ingénieurs des télécommunications, il s’agit même d’un échange de signaux plus ou moins exempts de parasites ou bruit, sans que l’on se préoccupe de leur contenu intelligible.
 
- Les rusés publicitaires y ont vu justement un joli leurre pour faire croire aux naïfs que leur « information publicitaire » n’avait ni visée ni effet d’influence ni parti pris ! C’était osé, mais qui n’ose rien n’a rien ! « Communication » a ainsi remplacé le mot « publicité », et « communicants », « publicitaires ». 
 
2- Le mot « information » comme synonyme de vérité pour les journalistes
 
- Forcément les journalistes s’en sont émus : car leur souci obsessionnel est de faire croire eux aussi que « l’information » dont ils se veulent les serviteurs, n’est polluée par aucun parti-pris et n’a pas davantage de visée ni d’effet d’influence sur les citoyens qui s’en servent à leur gré pour se former une opinion.
 
- Ils vont même plus loin : ils tentent de faire croire que le mot « information » est synonyme de « vérité ». À cette fin, ils usent de couples de mots antonymes, où « information » prend ce sens positif par simple opposition : « information et commentaire  », « journal d’information et journal d’opinion  », « information et désinformation  » et bien entendu « information et communication  » !
 
- Les journalistes ont même bénéficié de la complicité de linguistes, genre professeur Tournesol, qui ont inventé une « typologie des discours » infondée où le « discours informatif » qui, par seule opposition aux autres discours « narratif », « descriptif », « explicatif » et « argumentatif », a la particularité, selon eux, de n’avoir ni visée ni effet d’influence et d’être synonyme de « vérité » !
Les journalistes ont évidemment sauté sur ce pseudo concept scientifique qui justifiait leur mythologie. La spéculation linguistique comme la financière crée des bulles dangereuses qui tôt ou tard éclatent, car la réalité finit par se venger de ceux qui la méprisent !
 
II- L’absence de différence de nature entre « information » et « communication »
 
Mais ce que l’on tolère de journalistes, même dévoyés, persuadés d’être investis d’une mission prophétique auprès de leur peuple, et attachés à le faire croire par la diffusion des dogmes de leur mythologie, on ne peut le pardonner à une instance en charge de la transmission du savoir. Les dogmes d’un catéchisme n’ont pas à être enseignés par l’Éducation nationale, mais au contraire critiqués. Celle-ci n’a-t-elle pas pour mission de transmettre un savoir validé par l’observation et l’expérience ?
Or, observation et expérience apprennent qu’il n’existe pas de différence de nature entre « information » et « communication » pour deux raisons essentielles.
 
1- La première est que l’information n’est qu’ « une représentation plus ou moins fidèle de la réalité »
 
- « Une information » n’est pas synonyme de « vérité » : n’existe-t-il pas des informations fondées et d’autres qui ne le sont pas ? « La terre tourne autour du soleil » et « le soleil tourne autour de la terre » sont des informations : l’une est fidèle à la réalité, l’autre non. Mais il a fallu des siècles pour départager l’une de l’autre faute de médias appropriés : on a dû attendre les observations astronomiques à la lunette par Galilée au 17ème siècle. 
 
- On ne peut donc définir l’information que comme « une représentation plus ou moins fidèle à la réalité, voire pas du tout ». Elle dépend en partie de la fiabilité des médias dont on dispose : les cinq sens ont un champ de perception étroitement limité en longueur d’ondes par exemple, et ils sont parfois infirmes. Les performances des mots trop généraux et des images trop singulières sont elles-mêmes inégales pour représenter fidèlement la réalité.
 
2- la seconde raison est que l’information est donnée ou au contraire gardée secrète en fonction des intérêts de chacun
 
- L’information est, en effet, l’instrument vital dont se sert l’être vivant pour survivre dans un univers inhospitalier et conflictuel : c’est grâce à celle qu’il perçoit ou qu’il émet, qu’il se protège avant tout. Il opère ainsi une distinction entre menace et gratification. L’instinct de survie lui commande donc de ne pas s’exposer inutilement et de ne pas livrer volontairement d’information susceptible de lui nuire : certaines informations sont ainsi données volontairement, d’autres, gardées secrètes.
 
- Le traitement de l’information comprend, en effet, deux temps :
 
1-le premier est celui de la vérification dont ne cessent de parler les journalistes ;
 
2- le second sur lequel ils se montrent plus discrets, est celui de la décision de diffuser ou non l’information vérifiée en fonction des intérêts de chacun. Ainsi omissions et silences, appelés aussi secrets, sont-ils aussi des informations !
Le silence du président Mitterrand sur son cancer, diagnostiqué 6 mois à peine après son élection en mai 1981, est une information gardée secrète qui lui a permis d’exercer son mandat et même d’en briguer un second, sans être importuné par ses rivaux et adversaires qui auraient douté de sa capacité à gouverner : jamais il n’aurait pu le faire si l’information avait été diffusée.
 
3- L’information donnée volontairement et la communication publicitaire sont dès lors de même nature.
 
- Définie comme « représentation de la réalité plus ou moins fidèle » et susceptible d’être diffusée ou non, « l’information » ne peut guère se distinguer de « la communication ». Tout individu, citoyen, journaliste ou publicitaire, est confronté aux mêmes choix qui portent sur la représentation de la réalité et sur sa diffusion. Il existe quatre seuls cas de figure possibles :
 
1- ou une représentation fidèle de la réalité est diffusée, 
2- ou elle ne l’est pas ; 
3- ou une représentation infidèle de la réalité est diffusée
4- ou elle ne l’est pas. « Communication » ou « information » peuvent correspondre à chacune de ces quatre solutions.
 
La représentation fidèle de la réalité par le slogan « Ceint et sauf  » d’une campagne de la Prévention routière en faveur de la ceinture de sécurité est à la fois « information » et « communication ». De même, la représentation infidèle de la réalité livrée par le Président Mitterrand sur son état de santé, avec publication régulière d’un certificat médical signé de son médecin personnel, peut se nommer indifféremment « information » ou « communication », dans les deux sens du mot, originel et publicitaire.
 
- Plus généralement, rien ne différencie « une information donnée volontairement » de « la communication publicitaire », puisque, passées aux filtre de l’autocensure de l’émetteur, toutes deux ne sont transmises que si et seulement si elles servent ses intérêts ou du moins ne leur nuisent pas. Les informations publiées par un journal ou une chaîne de radio ou de télévision obéissent aux mêmes critères.
 
- Est-ce que pour autant une affiche publicitaire et un journal livrent une information identique ? Non, des différences de degré existent dans la forme imposée par leur support respectif dont l’espace de diffusion est plus ou moins exigu.
Mais ces deux médias livrent la même variété d’information : 
« l’information donnée  ». L’usage des leurres est seulement plus visible en général sur une affiche que dans un journal, et encore pas toujours ! Le Midi Libre du 17 janvier 2011 titrait par exemple à « la une » ce beau leurre d’appel sexuel transgressif propre à stimuler violemment le réflexe de voyeurisme du client potentiel :
« Gard : LE CURÉ, SON AMANT, LE DEALER ET..... 200 000 EUROS  ».
 
III- Une différence essentielle entre information donnée et information extorquée
 
La grande différence qu’il importe d’enseigner, mais qu’ignore superbement l’Éducation nationale, n’est donc pas entre « information » et « communication », mais entre les variétés d’information dont l’une, « l’information extorquée  », est la seule à se distinguer de « la communication  », puisqu’elle s’oppose à « l’information donnée  ». Il existe, en effet, trois variétés d’information à la fiabilité très différente.
 
1- La première est « l’information donnée  » qui est livrée volontairement. Elle n’est jamais fiable, sans être pour autant toujours infondée. Elle a pour fonction de servir les intérêts de l’émetteur ou du moins de ne pas leur nuire. La publicité en est l’expression la plus travaillée par des experts en leurres, qu’il s’agisse de vanter une idée, une personne ou un produit. Ainsi toute « information donnée  » s’apparente-t-elle plus ou moins à de la publicité encore appelée « communication » depuis l’usurpation du mot par les publicitaires : chacun, en effet, s’attache à mettre en valeur ses qualités et à cacher ses défauts par réflexe de survie. La fiabilité de « l’information donnée » dépend donc d’abord du crédit qui est accordé à son émetteur, et ensuite de sa vérification par le récepteur.
 
2- La seconde variété est « l’information indifférente  » qui, elle aussi, est « donnée volontairement » mais diffère de « l’information donnée  » proprement dite parce qu’elle désigne tout thème jugé sans importance qui meuble la conversation et écarte soigneusement tout sujet qui fâche : le temps, le sport, les stars, les modes d’emploi, les faits divers comme celui du curé, de son amant et du dealer mentionné par Le Midi Mibre ci-dessus. Cette variété d’information envahit pour cette raison journaux, antennes et conversations. Ce faisant, elle offre des modèles avec les stars et permet en outre de pratiquer une censure discrète en occupant indûment une place refusée à d’autres informations.
 
3- La troisième variété est enfin « l’information extorquée  » qui est obtenue à l’insu et/ou contre le gré de l’émetteur. Elle est plus fiable car elle échappe à la censure de l’émetteur à qui, elle, est arrachée. Ses moyens d’accès pacifiques vont de l’enquête critique méthodique réunissant un pluralisme de sources, au quiproquo de l’infiltration quand un journaliste enquête comme Florence Aubenas en se faisant passer pour une travailleuse précaire sur la navette navale accostée au « Quai de Ouistreham » ; ses moyens d’accès violents comprennent les écoutes téléphoniques clandestines, le chantage, les menaces et tortures diverses.
 
Cette distinction entre les trois variétés d’information montre alors qu’il n’y a qu’une variété d’information qui s’oppose à « la communication d’information donnée ou indifférente  », c’est « l’information extorquée  » puisqu’elle est obtenue à l’insu et/ou contre le gré de l’émetteur. Mais dans la masse d’informations disponible, quelle part représente « l’information extorquée  » ? Elle reste très minoritaire : pour quelques révélations de Wikileaks, du Canard Enchaîné et de quelques autres médias de temps à autre, « l’information donnée ou indifférente de la communication » envahit les colonnes et les antennes des autres. 
 
Savoir faire la différence entre les trois variétés d’information est donc capital pour mesurer le degré de fiabilité de l’information que l’on reçoit. Une opinion rationnelle ne se construit qu’à partir d’informations fiables. Mais l’Éducation nationale n’en a cure : elle préfère inculquer à ses élèves un des leurres de la mythologie prophétique que les journalistes ressassent pour assurer leur promotion. 
Opposé au mot « communication » comme le pôle positif l’est au négatif, le mot « information » devient ainsi synonyme de « vérité » et les journalistes, ses serviteurs, méritent crédit par voie de conséquence.
La contradiction de l’Éducation nationale est tout de même de prétendre dans ses instructions « former le jugement critique » de ses élèves en manquant elle-même d’esprit critique au point de voir une différence entre « information » et « communication » et de n’en voir aucune entre « information donnée ou indifférente » et « information extorquée ». En fait, cette ignorance n’est sans doute que simulée par les experts d’une institution qui se donne pour mission l’apprentissage méthodique de la crédulité à ses élèves et leur désorientation pour en faire des proies vulnérables aux démagogues. 
 
Paul Villach 
 
 
(1) Bulletin officiel n°1 du 6 janvier 2011
 
(2) « Cette activité d’éducation civique a pour but d’aider les élèves, de la maternelle aux classes préparatoires à :
 * comprendre le système des médias
 * former leur jugement critique
 * développer leur goût pour l’actualité et à forger leur identité de citoyen. »
« L’article D. 122-1-1 du Code de l’Éducation et son annexe (décret n° 2006-830 du 11 juillet 2006) affirme respectivement dans le pilier 4 (Maîtrise des techniques usuelles de l’information et de la communication), dans les piliers 5 (Culture humaniste) et 6 (Les compétences sociales et civiques) : "la nécessité d’avoir une attitude critique et réfléchie vis-à-vis de l’information, de mobiliser ses connaissances pour donner du sens à l’actualité, d’être éduqué aux médias et d’avoir conscience de leur place et de leur influence dans la société. "  »
Tag(s) : #Education nationale
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