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 Descartes

 

 

  Un blog pour parler politique, économie, société, poésie...

  bref, tout ce qui doit intéresser le citoyen d'une république.

 

 

"Pro rege saepe, pro patria sempe

 

Samedi 2 février 2013

INTERDIRE LES LICENCIEMENTS BOURSIERS ?

Pourquoi dans notre beau pays la culture exclut la culture scientifique ? J'avoue que cela a toujours été pour moi un mystère. Mais c'est un fait: celui qui dans un dîner en ville - ou dans une émission de radio - se vanterait de ne rien connaître à la littérature, à la musique, au théâtre, passerait pour un rustre.

On peut par contre exhiber sa fierté d'être "nul en maths" ou de ne rien connaître à l'économie, et cela sera parfaitement accepté. Pire, ce sera considéré un titre de gloire. Un peu comme si l'on préférait la vision du monde flexible et subjective des arts plutôt que l'analyse rigoureuse qu'apportent les sciences.

Le discours politique porte les traces de cette approche: on admet qu'un homme politique prenne des libertés avec les faits, pourvu qu'il le fasse avec panache. Jean-Luc Mélenchon est un exemple quasi caricatural de cette permissivité. Mais il n'est pas, et de loin, le seul. D'autres figures de nos étranges lucarnes préfèrent les descriptions littéraires plutôt que les analyses rigoureuses. Et cela ne contribue pas vraiment à accroître la compréhension rationnelle des problèmes chez les téléspectateurs.

 

Ces réflexions m'ont été suggérées par un reportage vu à la télévision chez des amis vendredi dernier. Je ne saurais pas vous dire sur quelle chaîne (peut être France 5) mais le sujet m'est resté gravé: il s'agissait de l'affaire de la papeterie M-Real d'Alizay, dans l'Eure. Cette papeterie, propriété d'un groupe finlandais qui souhaitait s'en débarrasser, a été rachetée par le Conseil général qui l'a revendue immédiatement à un groupe thaïlandais. Si vous faites une recherche dans la presse, vous trouverez de nombreux articles... mais bien rares sont ceux qui expliquent la véritable mécanique de l'affaire.

 

Car il faut se poser des questions.

 

Voici un groupe A qui possède une installation industrielle, dont il souhaite se débarrasser. Et s'il souhaite se débarrasser d'elle, c'est vraisemblablement qu'elle ne doit pas être très rentable. D'un autre côté, voici un groupe B qui est prêt à racheter l'entreprise. Et s'il est prêt à la racheter, c'est qu'elle est raisonnablement rentable. Déjà, cela pose un petit problème de logique, non ? Bien sur, le groupe B parle de faire des investissements, de fabriquer "du haut de gamme", et tous les discours qu'on a entendu mille fois dans la bouche des repreneurs.

 

Mais pourquoi le groupe A n'a pas envie de faire ces mêmes investissements ?

 

La deuxième curiosité de cette affaire, c'est le rôle joué par le Conseil général. S'il y a un vendeur prêt à vendre, et un acheteur prêt à acheter, pourquoi ne peuvent-ils se mettre d'accord directement, sans qu'il soit besoin d'un intermédiaire qui achète à l'un et revend à l'autre ?

 

Ainsi posé, le problème conduit vers une solution simple: si A a intérêt à vendre et B a intérêt à acheter, c'est parce qu'ils ne le font pas au même prix. En fait, A touchera 22 M€ pour son usine, mais B ne payera que 18 M€. La différence, qui est loin d'être négligéable (4 M€ soit un peu moins de 20% de la transaction) sera payée par le contribuable local. Sans compter sur d'autres sucreries elles aussi supportés par le trésor public: ainsi, l'usine dispose d'une centrale de cogénération qui ne pouvait vendre son électricité à prix bonifié - bonification payée par l'ensemble des abonnés - à EDF du fait d'un "blocage administratif" non identifié, mais qui sautera miraculeusement pour permettre la reprise d'une centrale électrique devenue "ultra rentable" (1).

 

Que cette opération soit encensée par la gauche et la droite confondues devrait nous inquiéter. Il est vrai qu'elle a en apparence tout pour plaire: la "gauche radicale" peut la présenter comme une victoire des travailleurs, le girondins comme la démonstration que les collectivités locales savent faire ce que l'Etat ne fait pas, les libéraux comme un exemple de l'entreprise privée sauvant des emplois.

 

Mais pour cela, il faut glisser sous le tapis la vérité économique: on a sauvé 200 emplois - pour combien de temps ? - en y mettant quelques millions de fonds publics. Et je ne serais pas étonné que demain le reprenneur thailandais vende à son tour l'usine qu'il a acheté à prix d'ami pour toucher sa plusvalue. C'est d'ailleurs cette procédure qui avait fait la fortune des vautours comme B. Tapie au début des années 1980.

 

Tout cela illustre un problème plus général. L'opinion - et les militants politiques avec elle - ne comprennent pas bien pourquoi les usines ferment. On a en France une vision très "paysanne" de l'économie: aussi longtemps qu'une activité économique fait du bénéfice - c'est à dire, que les recettes dépassent les dépenses - il n'y a aucune raison de l'arrêter. Et si on le fait, c'est forcément avec des arrières pensées ignobles. Il y a dans cette vision une erreur fondamentale qu'il me semble nécessaire de corriger pour bien comprendre ce qui est en train de se passer.

 

Comment une entreprise se procure-t-elle du capital ? En le rémunérant, bien entendu. Comme dans tout marché, cette rémunération est déterminée par l'équilibre entre l'offre et la demande. Pour schématiser, le capital va d'abord aux activités les plus rémunératrices.

 

A mesure que celles-ci sont couvertes, le capital va s'investir dans des activités de moins en moins profitables, jusqu'à épuisement du capital disponible (2). Cela a une conséquence qui peut sembler paradoxale pour notre mentalité paysanne: une entreprise peut être "rentable" (au sens que les recettes dépassent les dépenses) et ne pas pouvoir trouver des investisseurs pour lui fournir du capital, tout simplement parce qu'il y a d'autres activités qui sont plus profitables et que le capital a tendance à aller vers elles (3).

 

Dans le cas de la papeterie M-Real, ce qu'on a fait est d'augmenter artificiellement la rentabilité de l'entreprise en y injectant de l'argent public. Pour le propriétaire original, la papeterie était un investissement valant 22 M€ avec un revenu X. Pour le repreneur, le revenu est toujours X, mais il se compare à un investissement de 18 M€. En d'autres termes, la rentabilité a fait un bond de 20%...

 

Ce qui pose la question de savoir jusqu'où ces interventions doivent aller. Car sauver des emplois de cette manière ou plus banalement  "interdire le licenciement boursier" revient à accepter qu'au nom de la sauvegarde de l'emploi le capital reste engagé dans des activités ou des entreprises à la productivité faible, alors qu'il pourrait être mieux employé ailleurs. Pour le dire d'une autre manière, l'interdiction du "licenciement boursier" ou de la "fermeture d'une entreprise rentable" revient à empêcher la mobilité du capital vers les activités les plus productives.

 

Or, si le capitalisme au pu augmenter massivement la productivité et donc le niveau de vie général, c'est grâce à cette mobilité. Que les ouvriers qui tissaient à la main aient été mis au chômage  par le développement de la voiture et des métiers à tisser mécaniques est certainement très triste pour les personnes concernées. Mais le gouvernement aurait-il du subventionner avec de l'argent public le tissage manuel pour sauver des emplois ? Cela semble une aberration économique.

 

C'est pourquoi la politique industrielle ne peut être une politique de l'emploi. Comme l'avait noté Schumpeter, le développement d'une économie industrielle passe par une suite de destructions d'activités anciennes accompagnées de la création d'activités nouvelles. Soutenir à bout de bras les activités promises à la destruction ne fait que congéler la société. D'ailleurs, l'histoire de la gauche depuis trente ans est une suite de combats perdus pour sauver telle ou telle usine. Malheureusement, on n'est jamais revenu d'une manière critique sur ces combats.

 

Pire: on a fini par subordonner toute réflexion sur une politique industrielle à la question de l'emploi. Ce faisant, on sacrifie le long terme au court terme. Interdire les "licenciements boursiers" pourra peut-être sauver quelques emplois aujourd'hui. A long terme, cela ne peut que condamner l'industrie française au retard et donc à la mort.

 

Descartes

 

NOTES :  

(1) L'Usine nouvelle, 24 janvier 2013

(2) C'est d'ailleurs pour cela qu'au fur et à mesure que le stock de capital augmente, le "taux de profit" diminue. C'est la fameuse "baisse tendantielle du taux de profit" prévue par Ricardo et par Marx.

(3) C'est pour cela que l'action d'une entreprise en général prend de la valeur lorsque celle-ci ferme une usine ou licencie du personnel. Les actionnaires supposent - et ils ont généralement raison - que l'entreprise se débarrassera en priorité de ses usines ou de ses personnels les moins "rentables", et que le capital ainsi recupéré pourra être investi dans des activités plus productives. lls anticipent donc une rentabilité globale supérieure.

Tag(s) : #Economie
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