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 L'histoire des vingt ans à venir...

L’AIR SOUS CONDITIONS

 

par Jean LEVY

 

Nous sommes le 1er octobre 2032, en cette douce terre d’Europe.

Toute l’Union s’apprête à célébrer le 10ème anniversaire de la privatisation de l’air. (C’est aussi, par surcroit,  le 1300ème anniversaire, de la Libération de notre Union  du joug arabe).

Les festivités s’annoncent glorieuses et joyeuses avec la participation des membres de la célèbre Troïka, (qui détient officiellement l’intégralité du pouvoir exécutif de l’Union, depuis la ratification du nouveau traité d’Aix-la-Chapelle par la Commission de Bruxelles), il y a vingt ans de cela.

Malheureusement, ce jour-là, le 1er octobre 2032,  les 320.000 salariés de la « Free Air Company » -l’entreprise qui gère l’industrialisation et la distribution de l’air à la population d‘Europe - se mettent en grève, illimitée  de surcroit !

500 millions d’êtres humains sont ainsi privés de ce précieux gaz, privatisé en 2022.

Les Européens vont-ils suffoquer d’un instant à l’autre ?

La plus grande catastrophe de l’histoire va-t-elle anéantir notre continent ?

Comment en est-on arrivé là ?

 

Jusqu’aux années 2015, l’air est libre d’accès et chacun eut gratuitement respirer autant d’air qu’il lui était nécessaire pour vivre sans débourser un centime. Une situation qui inquiète tous les experts. Cette libéralité est fort incongrue, alors que l’ensemble des biens est devenu marchandises. La « gratuité » semblait une valeur anachronique aux yeux des économistes, qui depuis des décennies, considéraient « le marché libre et non faussé » comme  le symbole de la liberté universelle.

Aussi, le monde économique, les industriels le gouvernement en premier, finançent laboratoires et instituts pour mettre fin à ce privilège d’un autre temps.

Le pouvoir*consacre des budgets énormes à la recherche scientifique, afin de permettre la commercialisation de l’air. La majorité d’alors répète que ce financement est la clef de voute de la modernisation du pays.

Et l’opposition reproche à la dite majorité sa timidité en la matière.

De plus, cela résoudrait la question du chômage.

Il atteint alors 49% de la population de l’Union européenne.

Certes, des initiatives privées étaient parvenues à commercialiser des « compteurs d’air », inspirés des instruments médicaux réservés aux personnes souffrant d’une insuffisance respiratoire. Mais, pour réaliser leurs projets et les « vendre » à l’opinion, ces industriels ont dû recourir à des campagnes de publicité axées sur les bienfaits de « l’économie verte ».

Ces « compteurs d’air » revendiquaient ainsi le label « bio » et la source de nos vertes montagnes où l’air est si pur…

Des marques diverses et variées voient le jour,  telles « Le grand air du Canigou », « L’air pur des Mille Vaches » ou « L’air bleu du Larzac », ce dernier produit visant spécialement les militants écologiques.

Des fortunes se construisent grâce à cette Air de Jouvence. Mais les adeptes restaient encore réduits en nombre, comparés à l’ensemble de la population, du fait du prix demandé.

La question de la privatisation totale de l’air devint alors l’objectif prioritaire à Bruxelles. Et à Strasbourg, face à un produit « réservé à des privilégiés de la fortune », la gauche européenne marquait sa réprobation. « La démocratie, valeur essentielle de notre Europe,  impose la généralisation de la vente d’air à l’ensemble des citoyens, sans discrimination », devint le cheval de bataille de l’opposition, rejointe par la majorité, séduite, elle aussi, par ce glorieux projet.

Les politiques répètent à satiété que l’eau, le pétrole, le charbon sont déjà propriété privée.

Pourquoi pas l’air ?

Tous les médias sont donc mis à contribution pour que sa privatisation devienne un besoin, voire un « must » dans le vent. La publicité est, à cet effet,  étendue sur toutes les chaines de télévision, réduisant films, téléfilms, variétés, le sport, à des séquences de 15 minutes, truffées d’annonces en faveur de « L’air pur pour chacun » et du « Bon air pour tous ».

Même les journaux télévisés étaient traversés de spots en faveur de la privatisation de l’air.

C’est ainsi que peu à peu, cette idée devint générale, les opinions hostiles étant exclues du débat,  car jugées « populistes », « rétrogrades », « d’un autre âge ».

Enfin, le 1er janvier 2023, la Troïka généralise la « démocratisation du commerce de l’air », grâce à sa privatisation intégrale dans toute l’Union européenne et en confie la gestion à la « Free Air Company ».

Première conséquence : obligation est faite à chacun de porter un masque à gaz, pour le garantir des miasmes de l’atmosphère. La « Free Air Company » se fait un devoir d’en être le meilleur fabriquant.

Durant des années,  nos modes de vie en sont transformés.  Dans chaque logement, un « pourvoyeur d’air » est obligatoire et les employés de la FAC en relèvent hebdomadairement les compteurs. Jusque sur les autoroutes, des « air de repos » sont installés, où le voyageur peut acheter sa « bouteille d’air » et ainsi reprendre son souffle. Dans les grandes surfaces, les marques d’ « Air pur », françaises, européennes, voire mondiales, offrent un choix immense de ce précieux gaz aux clients essoufflés. Des statistiques font état d’un budget « Air » de plusieurs centaines d’euros par mois par famille, sans compter l’achat des masques et  des « pourvoyeurs d’air ».

La « Free Air Company » est devenu la valeur phare du CAC 40. Son Conseil d’administration compte en son sein 17 ministres européens, dont son PDG.

Les Français, grands buveurs d’air pur, sont d’abord satisfaits de se sentir à l’abri d’une atmosphère dangereuse pour la santé, et pouvant choisir à tout moment la qualité de l’air qu’il respire.

Puis, les années passant, le coût de l’opération « Air pur » devient, pour les familles, de plus en plus pesant. Ce qui alourdit l’atmosphère, chacun prenant des airs sous entendus. L’air politique devenu irrespirable, le pouvoir, soucieux de l’avenir, lance l’idée du besoin de « changer d’air » et charge la FAC de commercialiser « un air nouveau pour une ère nouvelle ».

La FAC s’exécute au prix d’efforts, tout aussi nouveaux, consentis par ses salariés : ceux-ci seraient rémunérés en « bouteilles d’air » au moyen d’airs supplémentaires, non payés.

Mais ceux-ci  ne « manquent pas d’air ». Ils  refusent tout net le marché : les 320.000 ouvriers et employés de la FAC cessent le travail et privent l’Europe  du moindre souffle d’air…

Privés d’air comme tout un chacun,  la police et l’armée,  condamnées à l’impuissance, mirent sacs de grenades à terre…

 

Ce fut, ce Premier octobre 2032, le premier jour de la Révolution !

 

* En employant les mots « pouvoir », « majorité » et « opposition »,  nous ne voulons pas    distinguer entre « gauche » et « droite », celles-ci alternant avec régularité tous les cinq ans durant ces 20 années explorées.

 

 

Tag(s) : #Histoire