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Le guojinmintui :

nouvel épisode du débat en Chine

sur l'opposition

entre propriété privée et propriété étatique

(1/3)

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Nous publions un article écrit par des économistes chinois, paru dans une revue scientifique des Etats-Unis, traduit en français par le site belge Etudes marxistes,puis repris par un site communiste français.
Nous avons décidé de reprendre cet article car, en plus d'un public militant, il est nécessaire que le public intellectuel attaché à la réflexion critique sache que le pluralisme des débats de société constitue une réalité profonde et anciennne en Chine, à l'heure où de tels débats entre privatisation et nationalisation sont devenus tout à fait marginaux dans les « démocraties développées » d'Occident, en principe garante du pluralisme idéologique.
Il faut en effet savoir qu'il y a toujours eu en Chine, au sein du Parti communiste chinois, une aile gauche, une aile droite et un centre, et il est donc nécessaire que le public occidental soit mis au courant de cette réalité généralement camouflée par le discours sur « l'hypercapitalisme » chinois et le régime « dictatorial » censé gouverner dans ce pays.
Trois auteurs chinois de gauche démontrent ici la vitalité et la vivacité des polémiques se développant en Chine. Polémique dont les résultats seront fondamentaux pour l'avenir du monde, à l'heure où le « modèle occidental » est entré dans une crise sans précédents et où la Chine représente la « locomotive » de l'économie mondiale.

La Rédaction

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Janvier 2012



Fusheng Xie, An Li, Zhongjin Li*



Cet article, loin des stéréotypes médiatiques, confirme la réalité d’un débat politique poussé en Chine sur la nature de la société entre capitalisme et socialisme et l’enjeu de la propriété publique.

 

La crise économique mondiale qui a débuté par le krach américain des subprimes en 2007 a porté un coup dur à l’économie privée chinoise, particulièrement à sa composante orientée à l’exportation. Toutefois, en comparaison, les entreprises appartenant à l’État en Chine ont fait preuve d’une rentabilité élevée depuis la restructuration stratégique de l’économie d’État lancée lors de la 4e session plénière du 15e Comité central du Parti communiste chinois (PCC), en 1999. Ces derniers temps, dans bien des cas, les entreprises appartenant à l’État ont repris des entreprises privées dans des fusions ou acquisitions. Les efforts de réorganisation de l’industrie houillère et l’application du paquet d’incitatifs de 4 000 milliards de yuans (soit 586 milliards de dollars US) après le début de la crise actuelle ont déclenché en Chine un large débat sur le sujet du guojinmintui parmi les intellectuels, les hommes d’affaires et les officiels du Parti et de l’État. « Guojinmintui » signifie littéralement un secteur d’État en expansion et un secteur privé en contraction.

Les initiateurs de ce débat sont les élites de droite qui sont des partisans convaincus du fondamentalisme du marché et acquièrent une influence sans cesse croissante en Chine. Dans le débat, la quasi-totalité d’entre eux identifie la réforme au recul de l’économie d’État. Cette idée, répandue par divers canaux, gagne tellement en force et en influence qu’elle a fini par être largement acceptée par des intellectuels, des hommes d’affaires, des médias et même d’importants fonctionnaires du gouvernement. Le débat s’est intensifié lorsque des officiels de l’État s’y sont joints et ont tenté de prendre la défense du guojinmintui, et quand des intellectuels de gauche y ont répondu en critiquant les accusations portées contre l’économie d’État.

À l’instar des précédents, ce nouveau débat sur la structure de la propriété n’est pas qu’académique. Il reflète et influence la lutte des classes en Chine. Il se centre sur la question de savoir si la Chine doit et peut adhérer au système économique socialiste. En outre, il touche également à la nature et à la position des entreprises chinoises appartenant à l’État et à l’orientation future de la réforme de la Chine. Il s’agit donc d’un débat entre les nouveaux groupes d’intérêt constitués au cours de la réforme. On s’attend à ce que sa conclusion affecte le degré auquel la Chine pourra préserver le socialisme à l’avenir.


La malédiction de la droite :

le guojinmintui est tout sauf acceptable

 

Le nouveau débat sur la structure de la propriété depuis 2009 a été ouvert par les élites de droite dans les universités. Dans cette section, nous présentons un résumé des arguments et positions avancés par la droite.

Primo, la droite prétend que le guojinmintui est un fait établi. Lors du forum académique organisé en novembre 2009 par l’Institut Unirule des sciences économiques, qui est financé par la Fondation Ford et qui constitue le groupe de réflexion non gouvernemental le plus influent de Chine sur le plan de l’économie, le Président de son comité académique, Shuguang Zhang, a prétendu de façon désapprobatrice que le secteur d’État s’étendait des branches à monopole naturel vers les domaines concurrentiels [2].

 

Secundo, le guojinmintui marquerait un pas en arrière, car il trahirait le but originel de la réforme : le passage à l’économie de marché. Dans une pure économie de marché, les entreprises devront être toutes propriété privée et opérer pour le profit. Les entreprises appartenant à l’État sont nées de la théorie marxiste qui se basait sur la vision personnelle de Marx. Les entreprises appartenant à l’État, inspirées de Marx, de la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale ont finalement échoué [3]. Deping Hu a accusé le guojinmintui d’être un reliquat de l’héritage féodal [4]. L’extension du marché, déclarait-il, devrait être considérée comme l’indicateur clef du succès ou de l’échec de la réforme économique [5].

Tertio, les entreprises appartenant à l’État seraient caractérisées par un monopole administratif et un monopole sur les ressources, tous deux incompatibles avec la concurrence en marché libre et elles ont gagné ainsi des profits monopolistes. Zhigang Yuan, doyen de l’École d’économie de l’université Fudan de Shanghai, a accusé les entreprises appartenant à l’État de générer d’énormes profits grâce à leur monopole sur les facteurs de production et leur contrôle des secteurs en amont tels l’électricité et les transports [6]. De nombreux entrepreneurs privés bien connus se sont plaints de ce que les entreprises appartenant à l’État avaient fait perdre aux entreprises privées les meilleures opportunités de profit.

Quarto, le guojinmintuiaurait des effets néfastes sur l’ensemble de l’économie. La quasi-totalité des intellectuels de droite décrit les entreprises appartenant à l’État comme gérées par des officiels ou des bureaucrates, alors que les entreprises privées seraient dirigées par les masses. De la sorte, ils remplacent l’opposition entre entreprises appartenant à l’État et entreprises privées par une opposition entre gouvernement et masses et, en outre, ils accusent les entreprises appartenant à l’État d’envahir le terrain des investissements et des opportunités de profit de l’économie privée. Par exemple, Jinglian Wu, un membre bien connu de la Commission permanente de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), a fait référence à des secteurs dans lesquels les entreprises appartenant à l’État occupaient une position dominante en les qualifiant de capitalisme de copinage, avec des pouvoirs politique, économique et de Parti intégrés [7]. D’autres ont accusé les entreprises appartenant à l’État d’être des groupes d’intérêt particulier ou des groupes de capital de pouvoir [8].

Depuis longtemps, les élites de droite réclament inlassablement, et particulièrement dans cette relance du débat, que les entreprises appartenant à l’État se retirent des branches compétitives afin de réorienter la réforme du marché à l’opposé du guojinmintui. Siwei Cheng et Mengfu Huang, deux vice-présidents de la Commission permanente de l’Assemblée nationale populaire, ont répété que le 15e Congrès national du PCC avait déjà clairement limité la portée des entreprises appartenant à l’État à certaines branches en rapport étroit avec la prospérité nationale et les moyens d’existence du peuple [9]. D. Li, membre de la Commission de la politique monétaire de la Banque centrale chinoise a suggéré que, durant l’après-crise, la Chine poursuive son travail de réforme et résolve directement le problème du guojinmintuien privatisant les entreprises appartenant à l’État[10]. Jingyuan Kong, directeur général du département de la réforme du système économique à la Commission nationale de développement et de réforme [11], a insisté sur la nécessité, pour une économie axée sur le peuple, de constituer la partie principale de l’économie, identifiant donc implicitement « axée sur le peuple » et « privée »[12].

 

NOTES :


[1] Cet article est paru pour la première fois en anglais dans Science & Society, vol. 76, no 3, juillet 2012, pp. 291-318 (doi : 10.1521/siso.2012.76.3.291).

La dernière partie a été écrite au départ pour le sixième forum de la World Association for Political Economy(WAPE, association mondiale pour l’économie politique), qui s’est tenu du 27 au 29 mai 2011 à l’université Amherst du Massachusetts. Les auteurs aimeraient remercier de leurs commentaires les personnes qui ont pris la parole lors de ce forum. Tous nos remerciements à David M. Kotz et à David Laibman pour leurs suggestions, ainsi qu’à six arbitres anonymes qui ont fourni des commentaires sur un premier jet de l’article. D’éventuelles erreurs sont de la seule responsabilité des auteurs.

Le texte repris des Études marxistesconstitue une version légèrement raccourcie de l’article original. A consulter sur le site marx.be.

 

[2] Chen, Weiwei, 2010, « Summary of the Conference on the Influences of Guojinmintui on Economy and Society », Teahouse for Sociologists[Shehuixuejia Chazuo], no 1.

 

[3] Chen, Weiwei, 2010, op. cit.

 

[4] Hu, Deping, 2009, op. cit.

 

[5] Du, Guang, 2010, « The Determinants and the Origin of Guojinmintui », China through the Ages[Yanhuang Chunqiu], no 3.

 

[6] Yuan, Zhigang et Ting Shao, 2010, « The Historical Position, Function and Further Reform of SOEs », Academic Monthly[Xueshu Yuekan], no 1.

 

[7] Wu, Jinglian, 2009, « Guojinmintui Is Not Good », First Financial Daily[Diyi Caijing Ribao], 26 octobre 2011.

 

[8] Chen, Weiwei, 2010, op. cit. Xu, Yisheng, 2009a, « The First Anniversary of the Economic Stimulus Plan », First Financial Daily[Diyi Caijing Ribao], 6 novembre 2011.

 

[9] Ibid et Xu, Kexin, 2009, « Mengfu Huang Says Guojinmintui Appears in Certain Sectors », First Financial Daily[Diyi Caijing Ribao], 23 septembre 2011.

 

[10] Li, Daokui, 2009, « Solving the Problem of Guojinmintui Should Be Emphasized in the Post-Crisis Era »,http://news.hexun.com/2009-09-10/12....

 

[11] National Development and Reform Commission(NDRC).

 

[12] Xu, Yisheng, 2009, op. cit.

 

 

(suite de l'article 2/3 demain 30 janvier)

 

Tag(s) : #Lutte de Classe
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