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TEXTE REPRIS
 sur
 AGORA VOX
La prétention du journal
Le Monde
à exercer une autorité
pour séduire les candidats bacheliers

Que le journal Le Monde tente d’attirer à lui les candidats bacheliers, pourquoi pas ?

Dans son numéro du 2 juin 2010 a ainsi été glissé un cahier intitulé « Réviser son bac avec Le Monde ».

Deux pages sont consacrées au bac de Français : la première présente une des notions formalistes qui structurent depuis une quinzaine d’années l’enseignement du Français de la 6ème à la 1ère : « le discours argumentatif  », appelé ici plus sobrement « l’argumentation ».

 Mais pour prétendre jouer au répétiteur, encore faut-il commencer par ne pas livrer d’erreurs aux candidats, comme le fait le quotidien, pourtant aidé de l’assureur MAIF et de son organe d’assistance scolaire Rue des Ecoles.

 

1- L’argument ad hominem

 

Sont, par exemple, énumérés sommairement quatre « types d’arguments ». Rien à dire sur les deux premiers : « l’argument logique (qui) fait appel à la raison  », et « l’argument d’expérience (qui) repose sur les acquis du passé (« l’expérience montre que… ») ».

 

En revanche, les deux autres sont mal compris :

« l’argument ad hominem, écrit Le Monde, met en cause la vie privée  » C’est une première erreur, puisqu’on appelle « argument ad hominem  » un argument employé par l’adversaire que l’on retourne contre lui.

C’est un peu ce qu’on est en train de faire ici contre le journal : Le Monde prétend pouvoir enseigner « l’argument ad hominem  » à ses lecteurs / candidats ; or, on lui reproche cette prétention puisqu’il méconnaît la signification de ce type d’argument. 

Plus gravement, il égare les candidats sur la nature d’un autre argument très répandu, « l’argument d’autorité  », qui, selon Le Monde, « s’appuie sur une personne célèbre ou reconnue (ex. : « Aristote dit que… »), sur une source réputée fiable (« Le journal Le Monde écrit que… ») (sic) » ! « L’argument d’autorité  » se réduit-il à cette définition simpliste ?

Ce serait trop simple ! 

 

2- L’argument d’autorité

 

Sans doute « l’argument d’autorité » tire-t-il sa puissance de celle qu’on reconnaît à l’autorité qui le profère. Mais cette autorité n’est pas toujours indiscutable, loin de là ! Surtout, une autorité peut être usurpée. On voit d’ailleurs que « le quotidien de référence » n’est pas le dernier à s’en arroger une gratuitement puisqu’il se définit modestement comme « une source réputée fiable. »

Or, on a eu l’occasion sur AgoraVox de montrer à plusieurs reprises qu’il n’en était rien. Le Monde sait pratiquer comme tout le monde le leurre de la mise hors-contexte, par exemple, pour, selon ses intérêts, dénaturer un événement ou discréditer une personnalité (1).

Mais alors pourquoi donc « l’argument d’autorité  » connaît-il tant de faveur ?

 

3- L’ambiguïté de l’expression « argument d’autorité » 

 

- Un profil autoritarien majoritaire

 

C’est que les expériences de Stanley Milgram, réalisées entre 1960 et 1963 à l’Université de Yale (USA) ont permis de définir un profil caractériel majoritaire, appelé « autoritarien », qui trouve son équilibre psychologique dans une adhésion aveugle à l’autorité : tout dissentiment, si menu soit-il, est craint et aussitôt évité car générateur d’inconfort, d’angoisse et même de désorientation (2).

 

L’adhésion aveugle à l’autorité procure, au contraire, l’harmonie qui résout comme par enchantement désaccords et problèmes : déléguant sans retour ses pouvoirs de réflexion et de décision, le sujet ignore le conflit et l’incertitude des solutions, puisqu’il s’en remet à une instance extérieure jugée une fois pour toutes infaillible. Il connaît un état d’euphorie dont l’accoutumance, à la façon de la dépendance de la drogue, exige une adhésion toujours plus étroite à dose toujours plus forte, et l’éloigne d’autant plus de toute velléité d’autonomie.

 

Surviennent des circonstances où une prise de responsabilité personnelle est exigée de lui, c’est l’angoisse qui l’étreint, voire la panique, celle même qui empoigne un égaré en terre inconnue, abandonné sans boussole. Il n’a qu’une hâte : se décharger de ce fardeau qu’est la responsabilité personnelle, au profit du premier nouveau maître venu dont il aspire à devenir pour sa délicieuse euphorie retrouvée, l’homme lige : c’est tellement confortable de pouvoir répondre sans répondre de ses actes :

« J’ai obéi aux ordres ! Je ne suis pas responsable ! » La culpabilisation est inconnue de l’heureux agent autoritarien, car il a érigé en défense l’obéissance absolue : il n’aspire qu’à la vie végétative de « l’outil inanimé », selon l’expression employée… par Aristote pour définir l’esclave.

 

- La tentation d’usurper une autorité

 

Les démagogues de tous bords ont vu dès lors le parti qu’ils pouvaient tirer de « l’argument d’autorité » auprès de cette masse d’individus autoritariens. Il leur suffit de se faire passer pour une autorité quelconque, même de pacotille. Traditions diverses, sectes, médias et stars rivalisent d’ingéniosité pour s’attribuer une autorité illégitime et en tirer bénéfice auprès des gogos qu’ils aveuglent.

Le footballeur Zidane chante ainsi les louanges de Dior, Ford, Leader Price ou Volvic et Le Monde s’autoproclame « source réputée fiable  ».

 

- La distinction entre argument d’autorité et leurre d’appel autoritarien

 

À la lumière des expériences de Milgram, l’appellation de « leurre d’appel autoritarien  » paraît toutefois plus pertinente car plus précise que la dénomination traditionnelle de « l’argument d’autorité ». Celle-ci est, en effet, ambiguë en ne mentionnant qu‘un simple rapport d’appartenance : une allégation émanant d’une autorité n’est pas nécessairement un leurre nommé « argument d’autorité ». Cette confusion est génératrice d’un discrédit dommageable pour l’autorité légitime. Il importe donc autant de distinguer chez une autorité, comme chez tout émetteur, ce qui relève du leurre et ce qui n’en relève pas, que de faire la différence entre la soumission réfléchie à l’autorité légitime et la soumission aveugle dangereuse.

L’appellation « leurre d’appel autoritarien » indique, en revanche, clairement les éléments distinctifs qui le constituent. L’appel autoritarien n’est rien d’autre que le signal lancé par une autorité - ou une instance prétendue telle - à l’intention d’un individu pour déclencher le réflexe socioculturel conditionné de soumission aveugle à l’autorité si profondément ancré en lui par l’éducation, afin de dissuader toute réflexion de manière préventive. Et le leurre est le dispositif de dissimulation et de simulation où est inscrit cet appel autoritarien, comme peuvent l’être d’autres appels, l’appel sexuel, l’appel humanitaire ou l’appel conformiste.

 

Il serait injuste de faire porter au seul journal Le Monde la responsabilité de ces erreurs. Il ne fait, après tout, que répéter étourdiment ce qu’enseigne l’Éducation nationale à ses élèves pour les abuser à leur insu. Il n’en est pas moins amusant de pouvoir lui retourner en « argument ad hominem » dont il ignore le sens, sa prétention affichée à exercer un magistère d’autorité sur ses lecteurs sans en avoir les compétences.

C’est - hélas ! - depuis longtemps le drame des médias que de s’obstiner à vouloir asseoir leur crédit sur une autorité que le doute méthodique,… enseigné par Descartes, ne saurait leur accorder.

 

 Paul Villach

Tag(s) : #Education nationale
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