Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

TEXTE REPRIS

du

REVEIL COMMUNISTE

Conscience de classe
et Parti
Point de vue d’un communiste italien,
Domenico Moro
dimanche 11 avril 2010

Ce texte est la conclusion d’un livre à se procurer et à lire absolument. Son auteur, Domenico Moro, est un communiste italien (si, si, il y en a encore !) et l’ouvrage d’où il est tiré devrait devenir la pierre angulaire de la formation de tout communiste qui se respecte :

La crise du capitalisme et Marx –

Abrégé du Capital rapporté au XXIème siècle,

Editions Delga, septembre 2009, 292 pages.

 

Voici une erreur récurrente dans l’histoire de la gauche* : croire que la conscience de classe procède immédiatement de la division du travail et du modèle d’organisation productive. Une erreur symétrique à celle-ci consiste à penser que l’absence ou l’affaiblissement de la conscience de classe et de la lutte des classes procèdent de la fin ou de la diminution de la classe ouvrière, qui pour d’aucuns est toujours d’actualité.

Ce n’est pas par hasard si Cini se pose la question suivante :

« Nous devrions après tout chercher à comprendre pourquoi les ouvriers existent encore alors qu’il n’y a plus de classe ouvrière ».

Question intéressante si celui qui la pose ne répondait, comme nous l’avons vu, que la classe ouvrière a été dissoute par l’« économie de la connaissance », les réseaux et les marchandises et travailleurs immatériels. Décréter la fin de la classe ouvrière est d’ailleurs plus facile que s’interroger sur ses propres erreurs pour comprendre, par exemple, pourquoi les ouvriers italiens, qui s’obstinent à exister, donnent leurs voix à la Ligue du Nord ou à Berlusconi au lieu des partis de gauche. Il faudrait se poser une autre question : pourquoi aujourd’hui ne se développe-t-il pas une conscience de classe à la hauteur des tâches qu’exige la phase actuelle ?

Essayons de mettre en évidence, très sommairement, certains points discriminants :

 

a) Nous devons cesser de croire que la conscience de classe naît spontanément à partir de conditions matérielles d’existence. La lutte pour les salaires peut naître spontanément sur la base des rapports de production, mais elle suppose aussi un "minimum" de conscience et d’organisation politique. Une conscience politique plus répandue ne peut surgir sur la base de la parcellisation et de l’atomisation de la condition de salarié. Le caractère de la vie quotidienne elle-même l’entrave.

En effet, comme l’écrit Georges Lukacs (Estetica, vol.1, 1975) :

« La nécessaire économie vitale du monde quotidien pose, dans la majorité des cas, que l’on ne perçoit et juge son propre milieu que d’après son fonctionnement pratique, non d’après son essence objective […]. Dans la vie quotidienne, l’homme réagit toujours sur les objets de son milieu avec un matérialisme spontané […]. Primaire, ce matérialisme s’adresse aux objets immédiats de la pratique et se limite à celle-ci ».

 

b) La gauche* a été traversée par l’idée de la "mort des idéologies" et par la méfiance à l’égard de l’élaboration d’une idéologie critique et globale de la réalité sociale qui lui soit propre. Par ailleurs, la présence continue des idéologies de la classe dominante a aggravé l’influence néfaste des "limites" de la vie quotidienne sur la capacité de la classe ouvrière à développer une conscience propre. Des façons de penser conformes aux rapports dominants de production et sociaux ont été organisées de façon systématique ; elles ont surtout été répandues systématiquement non seulement sous des formes "élevées" mais surtout sous des formes "populaires" grâce aux moyens de communication de masse.

 

c) La gauche* a également accepté la notion d’autonomie et neutralité de l’Etat à l’égard des classes, si bien qu’il est souvent conçu comme l’élément "public" qui s’oppose au "privé". L’affaiblissement de l’idée que l’Etat n’est pas neutre a empêché de bien saisir le rôle qu’il a joué pour maintenir et défendre les rapports de production dominants. Avec, pour conséquence, l’affaiblissement de la capacité de la gauche* à faire rentrer la lutte contre le pouvoir de l’Etat dans la politique générale.

 

Loin d’être l’effet de la fin de la classe ouvrière, l’actuelle absence d’une conscience de classe est due à l’évitement de ces trois questions cruciales, au fait que nous ne nous sommes pas dotés des instruments théoriques et pratiques pour les envisager. Pour le dire avec Marx, la classe est toujours en soi, mais non nécessairement pour soi. C’est dire que la classe ouvrière existe toujours comme classe économique mais non en tant que classe politiquement autonome. Afin d’être une classe pour soi, il faut des médiations. La conscience politique, autrement dit la conscience de l’antagonisme irréductible entre les intérêts des travailleurs salariés et toute l’organisation sociale contemporaine, vient « depuis l’extérieur de la sphère des rapports entre patrons et ouvriers », disait Lénine (Que faire ?).

Cette expression, "depuis l’extérieur", ne recouvre pas seulement l’ensemble des rapports entre les classes et entre celles-ci et l’Etat, mais aussi quelque chose d’autre.

 

Comme l’explique Lukacs (Estetica, vol.1, 1975) :

« […] Si, pour le dépassement de la vie quotidienne, sont nécessaires des forces intellectuelles et des comportements mentaux qui transcendent qualitativement l’horizon de la pensée quotidienne […]", l’expression depuis l’extérieur indique le monde de la science ». Fondée sur le matérialisme historique, la science à laquelle se réfère Lukacs est la critique de l’économie politique et de l’Etat.

 

C’est sur la base de celle-ci qu’une conception du monde opposée et alternative à celle du monde bourgeois s’élabore. Sans une telle idéologie, aucune action de transformation sociale ne peut exister. La conscience de classe est donc le résultat d’un processus dialectique de combinaison entre examen critique de la société et mouvement ouvrier, entre les luttes surgies tour à tour des contradictions et des conditions de vie immédiates et leur unification et généralisation progressive dans la lutte contre l’ensemble des rapports sociaux dominants.

 

L’agent de cette combinaison ne peut qu’être le Parti dans la forme du Parti communiste, Parti qui soit à même d’élever progressivement le niveau de la conscience de classe et de modifier les rapports de force ainsi que l’ensemble des équilibres de pouvoir au sein de la société. Les conditions de la défaite sont réunies lorsque le Parti ne le fait pas (ou qu’il ne se donne pas les instruments et la perspective pour le faire) et limite sa propre perspective à l’immédiat, dans une réalité qui, elle, se modifie rapidement et surprend inexorablement ceux qui ne parviennent pas à l’interpréter et à l’anticiper.

 

Au lieu de nourrir la défaite en cherchant une porte de sortie dans d’imaginaires "travailleurs immatériels", dans une "gauche sans adjectifs", il faut aujourd’hui s’atteler à la reconstruction d’un marxisme qui soit science de la société et d’un Parti communiste à la hauteur de l’ère nouvelle et dramatique qui s’est ouverte. L’unité des communistes doit être justement comprise non comme une solution électoraliste, mais comme un premier pas dans la construction d’un tel Parti.

 

Domenico Moro

Texte tiré du livre paru aux éditions Delga en septembre 2009 :

La crise du capitalisme et Marx –

Abrégé du Capital rapporté au XXIème siècle.

292 pages.

* Note de P. Brula :

le terme de "gauche" est à mon avis utilisé abusivement. Car, lorsqu’on parle de la gauche, il y a les communistes et les réformistes, ce clivage pouvant aussi bien traverser les partis dits communistes… Or la conscience de classe est un concept qui ne peut intéresser que les communistes. Certes, l’auteur est italien et se rapporte à la situation politique italienne. S’il s’agissait de faire la translation de ce texte relativement à la situation politique française, je remplacerais volontiers le terme de "gauche" par celui de PCF…


Tag(s) : #Lutte de Classe
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :