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 15 mars 2013

6 mythes sur les salaires

Depuis plusieurs semaines, il ne se passe pas un jour sans qu’on essaie de faire admettre que les travailleurs belges gagnent trop ou que le coût du travail est trop élevé en Belgique. « Charges salariales », « handicap salarial » et autres « indexation automatique des salaires » feraient partie des plus grands problèmes de l’économie belge.

Et toute personne qui contesterait cette « évidence » est irréaliste ou ne comprend rien aux « exigences économiques ». Nous avons décrypté six mythes autour de nos salaires.

 

Le coût du travail serait, selon certains, responsable des problèmes de l’économie. Rien n’est moins vrai.

En revanche, le coût du capital, qui est de plus en plus grassement rémunéré, pèse lourdement sur l’économie, et n’est que très peu sollicité. Photo : manifestation syndicale du

21 février 2013.

(Photo Solidaire, Salim Hellalet)

Cette analyse se base sur quatre documents récents : le rapport de la Banque nationale de Belgique (BNB) 2012, les annexes du rapport technique du Conseil central de l’économie de janvier 2013, la dernière étude de l’institut de recherche américain Conference Board sur la productivité dans le monde, parue en janvier 2013, et le dernier rapport sur les salaires de l’Organisation internationale du travail (OIT), paru en décembre 2012.

Cette étude vient compléter un document publié en septembre 2012, intitulé La crise, les salaires, l’index et l’accord interprofessionnel. Les deux études complètes sont disponibles sur cette page.

1. Le coût du travail nuit à l’économie - FAUX
"Nous sommes le pays où le moins de gens travaillent et le coût salarial horaire le plus élevé : il doit bien y avoir un lien entre les deux", a déclaré Luc Coène, gouverneur de la Banque nationale. les salaires empêchent-ils vraiment de faire tourner l'économie ?

Pour comprendre la situation actuelle, il convient de recadrer ce que signifie la crise économique. Cela veut dire que notre croissance économique est faible, voir négative. On produit moins de biens et de services. Or, si on produit moins, il y a moins de gens au travail et plus de chômeurs. Des entreprises ferment ou tournent au ralenti. L’État a plus de dépenses sociales parce qu’il y a plus de chômeurs. L’État a aussi moins de rentrées car, s’il y a moins de gens au travail, ils paient moins d’impôt, et ils achètent également moins, ce qui fait moins de rentrées de TVA.

Mais pourquoi produisons-nous moins ? Le dernier rapport de la Banque nationale répond à cette question  : « Le recul du PIB en 2012 résulte principalement (...) de la contraction de la demande intérieure, essentiellement sous l’effet du tassement en volume des dépenses des ménages, puisque tant leur consommation que leurs investissements ont régressé. » On produit donc moins parce qu’on consomme moins et qu’on investit moins.

Et cette baisse est avant tout due à la baisse de notre pouvoir d’achat (voir point 2).

S’attaquer aux salaires, c’est donc empêcher l’économie de tourner, et pas le contraire.

2. L’index fait déraper les salaires - FAUX

 

Selon Alexander De Croo (Open VLD) « Le saut d’index est une des mesures

possibles, c’est une mesure qui pourrait résoudre beaucoup de problèmes ». L’index

empêcherait la Belgique d’être compétitive.

Là encore le rapport de la BNB est clair : « Le revenu disponible réel des ménages s’est inscrit en baisse en 2010 et en 2011. Les raisons en sont diverses : elles tiennent, entre autres, à l’amplification de l’inflation, à son tour répercutée seulement partiellement et avec retard sur les salaires ».


Bref, les prix ont grimpé en Belgique en 2010 et 2011 et l’index n’a pas permis de répercuter cette augmentation complètement dans nos salaires. Ce qui a fait perdre du pouvoir d’achat aux travailleurs, qui donc ont moins consommé.

Plus encore, une étude récente a montré que l’index suivait de manière totalement insuffisante l’augmentation du coût de la vie : « L’inflation effective dépasse (…) le taux d’inflation qui détermine l’indexation. Ceci suggère une indexation insuffisante pour maintenir le pouvoir d’achat inchangé. »1

L’index ne fait donc en rien déraper les salaires. Au contraire, il ne suffit même pas à maintenir les salaires à un niveau équivalent en cas d’augmentation des prix.

Index et augmentation de salaires sont deux choses différentes

En Belgique, l’augmentation du montant perçu pour notre travail provient de deux sources : l’index et les augmentations de salaire.


Index. L’index mesure le coût de la vie. En Belgique, les salaires sont plus ou moins adaptés automatiquement à l’index. Le but est que les travailleurs ne perdent pas de pouvoir d’achat. Une indexation du salaire n’est donc pas à proprement parler une augmentation de salaire.

Augmentation de salaire. 
Chaque année, grâce aux efforts des travailleurs, grâce au perfectionnement des machines, nous produisons plus de richesses. Ces richesses produites en plus iront-elles uniquement dans la poche du patron, ou une partie de cette augmentation des richesses produites doit-elle aussi aller dans la poche de ceux qui les ont produites, les travailleurs ?

Le monde du travail a répondu des dizaines de fois à cette question en luttant pour des augmentations salariales.

3. Des bas salaires permettent d’être compétitif - FAUX

 

Pieter Timmermans, administrateur délégué de la FEB, a déclaré : « (…) les

mesures adoptées par le gouvernement en matière de modération salariale, de

réforme de l’index et de réduction de charges pour éviter que notre compétitivité

se détériore plus avant sont absolument indispensables. »

Le dernier rapport de l’Organisation internationale du travail montre cependant bien la supercherie qui se cache derrière ce raisonnement: « Une baisse de la part du travail2(...) touche la consommation des ménages et peut donc créer des déficits de la demande globale. Ces déficits dans certains pays ont été compensés par un accroissement de leurs exportations nettes (la différence entre exportations et importations, NdlR), mais les pays ne peuvent pas afficher tous en même temps un excédent des comptes courants. (…) Si un grand nombre de pays procèdent simultanément à des réductions des salaires à des fins de compétitivité, cela peut provoquer une “course vers le bas” au niveau des parts du travail, et réduire la demande globale. »

Cela signifie que nous entraîner dans une spirale de baisse salariale  ne va pas relancer l’économie par l’exportation. Cela va surtout accélérer la diminution de la demande et aggraver la crise, comme nous l’avons vu ci-dessus.    

Plus intéressant encore, les chiffres de la BNB montrent qu’en 2011, la proportion d’exportations par rapport aux importations de la Belgique était en baisse. Pourtant, le PIB continuait de croître.

Pourquoi ?

Grâce à la progression des dépenses des ménages et des dépenses publiques. En 2012, la proportion d’exportations est en croissance.

Pourtant, le PIB recule.

Pourquoi ?

Parce que les dépenses des ménages reculent et les dépenses publiques stagnent. 

4. La Belgique a un problème de handicap salarial - FAUX

 

« Année après année, le handicap salarial historique par rapport à nos voisins

s’accroît et notre position concurrentielle s’affaiblir », prétend Peter Leyman,

administrateur délégué du Voka (organisation patronale flamande).

Pourtant, quand on lit le rapport de la BNB, c’est une tout autre réalité qui apparaît. Quand on observe le coût salarial horaire, on s’aperçoit qu’entre 1996 et 2012, les Pays-Bas ont vu croître leur coût salarial horaire de 10 % de plus que celui de la Belgique. La France a également vu croître son coût salarial horaire par rapport à celui de la Belgique durant la même période.

Plus loin, on peut encore lire : « Par rapport aux autres pays de la zone euro, la Belgique enregistre également une évolution favorable durant la période considérée (1996-2012, NdlR). » Concrètement, cela veut dire que les salaires belges ont progressé moins vite que ceux de presque tous les pays du reste de la zone euro.

Finalement, il n’y a que par rapport à l’Allemagne que les salaires Belges ont augmenté plus vite. Cela s’explique cependant par la politique de salaires très agressive pratiquée par ce pays à partir des années 2000, notamment dans le secteur des services. De nombreux travailleurs ont ainsi été contraints d’accepter des mini-jobs à un euro de l’heure. Mais, même là, la tendance est en train de s'inverser depuis 2009.

5. Les salaires belges sont les plus élevés de la zone euro - FAUX

 

Certains avancent que la Belgique a des salaires beaucoup trop élevés. « Si je sais

compter, le handicap salarial par rapport à l’Allemagne s’élève à 25 % », a même

déclaré Bart De Wever.

Cependant, on ne peut se baser uniquement sur les salaires pour dire que les travailleurs belges coûtent trop cher. En effet, si un travailleur coûte très peu, mais produit également peu, l’opération n’est peut-être pas si intéressante. Il faut donc mettre en rapport le salaire en tant que tel et la productivité.

Et, pour ce deuxième facteur, la Belgique est au top mondial depuis des années déjà. Actuellement, elle est le 4e pays le plus productif du monde et, si l’on omet le Luxembourg, elle est le pays le productif de la zone euro.3 

C’est d’ailleurs le fait que les salaires sont un peu plus élevés en Belgique qu’ailleurs qui « pousse les entreprises à être plus productives » et donc plus performantes.4

6. Des bas salaires sont synonymes de création d’emploi - FAUX

 

Le 22 juin 2010, Belga annonçait : « Une modération des salaires en Belgique

pourrait permettre de créer de nombreux emplois, ressort-il d’une étude de

l’université de Louvain (KUL) réalisée pour la Fédération des Entreprises de Belgique. »

« Si les salaires baissent, nous créerons des emplois », disent les patrons. Si c’était le cas, l’Allemagne, qui a développé une politique agressive sur la question des salaires, devrait être le pays qui a créé le plus d’emplois. La Belgique, avec ses « hauts » salaires, devrait être le pays qui en a créé le moins.

Pourtant, c’est le contraire qui est vrai, comme le montre le Conseil central de l’économie : « C’est au regard du volume de travail que la Belgique montre le résultat le plus élevé, avec une croissance de 19 % du volume de travail des salariés (entre 1996 et 2011), alors que cette croissance ne s’élève qu’à 5 % dans l’ensemble des trois pays voisins. L’Allemagne est le pays qui a connu la moins forte croissance de son emploi, à l’exception de l’emploi indépendant qui s’est nettement plus développé dans ce pays que dans les trois autres pays de comparaison. »

En d’autres mots, entre 1996 et 2011, l’Allemagne n’a quasiment pas créé de postes de travail supplémentaires parmi les salariés. Si le nombre de salariés a quand même augmenté, c’est avant tout par la généralisation de petits boulots à temps partiels qui permettent à peine de survivre. Il n’y a pas plus de travail, mais il est réparti entre un plus grand nombre de travailleurs au statut précaire.

Plus de 50 % des nouveaux emplois salariés créés en Allemagne entre 2002 et 2011 viennent de mini-jobs pour lesquels la rémunération est de maximum... 400 euros par mois, et qui n’ouvrent pas de droits à la sécurité sociale.

Des bas salaires sont donc avant tout synonyme de pauvreté et, comme on le voit, tendent à baisser la qualité de travail pour tous.

Et le coût du capital, dans tout ça ?

On le voit, la crise n’est en rien due à des salaires trop élevés. Et, comme le montrent les données ci-dessus, c’est encore moins en baissant nos salaires qu’on trouvera une solution à la crise.

Au contraire.


Mais alors, où se situe le problème ?

Comme l’explique le spécialiste de la finance Paul Jorion, «  le poids de la masse salariale (en France) n’a quasiment pas bougé depuis 1993. La problématique est donc ailleurs, et en particulier dans le coût du capital ».    

Le capital accapare en effet — partout dans le monde ­— une part toujours plus grande des richesses produites, accélérant ainsi les déséquilibres économiques inhérents au système capitaliste. Ceux qui veulent s’attaquer à la crise devraient aller chercher de ce côté-là.

C’est pourquoi une taxe des millionnaires, telle que la propose le PTB, est non seulement nécessaire pour faire face à l’urgence sociale, sans aller chercher dans la poche des simples citoyens, mais est, en outre, juste. En effet, les spéculateurs, les banquiers et les grands actionnaires se sont emparés d’une part de plus en plus importante des richesses produites, et sont, eux, responsables de la crise. Il est temps de les mettre à contribution.

1Regards économiques n°102, Les inégalités d’inflation selon l’âge et le revenu, Vincent Bodart et Jean Hindriks, 2013, UCL. •

2. Quand on parle de « la part du travail », on parle de la part des richesses gagnées par les travailleurs - sous forme de salaire principalement - dans l’ensemble des richesses produites. •

3. Total Economy DatabaseTM, Summary Statistics 1996-2013, The Conference Board, January 2013 •

4.De Tijd, 18 janvier 2013. •

5. www.pauljorion.com

Tag(s) : #Economie
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