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TEXTE REPRIS SUR
LE BLOG DE DIABLO

 

blog-descartes

J’ai l’angoisse de la page blanche. Oui, je sais, il ne faut pas décevoir ses lecteurs. Et mes lecteurs, je le sais, attendent un commentaire résultats du premier tour de l’élection municipale de dimanche dernier. Or, je ne suis pas sûr d’avoir quelque chose de nouveau à dire. J’imagine ce qu’a pu ressentir Cassandre en regardant Troie en flammes : lorsqu’on a répété pendant des mois qu’on allait dans le mur, on n’a pas grande chose à dire lorsque la collision arrive. Sauf peut être « iodegezugt » (« je vous l’avait bien dit », en yddish), comme aimait dire mon grand père.

 

Mais bon, puisqu’il le faut, essayons de tirer quelques enseignements de ce champ de ruines. Mais avant d’aller aux résultats, il ne me paraît pas inutile de rappeler quelques éléments du fonctionnement de notre système électoral, essentiels à connaître si l’on veut comprendre les stratégies des uns et des autres. Pour commencer, le système est totalement différent pour les petites communes – moins de 1000 habitants – et dans les autres. Dans les petites communes, le scrutin est personnel à deux tours. C'est-à-dire que les candidats se présentent à titre individuel, et au premier tour les électeurs doivent glisser dans l’urne un bulletin comprenant au maximum autant de noms qu’il y a des sièges à pourvoir. A l’issue du premier tour les candidats qui obtiennent plus de 50% des suffrages exprimés sont élus. S’il y a des sièges non pourvus à l’issue du premier tour, un deuxième tour est organisé pour pourvoir aux sièges non pourvus. Là encore, les électeurs mettent dans l’urne un bulletin comportant au maximum autant de noms qu’il y a des sièges à pourvoir et les candidats ayant obtenu le plus grand nombre de voix sont proclamés élus jusqu’à remplir la totalité des sièges à pourvoir (1).



Pour les municipalités de plus de mille habitants, le système est un scrutin de liste à deux tours à prime majoritaire (ouf !) (3). Ici, les candidats ne se présentent pas individuellement, mais au sein de listes comportant autant de candidats que de sièges à pourvoir – nombre qui dépend de la population de la commune – et rangés dans un ordre précis. Au premier tour, les électeurs peuvent introduire dans l’urne le bulletin correspondant à l’une des listes, sans panachage ni ajout, sans quoi le vote est considéré nul. A l’issue du premier tour, si une liste obtient plus de 50% des voix elle obtient d’entrée la moitié des sièges à pourvoir. L’autre moitié est distribuée entre les différentes listes (liste arrivée en tête comprise) ayant fait plus de 5% des voix, proportionnellement aux scores de chacune. Ainsi, par exemple, s’il y a cent sièges à pourvoir et trois listes A, B et C ayant fait respectivement 60%, 30% et 10%, la liste A obtiendra la moitié des sièges (50) du fait qu’elle a dépassé les 50%, et on repartira les 50 sièges restants entre les différentes listes proportionnellement soit 30 pour A, 15 pour B et 5 pour C. En conclusion A obtiendra 80 sièges, B en obtiendra 15 et C en obtiendra 5.



Si à l’issue du premier tour personne n’a atteint les 50%, un second tour est organisé et c’est là que les choses se compliquent. Pour commencer, les listes ayant obtenu au premier tour moins de 5% des suffrages exprimés sont purement et simplement éliminées. Celles qui auront obtenu plus de 10% peuvent se maintenir au deuxième tour. Et celles qui auront obtenu entre 5% et 10% ont la possibilité de « fusionner » avec une autre liste à condition que cette dernière ait fait au moins 10%. En quoi consiste la « fusion » ? Eh bien, le « chef » - c'est-à-dire le candidat placé en tête - d’une liste ayant fait plus de 10% a la possibilité de déposer pour le deuxième tour sa liste originale, ou bien une liste modifiée en enlevant des candidats de la liste originale et en les remplaçant par les candidats pris dans une autre liste ayant fait au moins 5%. Comprenez bien la mécanique : il n’y a pas de démocratie à l’intérieur de la liste. C’est le chef de la liste « fusionnée » qui compose la liste qu’il déposera pour le deuxième tour selon son bon plaisir. Il a besoin de l’accord des candidats qui seront sur la liste définitive pour les présenter, mais pas de ceux qu’il choisit d’éliminer, pas plus que du chef de la liste chez qui il sélectionne les candidats.



Lors du deuxième tour les électeurs ont le choix entre les listes ayant reçu plus de 10% des voix au premier et qui auront choisi de se maintenir, éventuellement modifiées par le processus de « fusion ». Au deuxième tour, la liste arrivée en tête recevra 50% des sièges à pourvoir (2), le reste étant réparti entre toutes les listes (y compris la liste arrivée en tête) à proportion des voix obtenues.



Ce système oblige les partis politiques à faire des choix cornéliens. Si vous êtes sur de faire plus de 10% au premier tour, vous avez tout intérêt à vous présenter tout seul. Vous êtes sur d’avoir des élus, et pouvant vous maintenir au deuxième tour vous serez souvent en position de force pour négocier votre désistement en échange d’une « fusion » avantageuse. Si vous êtes persuadé de faire moins de 5%, votre seule chance d’avoir des élus est de négocier une liste commune dès le premier tour avec une autre liste capable de se maintenir au deuxième tour. Si vous êtes entre les deux, le choix optimal dépend des traditions locales et des rapports de force. Sans compter que la « prime majoritaire » permet à une liste arrivée en tête au premier tour de proposer à ceux qui la rejoignent des fusions avantageuses. Voilà donc le genre de calculs qui égayent les soirées électorales dans les sièges des partis politiques…




Ce bref survol permet par exemple de comprendre pourquoi le conflit entre le PG et le PCF a été si violent sur la stratégie électorale. Les deux partis ont en fait des objectifs divergents. Pour le PCF, pour qui les élus sont les pivots de la présence sur le terrain et un vecteur d’influence essentiel – sans compter leur poids financier – la question fondamentale était de maximiser son nombre d’élus. Pour le PG, la question fondamentale pour cette élection – comme pour toutes les élections qui ont précédé depuis sa création – était au contraire de maximiser l’exposition médiatique. Le PG avait donc choisi la stratégie de « l’indépendance conquérante » consistant à refuser tout accord de premier tour avec les socialistes. Le PCF, lui, a choisi une stratégie au cas par cas en fonction des contraintes locales. Lorsqu’il se voyait dangereusement proche de la barre des 5%, il a préféré un accord de premier tour – comme à Paris – plutôt que le risque d’être éliminé dès le premier tour sans avoir d’élus. Et les résultats de dimanche dernier lui ont donné raison dans ce cas particulier : la liste Front de Gauche à Paris ne dépasse les 10% que dans un seul arrondissement (et encore, de justesse) et n’arrive à 5% que dans moins de la moitié des arrondissements. Lorsqu’il avait au contraire une bonne chance de pouvoir se maintenir au deuxième tour devant un PS n’ayant aucune chance de l’emporter au premier, il a choisi les listes autonomes, avec généralement des bons résultats. Il faut attendre le deuxième tour pour voir, mais j’ai l’impression en regardant les résultats que le PCF ne tire pas trop mal son épingle du jeu, contrairement aux élections cantonales ou régionales où la stratégie « Front de Gauche » lui a coûté cher.



Mais venons aux résultats d’un point de vue plus large que celui, finalement assez anecdotique, du Front de Gauche. Pour ceux qui comme moi suivent depuis longtemps les élections de toutes sortes, ce qui impressionne cette fois-ci est l’illisibilité politique du scrutin. Je m’explique : dans les scrutins précédents, on avait l’habitude de voir au niveau municipal la traduction des équilibres politiques nationaux. Il y avait un « communisme municipal », un « socialisme municipal », un « centrisme municipal », un « gaullisme municipal ». Chaque parti avait une conception de ce que devait être le gouvernement d’une municipalité, et les programmes municipaux étaient souvent la traduction de cette conception, même si elle était mise à la sauce locale. Les listes étaient présentées par des organisations politiques, et lorsque des alliances étaient conclues elles étaient elles aussi la traduction d’un choix politique fait au niveau national. Cette fois-ci, rien de tel. Chaque municipalité a son écologie politique particulière, sans connexion avec les autres. Dans telle municipalité le « Front de Gauche » se fait avec le PCF, dans telle autre sans. « Union de la Gauche » est l’alliance du PS et de EELV dans une municipalité, du PS et du PCF dans une autre. Dans telle municipalité il y a deux, trois voire quatre « candidats UMP » ou « candidats PS », certains investis par les instances locales alors que d’autres le sont par les instances départementales, régionales ou nationales. Beaucoup de listes ne comportent même pas la mention « soutenue par tel ou tel parti politique » ni la mention de l’organisation politique d’appartenance de chaque candidat (4). Cette illisibilité rend difficile toute analyse en termes de positionnement politique et exige une grande prudence devant les tentations de généraliser une situation locale pour lui donner une signification nationale. Heureusement que j’ai promis à la Vierge de ne pas dire du mal de Mélenchon, autrement je me verrais obligé de critiquer fermement sa tendance à déduire du cas de Grenoble – cas particulier s’il en est – des leçons définitives, sans compter avec les sycophantes du Chef qui concluent benoîtement que « Grenoble (est) la preuve que notre nouvelle alliance est une promesse d’avenir ». Expressions qui confirment les signes mille fois commentés sur ce blog qui pointent depuis des mois à un renversement des alliances du PG après l’échec patent de l’OPA sur le PCF. Le plus amusant c’est qu’au nom de la stratégie de « l’autonomie conquérante » le PG est prêt à conclure une « nouvelle alliance » avec un parti ayant des ministres dans le gouvernement « solférinien » et participant donc à la mise en œuvre de la « politique austéritaire » tant décriée. Mais bon, on n’est pas à une contradiction près… En tout cas, cette élection risque de sonner le glas du Front de Gauche. Le PG parle d’aller à l’élection européenne avec ses nouveaux copains de EELV – ça risque d’être amusant – alors qu’un accord PCF-EELV semble aussi improbable que la conversion du Pape François à l’Islam.



Mais revenons à nos moutons. Le deuxième élément clé de ce premier tour, c’est la réussite du FN (5). En fait, les performances en termes de pourcentage ne sont pas en elles mêmes si exceptionnelles que ça, et ne font que confirmer les scores des dernières élections. Ce qui est par contre remarquable, c’est la distribution du vote. Le « nouveau » FN est sorti de ses clientèles habituelles pour s’implanter dans des régions à forte tradition ouvrière. Le choix de faire de Hénin-Beaumont la « vitrine » de l’implantation du FN n’est pas un choix au hasard, et le FN touche aujourd’hui les fruits d’un investissement de très long terme. La performance de Philippot à Forbach est encore plus révélatrice, si l’on tient compte qu’il avait été parachuté dans les dents d’une bande de militants du « vieux FN » qui avaient juré de lui faire la peau. Il est clair à partir des résultats que le « nouveau » FN s’est bien imposé à l’ancien.



Il est aussi apparu très clairement que le FN s’est cette fois très bien préparé à sa victoire. Et si Marine Le Pen a participé aux débats du soir du premier tour, il faut admettre qu’elle a gardé un profil remarquablement discret. On peut comprendre la prudence du FN. La stratégie entamé par Marine Le Pen conseillée par Florian Philippot pour sortir le FN de son ghetto et en faire un grand parti populaire semble avoir porté ses fruits. Mais avec le succès viennent les responsabilités. Avec sa victoire à Hénin-Beaumont et une chance non négligeable de se voir à la tête d’une dizaine de municipalités, le FN se trouve pour la première fois depuis 1995 dans en situation de gouverner. On se souvient que la dernière fois cela s’était terminé en désastre. Le sectarisme des militants, l’incompétence crasse des cadres, le revanchisme et la rapacité des élus, une préparation inexistante à l’exercice des responsabilités avaient vite abouti à une gestion erratique, à des fautes politiques. Le FN est sorti divisé, et les français ont conclu, à juste titre, que c’était un parti protestataire incapable de gouverner.



Le défi n’est certes pas facile. Par certains côtés, Briois part en bien plus mauvaise posture que Mégret à Vitrolles. Vitrolles est une ville riche, alors qu’Hénin-Beaumont est une ville pauvre. Le FN a gagné Vitrolles alors que la situation économique était avantageuse, il gagne à Hénin-Beaumont au milieu d’une cure d’austérité sans précédent. Hénin-Beaumont a été contrôlée depuis des décennies par la maffia socialiste – et croyez-moi, la maffia socialiste dans el Pas de Calais, c’est quelque chose… - et le nouveau maire aurai certainement à faire face à un sabotage systématique à l’intérieur et d’une mise en quarantaine par les autres collectivités (conseil général, conseil régional…).



Mais aujourd’hui, le FN semble infiniment mieux préparé pour gérer une ville. D’abord, parce qu’il est devenu prudent et modeste. On est très loin des activistes revanchards de 1995. Le premier duplex avec Steeve Briois après l’annonce de sa victoire au premier tour était d’ailleurs révélateur : à la question de Pujadas « quelle sera votre première mesure », dont le but évident était de susciter en réponse une mesure symbolique, Briois hésite puis répond « faire voter un budget, parce que l’équipe précédente ne l’a pas fait ». Pujadas a du insister lourdement pour que Briois finisse par comprendre ce qui était demandé de lui et s’éxecute en répondant « la réorganisation de la police municipale, parce que la sécurité est notre priorité ». Un maire « sympa » tenant un discours raisonnable et s’occupant plutôt que du symbole d’une question éminemment technique, le budget. En d’autres temps, que n’aurait-on entendu ! Mégret gagnant Vitrolles en 1995 avait promis le soir de son élection le monument aux rapatriés d’Algérie et la « préférence nationale » dans les cantines scolaires et les crèches. Rien de tel à Hénin-Beaumont. Le FN a compris qu’il n’a pas le droit à l’erreur, qu’il sera surveillé à chaque pas, et qu’il joue en grande partie sa crédibilité. Il sera très intéressant d’observer comment il gère ce défi.




Comme souvent, la meilleure analyse est venue le soir de l’élection d’Henri Guaino. Interrogé sur un éventuel « front républicain », il a expliqué que dès lors que le FN est structurellement implanté, le « front républicain » est une aberration. Le citoyen a voté, et par son vote envoie un message. Si les principaux partis apparaissent s’entendent entre eux pour que ce vote soit sans conséquence, cela pose un problème majeur. Car il ne faut pas se voiler la face : si le « front républicain » permet dimanche prochain de préserver les intérêts des uns et des autres en faisant élire des maires socialistes et UMP plutôt que FN, nos politiques se déclareront satisfaits et oublieront rapidement le mécontentement qui s’est exprimé au premier tour. Souvenez-vous de 2002, et du « front républicain » pour faire élire Chirac. Quelles conclusions ont été tirées par la classe politique, de gauche comme de droite ? Qu’il fallait faire gaffe au premier tour de ne pas trop se disperser. C’est tout. On a réduit la question politique à une question tactique. Le problème, nous expliquent les doctes politiques, ce n’est pas que les électeurs rejettent les partis de gouvernement, ce n’est pas la faillite des politiques à proposer une vision, c’est qu’on a pas su acheter le désistement de tel ou tel candidat assez tôt pour être présent au deuxième tour.



Et Guaino a été encore plus explicite. Interrogé sur sa position par rapport au Front National, il a répondu que pour lui « le FN n’est pas un repoussoir, c’est un défi. C’est la preuve qu’on ne peut continuer comme ça ». Et dans le contexte, sa critique s’adressait autant à la majorité qu’à l’opposition. « On ne peut continuer comme ça », cela veut dire continuer à faire comme si le peuple n’existait pas, ignorer ses votes, faire la sourde oreille à ses préoccupations. Et c’est d’ailleurs le grand problème auquel est confronté le Parti Socialiste. Si l’on croitLe Monde – ce qui entre nous est fort imprudent – les hiérarques socialistes ont « entendu le message des français ». Admettons. Mais que se passe-t-il ensuite ? Ont nous parle de « remaniement » comme si c’était la panacée universelle. Mais a quoi servirait-il d’avoir une nouvelle équipe si la politique restait la même ? Bon, il est vrai que le fonctionnement du gouvernement et des cabinets ministériels est désastreux, mélange d’incompétence et d’amateurisme. Mais la compétence ne suffit pas, il faut aussi montrer qu’on change de politique. Or, on voit mal quelle est la politique alternative que le président pourrait proposer, le cap alternatif qu’il pourrait fixer à son nouveau gouvernement. Si l’on reste sur le « pacte de responsabilité » est les 50 milliards d’économies budgétaires, autant garder Ayrault…



Désolé donc de ce papier décousu, c’est un papier de circonstance. Peut-être verrons nous plus clair après le deuxième tour…



Descartes


(1) Il y a encore d’autres subtilités, mais je ne rentrerai pas plus dans les détails pour ne pas ennuyer mes lecteurs.

(2) Cette « prime » de 50% à la liste arrivée en tête a pour objectif de garantir à celle-ci une confortable majorité, et éviter que la commune devienne ingouvernable. C’est la traduction du principe majoritaire dans un scrutin de liste.

(3) A Paris, Lyon et Marseille le vote ne se fait pas dans la commune dans son ensemble, mais dans des circonscriptions électorales plus petites : les « secteurs ».

(4) Même les règles de désistement deviennent erratiques. Même s’il y avait souvent des accrocs, la règle générale restait jusqu’il y a peu « le désistement pour le candidat de gauche (ou de droite) arrivé en tête ». Cela n’a plus l’air d’être la règle. Ainsi à Montreuil Patrice Bessac, candidat « officiel » du PCF, semble vouloir se maintenir avec le soutien des socialistes contre Jean-Pierre Brard, ancien communiste arrivé en tête. Mais peut-être que Brard n’est plus considéré « de gauche » ?

(5) Oui, je sais, beaucoup de sites gauchistes s’égosillent cherchant à démontrer que cette réussite n’existe pas, que finalement les résultats du FN sont comparables à ceux de 1995, que la « gauche radicale » a gagné bien plus de mairies au premier tour que le FN sans que le système médiatique s’en émeuve… C’est drôle d’ailleurs : les gauchistes passent la moitié du temps à nous parler de la « lépénisation de la société » et à nous appeler à la lutte contre le FN, et l’autre moitié à nous affirmer que le FN est un tigre de papier fabriqué par les médias. Faudrait savoir…


Tag(s) : #Politique française
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