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Vendredi 31 décembre 2010  

Michel STEFANI :

La Corse

et la dérive maffieuse                                      MICHEL  

Intervention faite à l'Assemblée de Corse 

le 15 décembre 2010

lors du débat consacré à la violence en Corse

Les dramatiques convulsions qui secouent la Corse de plus en plus violemment sont la traduction de la déliquescence de la société insulaire et la confirmation de l’impasse terrible dans laquelle elle s’enfonce sous l’effet d’une violence armée multiforme depuis 30 ans.

A la place où nous nous trouvons, celle d’élu, de dirigeant de parti politique, il est indispensable de comprendre afin d’agir efficacement pour stopper ce sinistre cheminement sans considérer que notre action puisse se substituer à celle de la justice.

Evaluer, diagnostiquer, identifier les ressorts et la nature de ces processus implique, non pas d’être insensible à la douleur, à la barbarie dont font preuve les auteurs de tels actes, mais de prendre le recul nécessaire pour ne pas céder à l’émotion, à la colère et en définitive en rester soit à la condamnation éplorée de faits insupportables, soit, au contraire, à stimuler l’esprit de vengeance au détriment de la justice.

Pour ces raisons vous avez à juste titre, Monsieur le président, fait le choix d’organiser ce débat et je trouve regrettable, par ailleurs que le président du Conseil général de Corse du Sud, au regard précisément de cette responsabilité, puisse le dénaturer, sans y participer de surcroît, sinon à travers un communiqué aux accents de dérision, se référant à Marx au risque de se diminuer, ne lui en déplaise, face à la pensée révolutionnaire, plus que jamais d’actualité, du grand philosophe.

Cela étant, il faut bannir les clichés convenus, et j’invite ceux qui s’interrogent sur la violence de classe à se plonger ou replonger dans la lecture de Germinal pour comprendre la révolte des exploités.La violence de classe se retrouve dans la violence qui menace la société insulaire laquelle n’est pas que sur internet ou Canal + puisque nous la vivons. Pour autant elle n’a rien d’atavique donc rien de définitif. L’individu ne naît pas violent il le devient et ce quel que soit le lieu où il vient au monde.

De même il est nécessaire de ne pas idéaliser ou mythifier des comportements qui, en l’occurrence, n’ont rien d’honorable. Le gangstérisme ne repose sur aucun un code de l’honneur sinon sur la cupidité et une donnée intangible : la fin justifie les moyens.

Abattre un homme, c'est-à-dire décider arbitrairement que la vie humaine n’a pas plus de valeur qu’une machine sous, un investissement immobilier, un kilos de drogue, ou la représentation qu’il incarne, je pense au préfet Erignac, est un acte, une décision d’une gravité extrême.

Pour autant au fil des assassinats, hors drames passionnels, ils se comptent en centaines depuis vingt ans, une forme de banalisation s’est installée qui renforce le sentiment de fatalité, d’impuissance du citoyen, comme d’inefficacité des pouvoirs publics.

Sans parler de la sauvagerie et du danger imposé à la population, pour en définir la caractéristique, la Corse est confrontée à une dérive de type mafieux qu’il faut stopper impérativement.Les statistiques, les comparaisons avec d’autres régions aident à la réflexion mais n’expliquent pas à elle seules comment la dégradation de la société insulaire a pu atteindre un tel niveau.

Le nombre de tentatives ou d’homicides commis en Corse ramené à une population plus importante fait frémir certes mais cette approche souvent médiatisée ne peut remplacer une analyse sérieuse des raisons objectives qui y conduisent.Disant cela il est évident à nos yeux que la responsabilité première incombe à ceux qui s’inscrivent dans les structures du crime organisé et surtout que leurs comportements doivent être sanctionnés sans complaisance.

C’est le sens que nous avions donné à la demande, acceptée par le Conseil municipal de Bastia, d’inscrire dans la toponymie des rues de la ville le nom du juge Falcone comme une référence de ce nécessaire combat contre le crime organisé en Corse et l’affirmation de notre soutien aux magistrats qui en ont la charge dans notre pays comme aux avocats dont nous partageons aujourd’hui les inquiétudes quand le gouvernement pousse les principes d’une justice anglo-saxonne.

En même temps, l’Etat se doit d’être en mesure d’assumer les responsabilités, découlant de ses prérogatives régaliennes, avec les moyens ordinaires mais suffisant pour aboutir, autant que faire se peut, à l’impérative élucidation des affaires criminelles dont l’instruction et l’énoncé de la sanction dépendent de la justice.La réduction permanente des moyens de la police et de la justice a un impact, c’est indéniable, sur l’efficacité nécessaire de ce point vue à la manifestation de la vérité comme à la réparation du préjudice imposé aux victimes.

L’homme désire une société où il soit à sa place où il tienne un rôle, où s’expliquent le sens de son existence et de sa conduite, où il puisse coordonner son action avec ses buts, ses buts avec ses valeurs, ses valeurs avec ses connaissances.En Corse, ce désir se retrouve dans la forte aspiration à vivre dignement dans une société paisible, de citoyens librement associés, respectueux des règles indispensables au bon fonctionnement de la cité et garantes de la qualité des rapports sociaux.Inversement, il y a un terreau fertile à toutes sortes de dérives dans la remise en cause des principes républicains et les désastres humains causés par la précarité, la pauvreté et l'argent roi.

Pour ce qui nous concerne nous pensons que le modèle de développement économique retenu depuis 25 ans n'est pas neutre. C'est sur la promotion exclusive du tourisme, puis du tourisme de luxe, la désanctuarisation, que prospère la spéculation laquelle ouvre les appétits sur fond d'inégalités sociales accrues.Le modèle économique de la Corse, ainsi dépourvu d’un secteur industriel, est par essence spéculatif. Cette fragilité l’expose plus encore à la pénétration de l’économie souterraine.

De même l’indépendance de l’administration, qui repose sur le non démantèlement de la fonction publique, est un atout contre l’infiltration des sphères décisionnelles par cette économie parallèle.

La proximité du politique et de l’entreprise, pour ne pas dire des affaires, est ici un problème d’autant plus aigue que la Corse est soumise, dans le cas des appels d’offres aussi, au handicap de l’insularité autrement dit des positions dominantes locales. C’est un des aspects qui nous conduit à affirmer la nécessité de maintenir la CRC dans ses fonctions et attributions.

La commande publique qui soutient, à elle seule, la croissance insulaire depuis une décennie est convoitée au même titre que l’enveloppe de continuité territoriale sur fond de compétitivité entre les hommes et les territoires à l’opposé des principes républicains de solidarité nationale et de coopération mutuellement avantageuse.Cette compétition libérale qui creuse les déficits budgétaires de pays comme la Grèce, l’Irlande et demain de l’Espagne, ne peut qu’aggraver la situation de la Corse dont le marché au sens de sa définition capitaliste est inexistant. La démographie explique pour une part cette faiblesse mais le niveau des importations 12 fois plus important que les exportations en donne toute l’ampleur.

Voilà les raisons qui nous conduisent à réclamer depuis 30 ans un développement industriel créateur d’emplois stables, correctement rémunérés, une fiscalité juste et efficace plutôt que la zone franche dont on dit au mieux qu’elle a permis de reconstituer les trésoreries des entreprises par l’exonération de l’impôt sur les société comme celle des gros détenteurs de patrimoines sur les droits de succession.

Un homme, privé d’emploi, de logement, de protection sociale, de soins est légitimement en droit de s’interroger sur le véritable sens du mot citoyen dans une société où les inégalités galopantes se mesurent au nombre de contributeurs à l’ISF inversement proportionnel au nombre de ménages dont les revenus sont inférieurs au seuil de pauvreté.Dans son dernier rapport, l’observatoire de la pauvreté en France nous rappelle en effet que la Corse arrive en tête des régions métropolitaines avec un taux de 19,3 %.

Pour les révolutionnaires de 1789, la déclaration des droits de l’homme et du citoyen se fondait sur un principe universel« les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » et la visée d’une modernité indiscutable contenue dans la devise républicaine essentielle Liberté Egalité Fraternité.Nous en sommes loin et la logique libérale, en creusant le sillon de l’individualisme, détruit la conscience personnelle d’appartenir effectivement à une communauté d’êtres humains librement associé par un projet collectif appelé à rendre le peuple souverain et ainsi à garantir l'intérêt général.

Voilà pourquoi nous pensons qu’il est nécessaire non pas de définir une « citoyenneté corse » mais de faire en sorte qu’il y est plus de citoyenneté en Corse, plus de transparence et de démocratie qui en sont les corollaires.La Corse apaisée et réconciliée à laquelle l’immense majorité des Corses aspire implique ainsi de mettre fin à la menace de fragmentation de la société insulaire et de lever l’étouffoir que constitue la violence armée.

La violence clandestine où la prégnance du gangstérisme dans notre société font, en effet obstacle, à cette volonté populaire légitime d’apaisement, à l’intervention citoyenne revendicative et démocratique pour réduire la fracture sociale.

La prolifération des armes est ici un problème grave. Si l'instrument ne détermine pas l'acte de celui qui s'en sert, dans le contexte actuel, de perte des repères indispensables au vivre ensemble, les risques sont décuplés et les infractionsau cadre légal de la détention d’arme viennent en rajouter.On ne peut faire abstraction de cette réalité sauf à sous-estimer la situation et par lamême à en stimuler les effets pervers.Tous les détenteurs d'armes ne sont pas des assassins, c'est une évidence mais il y a un effort de pédagogie, notamment auprès des jeunes, à réaliser pour réduire ces risques, sinon à néant, le plus possible.

L’idée c’est de transmettre aux générations futures une société généreuse et solidaire où le culte des armes céderait devant celui du vivre mieux ensemble. Dans cet esprit, le budget de la collectivité, réorienté,Monsieur le président de l’Exécutif, vers une politique sociale, doit proposer, aux jeunes et moins jeunes, un cadre de vie nouveau, un épanouissement individuel sportif, culturel et familial porteur d’avenir.La priorité doit être donnée à la réponse aux besoins vitaux de chacun, à assurer une activité socialement utile en harmonie avec la dimension écologique et le respect de la personne humaine sans lesquels il ne peut y avoir de développement durable.

Cher(e)s collègues, monsieur le président, la volonté partagée d’avoir en ce lieu symbole de la démocratie et des valeurs républicaines ce débat, implique à l’égard des nombreux auditeurs qui l’ont attendu avec une certaine impatience, de donner un signe politique fort à l’opinion enlançantde notre Assemblée aujourd’hui un appel solennel au démantèlement des bandes armées.

Son retentissement, notre groupe qui le fait en est convaincu, contribuerait au nécessaire sursaut populaire et citoyen afin d’écrire enfin cette page politique nouvelle qu’attend la Corse et son peuple dans sa diversité.

TEXTE REPRIS SUR
BANDERA ROSSA
Tag(s) : #Politique française
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