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Blog d'Olivier Berruyer

 

5
Déc
2014

 

Superbe interview réalisée par Juliane von Mittelstaed et Erich Follath pour le journal allemand Spiegel.

Cette bonne vielle crapule de Kissinger – tel un Talleyrand – a juste raison depuis le 1er jour - relire son interview de début mars ici. Mais qu’importe, quand l’intégrisme et la bêtise gouvernent ?

Henry Kissinger est le plus fameux et le plus controversé des secrétaires d’état qu’aient jamais eu les États-Unis. Dans une interview, il commente son dernier livre dans lequel il analyse les crises de notre temps, de la Syrie à l’Ukraine, ainsi que les limites de la puissance américaine. Il affirme s’être conformé à ses convictions lors de la guerre du Vietnam.

Henri Kissinger fait plus jeune que ses 91 ans. Il est concentré, affable, mais aussi sur ses gardes, sur la défensive à tout instant pour éviter les questions embarrassantes. Ce n’est, bien sûr, pas une surprise. Alors que son intelligence est communément respectée, son héritage politique est controversé. Au fil des années, on a tenté de le juger pour crimes de guerre à plusieurs reprises.

De 1969 à 1977, Kissinger a servi sous la présidence de Richard Nixon et de Gerald Ford, d’abord en tant que Conseiller à la Sécurité Nationale, puis comme secrétaire d’état. Postes auxquels il partagea la responsabilité des bombardements au napalm au Vietnam, au Cambodge et au Laos, qui ont tué et mutilé des dizaines de milliers de civils. Kissinger a aussi soutenu le putsch contre Salvador Alliende au Chili, et il est accusé d’avoir eu connaissance des complots meurtriers de la CIA. Des documents déclassifiés il y a quelques semaines révèlent qu’il avait établi des plans secrets pour des frappes aériennes contre Cuba. Cette idée fut abandonnée dès l’élection du démocrate Jimmy Carter en 1976.

Néanmoins, Kissinger reste un homme dont la présence est souvent la bienvenue à la Maison Blanche, où il donne encore jusqu’à ce jour des conseils aux présidents et secrétaires d’états.

Rien dans les années de jeunesse de Kissinger ne laissait présager de son ascension fulgurante dans la politique américaine. Né Heinz Alfred Kissinger dans la ville allemande de Fürt en 1923, sa famille juive émigra aux États-Unis en 1938. Après la Seconde Guerre Mondiale il revint en Allemagne pour participer à la recherche d’anciens membres de la Gestapo. Plus tard il étudia les sciences politiques et devint professeur à Harvard à l’âge de 40 ans.

Kissinger a publié récemment son 17e livre, une œuvre dont l’entreprise est tout sauf modeste et qui porte le titre « l’Ordre Mondial ». Pendant que nous préparions avec lui son interview il nous demanda que l’Ordre Mondial en soit le sujet. Malgré ses racines germaniques et le fait qu’il lise chaque semaine Der Spiegel sur son iPad, Kissinger préfère s’exprimer en anglais. Au bout des 90 minutes passées ensemble à New York, Kissinger nous dit qu’il risquait sa tête pour tout ce qu’il avait raconté. Mais bien sûr un homme tel que lui sait précisément ce qu’il veut et ne veut pas dire.

SPIEGEL : Dr Kissinger, lorsque nous regardons le monde aujourd’hui, il semble plus désordonné que jamais – avec des guerres, des catastrophes et du chaos de toute part. L’est-il vraiment plus qu’avant ?

Kissinger : Il semble qu’il le soit. Le chaos nous menace de par la propagation des armes de destruction massive et du terrorisme transfrontalier. Il y a aujourd’hui un phénomène de non-gouvernance territoriale et nous avons vu, par exemple, qu’en Libye un territoire non gouverné peut avoir une grande incidence sur le désordre du monde. L’état en tant que tel est attaqué, pas dans toutes les parties du monde, mais dans de nombreuses parts. Mais en même temps, et cela semble être un paradoxe, c’est la première fois que l’on peut parler d’ordre mondial.

SPIEGEL : Qu’entendez-vous par là ?

Kissinger : Pour la plus grande partie de l’histoire jusqu’à un temps récent, l’ordre mondial était un ordre régional. C’est la première fois que différentes parties du monde peuvent interagir avec chaque partie du monde. Cela rend nécessaire un nouvel ordre pour le monde globalisé. Mais il n’y a pas de règles universellement acceptées. Il y a le point de vue chinois, la conception islamique, la vision occidentale et, dans une certaine mesure, le point de vue russe. Et ils ne sont pas vraiment toujours compatibles.

SPIEGEL : Dans votre nouveau livre, vous faites souvent référence au traité de paix de Westphalie de 1648 comme modèle pour l’ordre mondial, suite à la guerre de Trente Ans. Pourquoi un traité datant de plus de 350 ans devrait-il être encore pertinent aujourd’hui ?

Kissinger : La paix de Westphalie a été conclue après que près d’un quart de la population d’Europe centrale eut péri à cause des guerres, de la maladie et de la faim. Le traité a été fondé sur la nécessité de parvenir à un arrangement avec l’autre, pas sur une sorte de moralité supérieure. Les nations indépendantes ont décidé de ne pas intervenir dans les affaires des autres États. Ils ont créé un équilibre des forces qui nous manque aujourd’hui.

SPIEGEL : Avons-nous besoin d’une nouvelle guerre de Trente Ans pour créer un nouvel ordre mondial ?

Kissinger : Eh bien, c’est une très bonne question. Crée-t-on un ordre mondial par le chaos ou par la réflexion ? On pourrait penser que la prolifération des armes nucléaires, les dangers du changement climatique et le terrorisme seraient suffisants pour établir la base d’un programme commun. Donc, je souhaiterais que nous puissions être assez sages pour ne pas subir une guerre de Trente Ans.

SPIEGEL : Prenons un exemple concret : comment l’Occident devrait-il réagir à l’annexion de la Crimée par la Russie ? Craignez-vous que cela signifie que les frontières ne seront plus intangibles à l’avenir ?

Kissinger : La Crimée est un symptôme, pas une cause. De plus, la Crimée est un cas particulier. L’Ukraine a longtemps fait partie de la Russie. On ne peut pas accepter le principe que n’importe quel pays puisse changer les frontières et prendre une province à un autre pays. Mais si l’Occident est honnête avec lui-même, il doit admettre qu’il a commis des erreurs de son côté. L’annexion de la Crimée n’est pas une étape d’une conquête globale. Ce n’est pas Hitler entrant en Tchécoslovaquie.

SPEIGEL : De quoi s’agissait-il alors ?

Kissinger : Il faut se poser à soi-même cette question : Poutine a dépensé des dizaines de milliards de dollars pour les jeux Olympiques de Sotchi. Le thème des jeux était que la Russie est un état progressiste ancré à l’Occident par sa culture, et de ce fait on peut présumer qu’elle veut en faire partie. Donc, cela n’a aucun sens qu’une semaine après la clôture des jeux, Poutine veuille s’emparer de la Crimée et commencer une guerre contre l’Ukraine. Donc il faut se demander pourquoi c’est arrivé.

SPIEGEL : Ce que vous êtes en train de dire, c’est que l’Occident a au minimum une part de responsabilité dans cette escalade ?

Kissinger : Oui, c’est ce que je dis. L’Europe et l’Amérique n’ont pas compris l’impact de ces événements, qu’il s’agisse des négociations sur les relations économiques entre l’Ukraine et l’Union Européenne ou des manifestations à Kiev. Tous ces événements, et leur impact, auraient dû faire l’objet d’un dialogue avec la Russie. Ce qui ne signifie pas que la réponse de la Russie était appropriée.

SPIEGEL : Il semble que vous soyez très compréhensif vis-à-vis de Poutine. Mais ne fait-il pas exactement ce contre quoi vous nous mettez en garde : créer le chaos dans l’est de l’Ukraine et menacer sa souveraineté ?

Kissinger : Certainement. Mais l’Ukraine a toujours eu une signification particulière pour la Russie. C’était une erreur que de ne pas s’en rendre compte.

SPIEGEL : Les relations entre l’Occident et la Russie sont plus tendues aujourd’hui qu’elles ne l’ont été depuis des dizaines d’années. Devrions-nous nous inquiéter de la perspective possible d’une nouvelle guerre froide ?

Kissinger : C’est clairement un danger et nous ne devrions pas l’ignorer. Je pense que la reprise de la guerre froide serait une tragédie historique. Si un conflit est évitable, sur une base tenant compte de la morale et de la sécurité, on devrait essayer de l’éviter.

SPIEGEL : Mais l’annexion de la Crimée par la Russie n’a-t-elle pas forcé l’UE et les États-Unis à réagir en imposant des sanctions ?

Kissinger : D’abord, l’Ouest ne pouvait pas accepter l’annexion ; certaines mesures étaient nécessaires. Mais personne à l’Ouest n’a proposé de programme concret pour restaurer la Crimée. Personne ne souhaite se battre à l’est de l’Ukraine. C’est un fait. On pourrait dire que nous n’avons pas à accepter cela et que nous ne traitons pas la Crimée comme territoire russe au regard des lois internationales – tout comme nous avons continué à traiter les états baltes comme indépendants pendant la période soviétique.

SPIEGEL : Ne serait-il pas mieux d’arrêter les sanctions, même sans aucune concession des Russes ?

Kissinger : Non, mais j’ai quelques problèmes avec les sanctions. Lorsque nous parlons d’une économie globale et qu’ensuite nous usons de sanctions à l’intérieur de l’économie globale, on induit la tentation pour les grands pays, qui pensent à leur avenir, d’essayer de se protéger contre des sanctions potentielles, et ce faisant, ils créeront une économie globale mercantiliste. Et j’ai un problème particulier avec cette idée de sanctions personnelles. Et je vais vous dire pourquoi. Nous publions une liste de personnes qui sont sanctionnées. Ensuite, quand le temps viendra de lever les sanctions, qu’allons-nous dire ? « Les quatre personnes suivantes sont maintenant libres de toute sanction, et les quatre autres non. » Pourquoi ces quatre-là ? Je pense que l’on doit toujours réfléchir, lorsque l’on commence quelque chose, à ce que l’on cherche à faire et comment cela devrait finir. Comment cela finit-il ?

SPIEGEL : Cela ne s’applique-t-il pas également à Poutine qui s’est isolé tout seul ? Est-ce plutôt un signe de force de sa part, ou au contraire de faiblesse ?

Kissinger : Je pense qu’il s’agit d’un signe de faiblesse stratégique, qu’il chercher à faire passer pour de la force tactique.

SPIEGEL : Qu’est-ce que cela implique lorsque l’on traite avec lui ?

Kissinger : Il faut garder à l’esprit que la Russie joue un rôle important sur la scène internationale, et qu’elle est donc utile dans la résolution de toutes sortes de conflits, comme nous l’a démontré l’accord sur la prolifération nucléaire avec l’Iran, ou avec la Syrie. Cette capacité de résolution doit avoir priorité sur toute escalade tactique d’un conflit donné. D’un côté il est important que l’Ukraine reste un état indépendant et qu’elle ait le droit de choisir ses alliances économiques et commerciales. Mais d’un autre côté je ne pense pas qu’il y ait un loi naturelle impliquant que chaque État doive avoir le droit d’intégrer l’OTAN pour être un allié. Vous savez comme moi que l’OTAN ne votera jamais l’entrée de l’Ukraine à l’unanimité.

SPIEGEL : Mais on ne peut pas dire aux Ukrainiens qu’ils ne sont pas libres de choisir leur avenir.

Kissinger : Pourquoi pas ?

 


 

 

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