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Jeudi 19 juin 2014

Pourquoi il n'y a pas eu de génocide

en Ukraine en 1932/33

 

 

Sur la famine ukrainienne de 1932 il y a eu des études historiques poussées non partisannes et non concluantes, et quoiqu’on en dise, on ne trouve rien dans les archives qui établisse ou même qui suggère l’idée d’une volonté génocidaire de la part du pouvoir soviétique.

 

L’origine de ce qu’il faut bien appeler une légende noire se trouve dans la presse nazie allemande de l'année 1933, relayée par la presse sympathisante outre atlantique (celle du magnat Hearst).

 

Aujourd’hui le culte et la mémoire factice du génocide sont répandus précisément en Galicie et Volhynie, des provinces ukrainiennes annexées à l’URSS postérieurement à la famine, en 1939, et sous l’influence d’un courant nationaliste d'abord rallié au nazisme, puis soutenu par l’’Occident.

 

Le dossier historiographique de la question est bien traité par Annie Lacroix-Riz, historienne sérieuse et respectée par les professionnels, on peut s'y reporter, il y a de nombreux articles de cet auteur publiés sur ce blog accessibles par le moteur de recherche.

 

Mais comme on peut toujours prétendre que l’absence de preuves est la preuve qu’elles ont été supprimées (méthode de raisonnement philosophique fort prisée par Hannah Arendt et considérée comme légitime nulle part, sauf quand il s’agit d’étudier l’URSS) et comme il est impossible de prouver une proposition négative, même en histoire, il faut établir la « non existence » du génocide avec une autre logique. Se mettre à la place de bolcheviks malgré une répugnance explicable à le faire (horreur !).

 

La famine qui a frappé en 1932 la zone céréalière des Terres Noires de l'Union Soviétique qui s’étendent de l’Ukraine au Kazakhstan, aurait causé environ 6 millions de victimes en Ukraine (20% de la population !) si on en croit les historiens hostiles à l’URSS, ce qui semble beaucoup au vu de la rapidité de la croissance de l’économie et des progrès de la société soviétiques jusqu’en 1941. Comme la moitié des victimes se trouvaient en Russie ou au Kazakhstan, et que plus la moitié des Ukrainiens sont en réalité ethniquement des Russes, si le pouvoir soviétique avait eu la volonté de tuer massivement des Ukrainiens il aurait sans doute agi autrement qu’en massacrant des foules de non-ukrainiens ; ou alors on dirait bien qu’on l’imagine comme un traitre de mélodrame ou comme un second rôle de série B du registre des « méchants » de Hollywood qui tuent par pure bêtise.

 

L’organisation volontaire de la famine en Ukraine en 1932 par le gouvernement soviétique aurait été un non sens politique car elle aurait touché d’abord la paysannerie pauvre, qui était justement la base sociale que le pouvoir cherchait à se rallier, et sur laquelle le parti s’appuyait pour réaliser la collectivisation des terres et assurer le bon fonctionnement des nouveaux kolkhozes.

 

Sur un autre plan, l’hypothèse d’une famine artificielle et génocidaire est également absurde, car elle consiste à prêter aux dirigeants soviétiques des projets incohérents qui ne leur ressemblent pas. Si Staline avait organisé une famine en Ukraine, causant la mort de millions de producteurs de la région la plus riche de l’URSS, il aurait délibérément affaibli l’URSS ; la supposition la plus absurde qui soit, c’est que Staline quelque tyran qu’il ait été ait voulu affaiblir l’URSS, car toute son action et sa vie s’explique par ce qu’il croit avoir compris comme la marche à suivre la plus favorable à la puissance et au développement de l’URSS, dont il croit le système social nouveau destiné à surpasser rapidement le capitalisme, pour peu qu’il survive à l’inévitable agression qui viendra rapidement de la part d’une ou plusieurs puissances capitalistes.

 

La famine se produit dans un contexte d’économie planifiée, mais à son commencement, et il est donc trop tôt pour que l’on puisse l’imputer à l’incurie ou à l’imprévoyance des autorités (même s’il y a certainement eu des cas de dysfonctionnement graves). Il s’agit du moment de la fin du premier plan quinquennal, du moment du décollage économique de l’URSS ; l’armée, les villes, les usines et les chantiers des grandes infrastructures ont bénéficié d’une priorité de ravitaillement ; ce qui se produit spontanément sous l’empire de la loi du marché dans les famines « non socialistes ». Cette priorité est exigée par la continuité de l’État dont l’effondrement causerait un cataclysme social encore bien plus meurtrier que la famine et dont la paysannerie paierait le prix principal.

 

S’il y a une cause politique à la famine, à son aggravation, c’est le désordre provoqué par les aléas de la collectivisation, c'est-à-dire la résistance des paysans qui s’estiment spoliés, parfois à juste titre par les excès de zèle dénoncés par Staline dès 1930 dans son article « Le Vertige du Succès », parfois par antagonisme politique recuit, ce qui a conduit à des actes très nombreux et documentés de sabotage de la production, d’abattage du bétail, de destruction des récoltes (les paysans riches, dits « Koulaks » dans l’argot péjoratif de l’époque disposant, ou croyant disposer, de réserves suffisantes pour survivre à cette politique du pire).

 

Mais de toute manière, le génocide n’est pas dans le style d’action des communistes de l’époque de Staline, ni d’aucune autre époque d’ailleurs. Il ne correspond pas à leur mentalité, ni à leur idéologie. Le service du peuple est l’alpha et l’oméga de l’éthos communiste, et même les opportunistes engagés dans leurs rangs doivent faire semblant de s’y plier. Lorsque des ennemis du peuple sont désignés, à tort ou à raison, ils peuvent être déportés ou même éliminés manière expéditive, mais ce n’est pas le peuple lui même qu’il s’agit d’éliminer ; il s’agit toujours de catégories d’individus déterminées par les autorités (Koulaks, Gardes Blancs, etc.), non de groupes préexistants ethniques ou religieux (Ukrainiens, juifs).

 

Lorsque les officiers polonais prisonniers sont exterminés, en 1940, les hommes de troupe sont épargnés, ainsi d’ailleurs que les officiers ralliés à l’URSS. Il y a là un crime de guerre contre des prisonniers, mais pas de génocide polonais. Les injustices cruelles sont nombreuses, dans le contexte d’une société et d’un État qui repart de zéro, mais le pouvoir cherche à ce que la répression frappe le groupe qu’il a décidé de viser, et non n’importe qui au hasard.

Les déportations massives qui ont frappé des groupes ethniques ou des groupes sociaux ne sont pas des procédés d’élimination, mais des dispositions stratégiques pour éloigner des groupes considérés comme déloyaux des frontières ou du reste de leur peuple. Dans le cas des koulaks, il s’agit de déraciner ce groupe explicitement contre révolutionnaire et d’utiliser son travail pour le défrichement de terres nouvelles, dans le cadre du déplacement géographique général de l’espace soviétique vers l’Est prévu par les plans pour améliorer la capacité de défense du pays.

La politique soviétique des années 1930 est très dure, la mortalité dans ces déplacements forcés est élevée, mais cette politique est conduite dans des conditions encore plus dures que le peuple et le parti n’ont pas choisies, et sous la menace mortelle de disparaître, si un progrès accéléré (un siècle en dix ans) n’est pas accompli. Tout s’efface derrière cette priorité.

 

La famine a eu lieu, mais d’une part comme elle ne s’est pas prolongée en 1933 contrairement à la légende d’origine hitlérienne, son bilan est certainement bien moindre que ce qui circule partout (les 6 millions de morts sont un total obtenu par des extrapolations démographiques aventureuses), et elle n’a pas de cause politique directe, bien que les contre-effets de la collectivisation aient joué un rôle aggravant. Il n’y a donc aucun génocide subi par les Ukrainiens de la part d'un pouvoir soviétique où les Ukrainiens étaient d'ailleurs très nombreux à jouer un rôle clef; par contre les nationalistes ukrainiens ont massivement et activement participé aux massacres de juifs de la guerre civile (1918 à 1921) et de la Shoah (1941 à 1944).

 

Le génocide ukrainien, c’est celui qui a été perpétré par les envahisseurs Allemands, et des Ukrainiens contre leurs compatriotes juifs (et polonais), couplé à l’extermination massive des communistes. La légende noire du « Holodomor » a pour but aussi de le relativiser et de l’excuser. Et la croyance aveugle en cette légende est devenue un marqueur idéologique fort de l'extrême droite en Occident et un symptôme de la fascisation de l'Europe bien plus inquiétant que les succès relatifs du Front National en France.

 

GQ, 9 juin 2014

Tag(s) : #Histoire