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Blog d'Olivier Berruyer

 

5
Oct
2014

Richard LABÉVIÈRE est un journaliste et essayiste français qui a travaillé à RFI avant d’en être licencié en août 2008. Il est actuellement rédacteur en chef de Défense, la revue de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN).

Que pensez-vous de l’éventuel retour des wahhabites ? Vous avez rédigé un article sur l’État islamique et le renseignement américain… Pourriez-vous nous expliquer de quoi il retourne ?

Richard Labévière. L’usage de l’islamisme politique radical et de l’islamisme armé est une vieille histoire qui commence avec la signature du Pacte de Quincy entre le Président Roosevelt qui rentre de la Conférence de Yalta en 1945 et le roi Ibn Séoud. Il s’agit du premier accord « pétrole contre la sécurité »… Comme ça les Américains avaient le feu vert pour exploiter la plus grande réserve d’hydrocarbures du monde contre le f ait qu’ils protégeraient la politique de la dynastie séoudienne y compris sa diplomatie en direction de la plupart de pays arabo-musulmans dans leur volonté d’hégémonie du monde arabo-musulman.

Donc les Américains ont commencé effectivement par soutenir la monarchie saoudienne et l’idéologie wahhabite… A la clé de cette posture l’utilisation, dès le milieu des années 50, de la confrérie égyptienne des Frères musulmans financés par l’Arabie Saoudite. Mais à l’instant où Nasser rompt avec les Etats-Unis sur l’affaire du barrage d’Assouan, et se tourne vers l’URSS (et il soutient peu ou prou le nationalisme arabe), les services américains vont beaucoup utiliser les Frères musulmans. Et les Frères Musulmans seront choyés par les administrations successives démocrates et républicaines, et pour une bonne raison ! Parce que là où vous avez les Frères Musulmans, vous n’avez pas de syndicat ni parti communiste ! Pas de parti nationaliste ! Et les gens font l’aller-retour entre la mosquée et le Mac Donald ! Donc les Frères Musulmans sont les vecteurs de libéralisme économique, versus Washington ! On l’a vu avec le déclenchement des révolutions arabes : une thèse de l’effondrement du régime autoritaire qui était jusqu’à maintenant soutenue par les Etats-Unis et dont, pensaient les Américains, l’alternative sera justement les Frères Musulmans.

Malheureusement, les Frères Musulmans au pouvoir en Egypte et en Tunisie n’ont pas su gérer l’économie, et, un an après l’arrivée au pouvoir de Morsi en Egypte, il y avait 3O Millions d’Egyptiens dans la rue !

Il fallait autre chose ! Et l’administration américaine qui réellement a tourné la page d’Al-Qaïda et de Ben-Laden, exécute ce dernier au Pakistan, en mai 2011, pour éviter une convergence entre ces malmenées révolutions arabes et la mouvance Al-Qaïda pour essayer de tourner cette page d’Al-Qaïda. Les relations de Ben-Laden avaient été beaucoup utilisées contre l’Armée soviétique en Afghanistan…Et après la fin de la Guerre Froide les services américains avaient continué à instrumentaliser cette nébuleuse Al-Qaïda un peu partout dans le monde : en Tchétchénie, en Bosnie, en Afghanistan, en Chine…

A un moment donné l’administration Obama veut tourner la page. Et c’est pour ça qu’ils vont essayer de syphonner le djihadisme global pour favoriser la formation des djihadistes locaux prétendant à gérer les territoires ou constituer des Etats. Et c’est comme ça que durant l’hiver 2012-2013 les services américains vont favoriser l’émergence de DAISH, de l’Etat Islamique de l’Iraq et du Levant qui va prendre Môssoul le 9 juin dernier.

Et donc les services américains avaient signalé à plusieurs reprises qu’il fallait soutenir ces djihadistes locaux contre les djihadistes globaux d’Al-Qaïda pour en finir avec Al-Qaïda !

Malheureusement, nouvelle déconvenue américaine : des djihadistes locaux vont s’avérer absolument ingérables… Et ils se mettent à menacer l’ensemble de la région ! En juin dernier ils se sont constitués en Califat. Donc la signification politique du Califat, c’est qu’ils prétendent avoir un droit de regard sur la gestion de la communauté musulmane comme la Mecque ou Médine. Et là on a un raidissement des monarchies wahhabites qui prennent peur ! Et c’est seulement à ce moment-là que l’administration américaine envisage les bombardements sur les djihadistes dans le Kurdistan, en Iraq, voire en Syrie…

Donc là on assiste à un fabuleux retournement et à un nouveau revers de l’improvisation politique et diplomatique au Proche-Orient qui dure depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale ! Tout ça nous ramène à une très vieille histoire qui est le financement et le soutien logistique de ces mouvements islamiques de sunnisme radical financés par l’Arabie Saoudite, le Qatar, les Emirats et le Koweït et avec l’aval des services pakistanais, de l’Afghanistan sans parler de la bienveillance des services américains qui se sont toujours trompés sur cette mouvance qui a toujours créé des effets néfastes aussi bien pour les intérêts arabes qu’américains sinon russes pour tout la région du Proche et Moyen Orient !

Et la France là-dedans ?
Y a-t-il quelque chose à craindre pour la France ?

Richard Labévière.Malheureusement pour mon pays, la décadence a commencé avec le deuxième mandat de Chirac et la résolution 2539 en septembre 2004 où la France a eu son sursaut gaullien, à l’occasion du discours du 14 février 2003 au Conseil de Sécurité condamnant la deuxième Guerre d’Iraq. Les Américains nous ont fait payer très cher ce geste dans toutes les enceintes internationales et dans tous les hauts-lieux de l’économie importants ! Et on a fini par prêter allégeance aux Etats-Unis avec cette résolution dont l’effet était absolument désastreux ! Il s’agissait du retrait syrien du Liban avec le résultat que l’on connaît et le désarmement du Hezbollah… Cela a été inséré dans un cadre plus large : à savoir une Conférence Globale pour traiter l’épicentre de ces crises…

Malheureusement, quand vous tronçonnez le Proche et Moyen Orient, vous donnez raison à l’agenda américano-israélien… Chirac a commencé à le faire. Sarkozy s’est totalement aligné. La politique et la diplomatie françaises étaient beaucoup par trop pro-arabes et qu’il fallait rééquilibrer à la faveur de l’Etat d’Israël. Sarkozy a réintégré la France au commandement intégré de l’OTAN… Et on pensait qu’avec François Hollande les choses seraient un peu différentes et qu’on reviendrait à une certaine vision gaulliste. Malheureusement, il n’en a rien été ! Et François Hollande avec Laurent Fabius ont fait pire que Nicolas Sarkozy dans l’alignement sur la position américano-israélienne ! Maintenant on peut considérer que pratiquement il n’y a plus de diplomatie française pour le monde arabe ! La France prend systématiquement parti pour Israël ! On l’a vu lors de la dernière opération de Gaza.

Elle prend aussi systématiquement parti contre l’Iran et contre la négociation américano-iranienne. Lorsque Barak Obama a déclenché les bombardements sur la Syrie à propos des armements chimiques dont on sait aujourd’hui qu’ils étaient aussi utilisés par l’Alliance sunnite, la France n’a pas réagi ! Ainsi on voit que l’on a une politique française qui s’appuie principalement sur l’Arabie Saoudite maintenant dans le monde arabe… Pourquoi ? Espérant peut-être signer des contrats importants avec l’Arabie Saoudite. Cela me semble une vision politique de courte vue et cela finira par un isolement diplomatique de la France, sinon la fin de la diplomatie française dans le monde arabe au Proche et Moyen-Orient !

Interview de Richard LABÉVIÈRE par Alexandre Artamonov

Source : Le Grand Soir

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Voici le texte évoqué :

Coalition improbable contre l’État islamique…

« La meilleure des réponses militaires à opposer à l’Etat islamique consistait à retourner contre lui ses propres armes : enlèvements, assassinats ciblés et déplacements de population. Et pour donner le moins de publicité en martyrologie à ces jihadistes qui en raffolent, il s’agissait surtout de mener ces opérations de manière la plus opaque et la plus clandestine possible », explique un officier supérieur des forces spéciales françaises. En organisant une conférence internationale à Paris et en déchaînant tous les tam-tams médiatiques, les présidents français et américains ont fait exactement ce qu’il ne fallait pas faire en s’exposant, par avance, aux mêmes contreperformances de la désastreuse « guerre contre la terreur » de George W. Bush.

Pire, cette nouvelle mobilisation d’affichage ne manquera pas d’apparaître aux yeux du monde arabo-musulman comme une nouvelle croisade occidentale. Cette « coalition » risque aussi de ressouder l’Etat islamique (Daesh) qui fait déjà redonner les trompettes anti-impérialistes, anti-croisés, etc. En dernière instance, cette opération vise peut-être moins l’éradication des méchants barbus – si longtemps choyés par l’Oncle Sam -, que la stabilité des frontières issues des accords Sykes-Picot (1) , sinon l’avenir des intérêts américano-saoudiens scellés par le Pacte du Quincy (2) toujours en vigueur…

Une première incohérence saute aux yeux : aucun des grands pays de la région n’est partie prenante, sans parler de la Russie et de la Chine. Pourtant principal membre de l’OTAN du Moyen-Orient, la Turquie n’a même pas rejoint la coalition et pour cause ! Elle finance et arme depuis l’été 2011 les principaux groupes jihadistes engagés contre Damas… et elle va continuer à le faire ! La Syrie justement, pourtant en première ligne contre Daesh – mais dont les pays occidentaux ont juré la fin -, n’a pas été invitée de même que l’Iran avec lequel sont pourtant engagées des négociations sur un dossier nucléaire qui concerne l’ensemble de la région. Intelligent ! Israël, évidemment ne peut apparaître au grand jour, alors que ses services spéciaux n’ont cessé d’attiser la montée de l’islamisme radical à Gaza, en Egypte, en Syrie et ailleurs afin de mieux fragmenter ses Etats voisins. Du côté européen, ce n’est guère plus brillant : les Allemands livrent aux Kurdes des armes et des saucisses, les Britanniques cherchent à éradiquer d’abord les indépendantistes écossais, tandis que les autres regardent ailleurs, continuant à pousser leurs PME dans la région…

Seul François Hollande, qui voulait et veut toujours apparemment « punir » la Syrie est présent à l’appel. Déjà engagée sur deux fronts importants en Afrique (Mali/Sahel et Centrafrique), la France ne pourra aligner que quelques Rafale et Mirage 2000 dans un contexte où les réductions budgétaires successives de son budget de défense ont failli provoquer la démission de ses quatre chefs d’état-major. Mais le plus surprenant est de voir Paris prendre aujourd’hui le contrepied du sursaut gaullien qui lui avait fait refusé la guerre d’Irak du printemps 2003, c’est-à-dire refuser des coalitions militaires qui n’ont pas reçu l’aval du Conseil de sécurité des Nations unies. Ainsi Paris fragilise non seulement son siège de membre permanent au Conseil de sécurité mais apparaît clairement comme le supplétif de Washington dont la stratégie reste pour le moins fumeuse. En son temps Tony Blair passait pour le caniche de George Bush alors qu’on se demande aujourd’hui quels intérêts Paris peut sérieusement poursuivre dans cette galère improbable…

Sur un plan strictement opérationnel, les militaires savent parfaitement que des opérations aériennes ne suffiront pas à neutraliser un Etat islamique désormais en immersion dans les différentes populations civiles d’un immense territoire. « A un moment ou un autre, il faudra aller au sol », souligne un officier général français qui se demande qui pourra bien faire le boulot ; « la nouvelle armée irakienne est en carton-pâte, les milices recrutées se débanderont dès qu’il n’y aura plus d’argent, tandis que les soldats occidentaux – quels qu’ils soient -, ne sont pas prêts à mourir pour Bagdad, Erbil ou Mossoul… » Reste les Iraniens et les Syriens qui sentent le pâté…

Mais le plus cocasse de cette étrange coalition concerne les pays du Golfe – Arabie saoudite en tête -, qui vont continuer à soutenir les jihadistes tout en jurant la main sur le cœur qu’ils font le contraire. Et ils peuvent difficilement faire autrement au risque de voir ces méchants barbus – qu’ils arment et financent depuis des décennies avec la bienveillance de Washington -, se précipiter sur leurs monarchies corrompues, essoufflées et grotesques. On attend du reste avec impatience que les grands dignitaires sunnites de la mosquée d’Al-Azhar se prononcent sur le caractère licite, sinon positif de la « coalition ». Gageons qu’on peut attendre longtemps.

En l’occurrence, Godot se sera non seulement définitivement égaré dans le désert des Tartares mais il pourra toujours guider les pas des 700 jihadistes d’origine française qui, un jour ou l’autre, regagneront le pays. Alors ce ne seront ni les services turcs, ni la « grande coalition » contre l’Etat islamique qui viendront en appui de la France éternelle…

Par Richard Labévière

Date de parution : 19/9/2014
(1) Les accords (secrets) Sykes-Picot ont été signés le 16 mai 1916, entre la France et la Grande-Bretagne (avec l’aval des Russes et des Italiens), prévoyant le partage du Proche-Orient à la fin de la Première Guerre mondiale en zones d’influence française et britannique, dans le but de contrer les revendications ottomanes.
(2) Le Pacte du Quincy a été signé le 14 février 1945 sur le croiseur USS Quincy entre le roi Ibn Séoud, fondateur du royaume d’Arabie saoudite et le président américain Franklin Roosevelt, de retour de la conférence de Yalta. Ce premier accord « pétrole contre sécurité » était prévue pour une durée de 60 ans. Il a été reconduit pour une même période en 2005 par le président George W. Bush.


 


Tag(s) : #Contre l'impérialisme
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