FCF

 

Journalistes, politiques, tout le monde trinque, rigole, s'embrasse,

se "selfise" et tweete lors du cocktail organisé par Sylvie Maligorne, à l'AFP

 

Marion Van Renterghem

 Le Monde du vendredi 18/4/2014)

 

Ben, oui. L'article du Monde dont je reproduis l'incipit et les illustrations est clair.

Au moment même où se discutent des mesures  d'austérité qui sont certainement nécessaires dans leur principe, insuffisantes dans leur volume et scandaleuses en l'absence de la pénalisation drastique et éthiquement nécessaire des salaires excessifs que je n'y ai pas vue.

Peut me chaut que renversant ce que disait Coluche (Il faut faire payer les pauvres, ils n'ont pas

beaucoup d'argent, mais ils sont nombreux), on me réponde qu'il est inutile de taxer les riches,

parce que statistiquement, cela ne rapporterait guère.

Le scandale demeure, et il est absolu,

d'émoluments excessifs, jusques et y compris dans la fonction publique, avec primes et avantages

exorbitants  qui perdurent malgré d'éphémères dénonciations, et de comportements dont l'exemple

le plus récent est celui d'Aquilino Morelle.

 

Comment ne pas s'étouffer de colère quand on lit Marion Van Rentergherm - qui d'ailleurs prend ses

distances – nous narrant ce qui ne peut s'interpréter autrement que comme la collusion déplaisante

du journalisme et du pouvoir, quand la directrice du service politique de l'AFP tutoie le président de la

République qu'elle appelle François (tout le monde d'ailleurs, là-dedans est à tu et à toi), comment ne pas

avoir un haut le cœur quand on pense aux diatribes d'un Mélenchon qui s'installe dans sa parole publique

en premier opposant , qui a naguère défini Hollande par ses qualités de capitaine de pédalo, et que l'on

voit ici tout sourire, en conversation blagueuse avec le piètre navigateur, au point que les deux compères

– je cite – "gazouillent dans un coin. Jean-Luc qui tapote la joue de François en riant ".

De qui se moque-t-on?

Lamentable, indécent, obscène, honteux.

Voir François Hollande le pantalon aux chevilles et Julie Gayet à genoux m'aurait beaucoup moins choqué.

Ce n'eût été que du privé malencontreusement explicité, mais un privé-privé, qui ne remet en question

aucun vrai principe de morale  collective, qui ne correspond à aucune potentialité de manipulation politique,

qui n'implique l'éventualité d'aucun  biais dans la gestion des affaires de l'Etat, qui n'ouvre aucun malentendu

sur l'honnêteté intellectuelle de responsables qui parlent haut et fort de leur sens du devoir

(qu'ils imposent d'ailleurs aux autres) et qui s'entendent comme larrons en foire à l'écart des caméras

et des micros.

Péchés véniels?

Pas quand les fins de mois difficiles commencent pour beaucoup le 10.

Il y a là une contre-exemplarité qui me répugne.

Je n'aime pas, dans les affaires importantes, la connivence. 

Et voici l'article en question :

Ça se voulait une fête, gaie, sans histoire. Un cocktail donné par une journaliste de l'Agence France-Presse (AFP) qui tournait la page, après cinq ans à la tête du service politique, pour devenir " senior reporter ". L'occasion de dire au revoir aux amis fréquentés pendant ses longues années de journalisme politique à l'agence, du suivi de Matignon à la direction du service.
Sylvie Maligorne avait invité " tout le monde ", comme elle dit : employés de l'AFP, dames de la cantine, vigiles, journalistes maison, consœurs et confrères de l'extérieur. Et aussi ces " amis " d'un genre particulier : ses interlocuteurs quotidiens depuis un quart de siècle, à la fois sources, cibles, commentants et commentés, sujets et objets d'observation – les politiques.
Voilà comment la réception est devenue la caricature d'une connivence d'élites parisiennes.
Quelques semaines plus tôt, Sylvie Maligorne avait personnellement lancé
ses invitations par SMS. Hollande n'a pas répondu, Valls oui. " Le premier ministre viendra ", annonce-t-elle dans la journée au président de l'AFP, Emmanuel Hoog. Entre
le patron de l'agence et la chef du service politique, les relations sont tendues.
Inviter tant de beau linge, à la fois de droite et de gauche, est aussi pour elle une manière d'afficher l'étendue et la force de son réseau.
Ce jeudi 3 avril, dès 19 heures, la file de voitures à chauffeur et vitres teintées
devant le siège parisien de l'agence, place de la Bourse, donnait un avant-goût du beau linge concentré à l'intérieur.
Au 7e étage, dans la salle rénovée du conseil d'administration, une bonne centaine de personnes trinquaient, papotaient et suaient ensemble, compressées dans la chaleur. Des membres du nouveau gouvernement constitué la veille et autoproclamé " gouvernement de combat " sirotaient du champagne.
Vers 19 h 30, la plupart des invités sont là quand un brouhaha annonce l'arrivée d'un
gros calibre. C'est Manuel Valls. Jean-Luc Mélenchon tente de se cacher derrière un pilier, mais il n'échappe pas à la poignée de main avec le premier ministre, lequel fait le tour de l'assemblée. Emmanuel Hoog prononce son discours d'hommage à la journaliste. Puis Manuel Valls, tout frais nommé, qui était là pour sa " première sortie publique ", comme il l'a souligné, prend la parole d'autorité, comme s'il était venu pour ça. 
" Nous nous sommes connus tout petits ", dit-il, faisant allusion au début des années
1990 où Sylvie débutait à l'AFP alors qu'il était au cabinet de Michel Rocard.
Quand il devient conseiller de Lionel Jospin à Matignon, le bureau de l'AFP se trouve juste en dessous du sien. " Quand vous entendiez mes pas un peu plus vite, vous saviez que j'allais venir vous engueuler ", rappelle-t-il pour louer l'impartialité de la journaliste.
Un peu plus tard, nouveau brouhaha. Des gars à oreillettes se postent aux quatre coins
de la pièce. Le président Hollande arrive, décontracté, débonnaire. Il distribue des
bises et serre les mains comme sur le marché de Tulle, lance des blagounettes à tout
le monde, visiblement content de cette ambiance amicale où personne, pour une fois,
ne lui est hostile. Son record de France d'impopularité paraît glisser sur lui comme sur les plumes d'un canard. Les journalistes veulent tous leur " selfie " avec lui, et le président n'a pas son pareil pour sourire devant le smartphone.
Sylvie Maligorne, réputée émotive, fond en larmes. Elle le connaît depuis si longtemps, ce chef de l'Etat qu'elle tutoie et appelle François depuis ses balbutiements de député en Corrèze. " C'était normal que François soit là ", insiste une collègue qui n'arrive pas non plus à appeler le président " président ". " Je n'imaginais pas de ne pas venirrenchérit Jean-Louis DebréOn en a passé des heures ensemble, dans la salle des Quatre-Colonnes… "
" C'était une fête privée, précise Sylvie Maligorneorganisée avec mes petits sous… " Sauf qu'en ces temps où chaque instant de la vie se claironne sur les réseaux sociaux, le privé est déjà public.
Chacun y va de sa photo sur son smartphone. " Tu me prends avec Manuel ? " " François,
un selfie ! " On voit François Hollande et Jean-Luc Mélenchon, frères ennemis de la gauche, qui gazouillent dans un coin. Jean-Luc qui tapote la joue de François en riant. Les UMP Valérie Pécresse et Christian Jacob qui taquinent Valls et pouffent avec le Vert Jean-Vincent Placé. Le même en grande discussion avec Sapin, Valls et le président du Conseil constitutionnel, Jean-Louis Debré.
Le communiste Pierre Laurent, presque gai. Debré et Mélenchon qui font un selfie. Les journalistes à tu et à toi avec chacun.
Et vas-y que je tweete. Les photos circulent en temps réel, se retweetent. L'effet de
sens est brutal : journalistes, politiques, tout le monde trinque, rigole, blague, s'embrasse. Un journaliste maison a comme un pressentiment : " Je sens qu'on va s'en prendre plein la gueule. "
La fête continue, joyeuse et encore innocente. Mais pendant ce temps, sur Twitter,
les moqueries commencent. Les ricanements. Les indignations éthiques, outragées,
photos à l'appui. " Petite sauterie entre amis ". " L'oligarchie réunie ". " Collusion médias/pouvoir ". " Le tout politique assiste au pot de départ d'une journaliste : quelle indépendance de l'AFP ? " " Chère@Maligorne, vous ne remettez pas en question votre indépendance à l'aube de la retraite ? " " Mal à l'aise avec ce pot de départ à l'AFP où se pointent le PR, le PM et autres responsables politiques. #MelangeDesGenres "
Blogs, articles, murmures.
Vers 21 h 30, les politiques sont partis, les autres ont commencé à danser sans s'imaginer que la petite fête est déjà devenue une affaire médiatique. On est loin des milliers de dépêches envoyées chaque jour par l'AFP à ses clients.
Voilà, servi sur un plateau, notamment pour le Front national, qui n'était pas convié, un symbole de plus du " tous pourris ", de la collusion entre journalistes et politiques. Et un indice aussi du discrédit grandissant porté sur ces deux professions ensemble. Une histoire très française, somme toute, et du pain bénit pour le justicier des médias, Daniel Schneidermann. " Cocktail clandestin du Tout-Etat ", écrit-il dans
son blog d'Arrêt sur images, moins pour y dénoncer la collusion que le silence fait par l'AFP sur l'événement : " Rien à redire au fait que le Tout-Etat se presse au pot de départ d'une journaliste de l'agence de presse nationale. Plus troublant est le fait que cette agence n'en dise pas un mot sur ses fils. "
Que se sont dit d'important Hollande et Mélenchon, qui attendait derrière son poteau son tour de poignée de main ? Leurs cinq minutes d'échange souriant ont mis l'assemblée en émoi. " Tu nous mets en danger ", lui a dit le coprésident du Parti de gauche. 
" Voyons-nous ", lui a répondu le président.
Et puis Mélenchon a pris Hollande en photo, comme tout le monde, avant de s'en aller dîner avec Jean-Vincent Placé.
Le Canard enchaîné aussi y est allé de sa leçon sur " le petit moment de connivence ". L'hebdomadaire a pourtant lui-même institutionnalisé une fête annuelle où accourt le milieu politico-médiatico-intello-judiciaire, sans qu'il n'en soit rien raconté dans ses colonnes. " C'était une soirée privée ", répète Sylvie Maligorne.
A l'AFP, agence de presse semi-publique, on est particulièrement sensible aux sarcasmes. D'autant que l'ancienne chef du service politique est connue pour son professionnalisme et son indépendance d'esprit. " Je quitte la politique, je voulais juste associer ceux qui m'ont accompagnée, et voilà… ", dit-elle, blessée.
L'indépendance des journalistes envers leurs sources est une affaire délicate. Pas de journalisme sans sources, pas de sources sans l'entretien d'une relation savamment dosée.
A Paris, haut lieu de la concentration des pouvoirs, les élites se fréquentent davantage que dans les pays moins centralisés et pèchent d'autant plus par consanguinité. Après le pot de Sylvie Maligorne, les gardiens de l'éthique se passaient le mot : " Jamais on ne verrait ça en Angleterre, aux Etats-Unis, en Allemagne !
Ah ! l'irréprochable presse anglo-saxonne, mythe du modèle absolu, parangon d'une morale dressée par le protestantisme !
Dans lesdits pays, cette admiration française fait sourire.
En Angleterre, personnalités politiques du gouvernement et de l'opposition, y compris le premier ministre, ne boudent pas les réceptions organisées par des médias ou des journalistes. Tony Blair était le premier à raffoler de ces réunions. Ils se retrouvent presque tous à la fête annuelle de The Economist, hebdomadaire peu soupçonnable de collusion avec le pouvoir. 
" La vraie différence avec la France, estime Ben Hall, du Financial Timesest que les journalistes politiques anglais ne sont pas confinés à la couverture d'un parti ou d'un lieu, et développent des liens moins étroits avec les politiques. "
En Allemagne, il n'est pas anormal non plus que la chancelière, les ministres et les leaders de l'opposition se rendent à des réceptions de journalistes. Idem pour le président aux Etats-Unis. " Cette fête aurait pu avoir lieu à New York, estime un journaliste du Wall Street Journal. C'est votre réputation française qui vous colle
à la peau. "
Marion Van Renterghem