LA guest star du jour, c'est lui, Bernard Thibault. Arrivé en début de matinée, jeudi 10 juin, au 47ème congrès de la CFDT, le secrétaire général de la CGT a été fortement applaudi par les 1.500 militants réunis à Tours. Rien à voir avec ce qui s'était passé il y a pile six mois, le 10 décembre, au congrès de la CGT à Nantes. Bernard Thibault qui, dans un premier temps, avait invité François Chérèque, lui avait au dernier moment conseillé de rester à Paris, de peur que l'opposition cégétiste interne proteste bruyamment contre sa venue.

"Vous ne pouvez pas faire de comparaison entre les différents accueils puisque François Chérèque n'était pas venu, nous répond le responsable de la CGT en jouant sur les mots. Mais je le remercie de cette invitation et de l'accueil chaleureux."

Cette arrivée largement saluée révèle un climat très tendu entre le gouvernement et les syndicats, à propos de la réforme des retraites. Les militants cédétistes n'apprécient guère de voir les mesures du futur projet de loi, distillées au compte-goutte dans la presse, avant la fin de leur congrès et l'arrêt de leurs décisions sur le dossier.

"J'ai le sentiment que le gouvernement est en train d'essayer de pourrir le congrès de la CFDT", a même lancé rageusement François Chérèque.

Alors, dans cette vive ambiance, "les militants reconnaissent en Bernard Thibault, un camarade de combat", analyse Bernard Vivier, directeur de l'Institut supérieur du travail,* venu assister au congrès. Et derrière ces applaudissements, se cachent aussi l'envie d'en finir à jamais avec un précédent souvenir, certes assumé par les militants présents mais toujours douloureux, celui de 2003.

Bernard Thibault est là, les temps ont donc changé. Lors de cette précédente réforme des retraites menée par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, François Chérèque avait parlé de "compromis acceptable" avant de perdre des dizaines de milliers de militants, alors que Bernard Thibault avait rejeté en bloc la réforme.

 

Interrogé sur l'évolution des positions de François Chérèque à propos des retraites, Bernard Thibault explique sobrement "que les regrets ne servent à rien", que 2003 et 2010 sont "des périodes qui n'ont rien à voir".

Et, de fait, Bernard Vivier remarque qu'aujourd'hui "CFDT et CGT s'emboîtent bien sur la question des retraites. Les deux centrales se complètent plus qu'elles ne s'opposent. La CFDT met plus l'accent sur la pénibilité, la CGT davantage sur la taxation du capital..."

Et cette fois-ci, le gouvernement a, selon lui, "davantage choisi d'avancer avec la CGT", en ne remettant pas en cause tout de suite les régimes spéciaux et en ne touchant pas au mode de calcul des pensions du public (les six derniers mois de carrières contre les vingt-cinq meilleures années dans le privé).

Mais attention à ne pas faire preuve de naïveté. S'ils partent unis pour s'opposer à la réforme du gouvernement, s'ils appellent tout deux leurs militants à le dire dans la rue le 24 juin, les deux syndicats connaissent leur divergence.

Et à la CFDT, les rancœurs contre la CGT sont encore fortes. Le militant qui défendait l'article sur l'augmentation de la durée de cotisation -moment fort du congrès - a ainsi cherché à convaincre la salle:

"On s'en est tellement pris par la CGT et FO [en 2003, ndlr], qu'on va leur faire la démonstration que c'est nous qui parlons juste sur les retraites."

 

L'amendement qui visait à supprimer l'article sur la nécessaire hausse de cotisation a ainsi été rejeté à 58,9% des votes contre 41,1%. La ligne défendue par la direction l'a emportée. Mais la victoire est mesurée. Et cette majorité plutôt faible comparée aux autres débats soumis aux votes, démontre que les positions de nombre de militants ne sont pas si éloignées de celles de leur camarades de la CGT, qui ne sont pas de fervents partisans de l'augmentation de la durée de cotisation. D'où les applaudissements nourris du début de la matinée.

 

Par Dominique Perrin,

envoyée spéciale de Challenges à Tours,

10 juin 2010.

 

* L'Institut Supérieur du Travail a été créé e 1971, par Georges Albertini, condamné en1944 pour "intelligence avec l'ennemi",  avec des fonds du grand patronat, avec le concours d'ancien "kollabos", mais aussi d'Alain Madelin,  pour former des dirigeants d'entreprises  dans leur lutte contre les syndicats, et des hommes de main des "syndicats-maisons", telle la CFT.