En continuité de son travail philosophique, ce dernier a écrit ce texte polémique, à destination du grand public,  afin de souligner les limites du droit de vote universel. Certes le ton est plus proche du discours idéologique, que du discours rationnel de la philosophie, mais il a pour ambition de donner à réfléchir au plus grand nombre. D’une certaine façon ce texte fait la démonstration qu’on ne s’adresse au nombre que par voie idéologique.

C’est ce que fait ici Jean Salem.

Il récupère l’outil idéologique pour servir les analyses philosophiques auxquelles il adhère. Ainsi ce texte permet-il de réfléchir en même temps la difficulté à transmettre la réflexion philosophique auprès du plus grand nombre.

C’est donc à retourner l’idéologie dominante en son contraire, que se prête l’auteur.

 Pour Jean Salem, l’erreur politique majeure réside dans le suffrage universel et dans cette mauvaise compréhension de l’abstention, sans cesse évoquée pour être dénoncée, porteuse en fait d’un imaginaire qui lui confère tous les pouvoirs quand les élections sont perdues par un candidat ou un parti. S’il n’y avait pas eu tous ces abstentionnistes, entend-on de tous côtés !

D’où les campagnes en faveur du vote.

Même si on sait pertinemment que l’abstention, dans l'une de ses significations, n’est pas nécessairement porteuse de valeurs progressistes. Un SDF n’est pas un homme éclairé seulement du fait d’être un SDF. La pauvreté n’a pas la vertu d’éclairer l’esprit. Ces raccourcis simplistes manquent le sens du geste abstentionniste. De la même façon le suffrage universel est-il à repenser. « Quand Bonaparte [Napoléon III] eut assassiné la République, déclarait Liebknecht, il proclama le suffrage universel. Quand le comte de Bismarck eut assuré la victoire des hobereaux prussiens, il proclama le suffrage universel » (p. 46).

Le livre de Jean Salem, dès l’introduction, justifie sa démarche. Ce n’est pas simplement un jeu rhétorique auquel il se prêterait. Non. « Et puis voici que nous y sommes : les héritiers du fascisme et du national-socialisme relèvent la tête en Europe… » (p. 9).

Il s’agit de comprendre, mais de réagir aussi.

Comprendre ?

C’est les trois parties de l’ouvrage :

1) tableau de « l’actuel cirque électoral »,

2) confiscation du pouvoir que ce cirque autorise et entretient sous nos yeux,

3) des élections ininterrompues dans lesquelles on fait vivre le citoyen des démocraties fatiguées.

Le bilan est clair. Nous sommes dans « une période de crise suraigüe du capitalisme, [d’une] période d’anxiété et de troubles, [d’une] période qui sent l’avant-guerre ».  Du Coriolan de Shakespeare à Marx ou encore Maupassant et Mirbeau, nombreuses sont les sources qui s’inquiètent de cette « agrégation des opinions ». Une procédure électorale ne porte pas en elle les critères de moralité, d’honnêteté…

« Votez pour moi ! Pour vous, cela ne changera rien. Mais, pour moi, beaucoup ! »

(un candidat à des élections en Croatie, p. 103)

D’autre part, en matière de vérité, la majorité n’a pas nécessairement raison. Mais il y a surtout une véritable confiscation du pouvoir politique.

A côté de ce pilier du droit de vote qu’est le suffrage universel auquel tous les citoyens peuvent prétendre,  constat est fait de l’abandon du pouvoir à un « ailleurs », à l’origine d’une oligarchie, éloignant l’opinion publique des questions qui l’inquiètent.

Droit de dupe, en somme, cet universel qu’est le droit de vote.

Situation paradoxale : une extrême valorisation de la participation politique et une confiscation du politique par des nébuleuses d’intérêts difficilement identifiables  comme c’est le cas aux États-Unis avec les lobbyistes chargés de promouvoir les intérêts de certains groupes auprès des politiques. La participation politique s’avère dès lors tout à fait illusoire.

L’État vend par tranches le secteur public. En contrepartie, les associations voient de plus en plus leur rôle augmenter pour « restaurer des liens sociaux et familiaux qui tendent à s’effriter » (p. 55) : démission de l’État et « professionnalisation », voire « monétarisation de la solidarité » (p. 55).

Disparition de l’État, un service public qui se minimalise, des intérêts invisibles : on assiste à une véritable explosion de l’abstention. L'auteur propose à ce sujet l’analyse d’Isabelle Garo, L’idéologie ou la pensée embarquée (2009), qui rapporte un extrait d’un rapport de la Commission Trilatérale, ce cénacle d’hommes d’affaires et de décideurs politiques : « Le fonctionnement efficace d’un système démocratique requiert en général un certain niveau d’apathie et de non-participation de la part de certains individus et groupes » (cité p. 71). Une armée électorale de réserve, conclut Jean Salem.

Sondages, enquêtes d’opinion, répétition à l’identique des informations qui s’uniformisent d’un pays à l’autre, l’opinion publique est sans cesse invoquée, alors qu’elle n’est qu’un artefact… Plus on en réfère à l’opinion publique, plus le citoyen se perd, se dissout… 

« C'était un de ces hommes politiques à plusieurs faces, sans conviction, sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses, avocat de province, joli homme de chef-lieu, gardant un équilibre de finaud entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républicain et de champignon libéral de nature douteuse, comme il en pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel. »

Maupassant, Bel-Ami, deuxième partie, chapitre II. 

Pour Jean Salem, tout est presque dit dans cette formule de Maupassant.

Que faire ? Réponse de l’auteur : « Un tel système, il ne s’agit pas de l’humaniser. […] Il faut l’abattre. Après quoi, c’est promis : je me rendrai aux urnes sans barguigner » (p. 104).

Paul Claudel écrira à propos des élections qu’elles sont « l’abdication rabâchée tous les quatre ans par un peuple gâteux » (p. 57) Après le résultat des élections européennes, abdiquer, ce serait accepter.

On ne tire pas de leçons de l’histoire, mais il y a parfois un sentiment de déjà vu…

 

 

Maryse Emel