Au-delà du périphérique...
par Jean LEVY
"canempechepasnicolas" en avait fait son cheval de bataille depuis de nombreuses années :
le mouvement social sans la participation active des population des banlieues est voué à l'échec.
Sauf dans la bataille contre le CPE en 2006, où alors massivement les jeunes et leurs familles avaient franchi le périphérique pour constituer le gros des manifestants - ce qui avait donné la victoire - les multiples mobilisations syndicales qui ont jalonné la bataille sociale tout au long des dernières années se sont privées de cet apport décisif.
Nos défilés plan-plan traversaient des avenues mortes avec des fenêtres closes, dans un Paris indifférent, voire hostile.
Et ce furent des batailles perdues.
Face à cette désastreuse situation, nous préconisions des manifestations au cœur même des banlieues ouvrières, traversant les grands ensembles, de Montreuil à Bobigny, par exemple, marches préparées par un travail préalable d'explication vis-à-vis de ces populations jusque là abandonnées, en démontrant que nos ennemis étaient communs, nos luttes devaient l'être également, et que changer le monde n'était possible , comme disait déjà la chanson des Canuts, que "quand tous les pauvres s'y mettront".
Aujourd'hui, des milliers de citoyens ont reconquis, à Paris, la place de la République et celle de centres villes en province.
C'est une première victoire. Mais l'heure est venue de franchir le périphérique pour gagner à la bataille la population la plus exploitée, que nos gouvernants de droite comme de la fausse gauche, par un apartheid social, ont exilé loin des centres de décisions et des beaux quartiers.
Refoulés dans ce que les médias possédés par les possédants nomment, avec tout le mépris du riche, les "Quartiers", il faut bousculer la géographie urbaine et rassembler, par delà le périphérique, et désenclaver socialement les banlieues, situées hors les murs, pour ne faire qu'un seul front des prolétaires. Alors, oui, la grande bourgeoisie du 6ème, du 16ème, er de Neuilly prendra peur, et avec elle, leurs politiciens qui tiennent, en leur nom, le pouvoir.
Il ne tient qu'à nous, à vous tous, de réaliser ce vieux rêve ouvrier "Prolétaires de tous les pays, unissez-vous" en commençant par l'ensemble des couches populaires de notre propre nation.
C'est dans cet esprit que nous nous réjouissons des initiatives citoyennes qui se développent dans ce sens et que nous rapportons ci-dessous.

Nuit Debout : le mouvement Banlieues Debout gagne les quartiers
Depuis plus de 11 jours, le mouvement Nuit Debout occupe la place de la République, à Paris. Des centaines de mouvements similaires ont vu le jour partout en France et depuis quelques jours, la traînée de poudre atteint la banlieue. A Montreuil, Ivry-sur-Seine ou Créteil, les militants n'en démordent pas. Zaman France a voulu comprendre leur démarche et connaître leurs attentes. Exclusif.
L'enracinement du mouvement semble inéluctable, mais ne se fera pas sans les populations issues des banlieues. Banlieues Debout est née.
Les instigateurs de Nuit Debout l'ont bien compris et multiplient ci et là, les appels aux banlieues. Des acteurs bien connus des milieux associatifs des quartiers comme Amal Bentounsi ou encore Almany Kanouté se sont ainsi exprimés sur la place de la République le week-end du 9 avril.
Montreuil, première commune de banlieue a lancé sa Nuit Debout.
Montreuil, en Seine-Saint-Denis, est la première commune de banlieue parisienne à véritablement répondre à l'appel, le vendredi 8 avril. Entre 200 et 300 personnes se sont mobilisées sur la place Jean-Jaurès.
Tout est parti de la mobilisation lycéenne locale contre la loi El Khomry. «On a bloqué nos lycées et organisé une AG (assemblée générale, NDLR) interlycéenne dès le 9 mars, témoigne Henni Darrat, en première au lycée Eugénie Cotton à Montreuil. Je vais à la place de la République tous les soirs depuis qu'ils ont lancé le mouvement et j'ai rapporté l'idée de faire une Nuit Debout dans ma ville, pour répondre à l'appel de faire émerger ce mouvement dans les banlieues.»

Au milieu, Henni Darrat, lycéen montreuillois en pleine mobilisation place Jean-Jaurès.
Renforcer Paris, tout en gardant son autonomie
La seconde mobilisation montreuilloise a eu lieu samedi 9 avril. «On s'est retrouvé au centre ville et on est parti renforcer la présence à République», assure Henni. «Il n'est pas exclut que le mouvement d'Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne, NDLR) finisse aussi à République mercredi 13 avril» annonce Sarah Misslin, militante participante du mouvement Ivry Debout.
Le but de ces rassemblements est non seulement de convier ceux qui se mobilisent à rejoindre la place de la République dans un but de «convergence des luttes», du nom d'un des mouvements fédérateur de Nuit Debout, mais aussi de garder une véritable existence locale. «On ne veut pas de paternalisme parisien, explique clairement David Cousy, militant associatif de Créteil et un des membres fondateurs du mouvement Banlieues Debout. En banlieue, nous sommes assez matures pour créer nos mouvements et porter nos revendications.»

Sarah Misslin, militante d'Ivry-sur-Seine
Et malgré des spécificités territoriales, les questions socio-économiques priment largement dans les revendications. Pour Sarah Misslin, «la loi du travail cristallise, mais la colère va au delà de ça.»
A Saint-Denis, dans le 93, les manifestants réclament par exemple le relogement des victimes de l'intervention du RAID après les attentats de Paris, mais aussi des papiers pour tous, des moyens pour l'éducation, la culture etc. peut-on lire sur le tract local pour finir par une revendication plus fondamentale exprimée en ces termes : «Un autre choix de société».
«On veut une République inclusive ! Les gens ont envie de participer : on en a marre d'être infantilisés», assène David Cousy, avouant que l'espoir d'une sixième République pointe son nez.
Les premiers à se lancer sont donc principalement issus de villes qui sont historiquement des fiefs communistes, dont les réseaux sont omniprésents dans les mobilisations.

Tract d'appel à mobilisation à Saint-Denis.
Les liens inter-banlieues de l'ancienne ceinture rouge en action
Reprenant le hashtag #OnVautMieuxQueça très utilisé sur les réseaux sociaux contre la loi El Khomry, un mouvement local s'est donc créé à Ivry-sur-seine, dans le Val-de-Marne et organise mercredi 13 avril, sa première Nuit Debout à 18h, place Voltaire. Derrière cette mobilisation : la section locale du PCF.
«On a fait des réunions chaque mercredi autour de la mobilisation contre la loi sur le travail, témoigne Sarah Misslin, membre du collectif et secrétaire de section du PCF local. On veut sortir du partisanisme même si c'est vrai que le PCF est moteur. On n'a malheureusement pour le moment pas inventé de nouvelles façons de faire que partis/syndicats et l'avenir de ce mouvement se définira en fonction de sa capacité à se structurer, affirme la militante qui précise la présence d'autres mouvements syndicaux et politiques divers. «Dans ce collectif, je ne me mobilise pas au nom du parti. Dans les réunions des partis on sait toujours comment ça va se passer, là, naissent des idées nouvelles, continue-t-elle. C'est l'inconnu, cette mobilisation, et c'est excitant !»
«Que des liens et réseaux militants politiques soient exploités pour mobiliser ne me pose aucun problème, déclare de son côté, David Cousy. Tant qu'il n'y a pas de récupération et que ces mobilisations restent autonomes et indépendantes.»
L'effet boule de neige fonctionne dans les quartiers populaires : une dizaine de territoires concernés
A Saint-Denis, les organisations aussi diverses que les étudiants de Paris 8, les CGT professionnelles, les Bonnets d'âne (mobilisés pour défendre l'école), les divers sections du syndicat Sud, le PCF etc. appellent à un rassemblement «comme à Ivry, le 13 avril».
«Ivry est moteur dans le Val-de-Marne qui est moteur dans la région : si ça marche mercredi, ça va donner du souffle» prévient Sarah Misslin.
«Des étudiants de Créteil nous ont contacté pour nous demander comment on s'y était pris, témoigne Henni, à Montreuil. On est évidemment prêts à aider et soutenir toutes les démarches de nos voisins.»
Fortes de ces liens et soutiens, les Nuits debout dans les communes de banlieue parisienne poussent comme des champignons : Marne-la-Vallée, Mantes-la-jolie, Saint-Denis, Saint-Ouen, le Blanc-Mesnil, Créteil, Aubervilliers et Evry Courcouronnes, ancienne mairie de Manuel Valls. «De leur côté, je sais que Vitry-sur-Seine va faire sa Nuit Debout, Villejuif aussi. Bonneuil-sur-Marne y réfléchit» liste Sarah Misslin.
Almamy Kanouté : «Tisser des liens au delà de toutes ces frontières.»
Trois départements sont concernés : la Seine-Saint-Denis, le Val-de-Marne, la Seine-et-Marne et les Yvelines. «Des territoires parmi les plus pauvres, et ce n'est pas anodin», affirme David Cousy, surpris par la démultiplication du mouvement, qui atteint progressivement les quartiers populaires provinciaux, comme Vaulx-en-Velin dans la banlieue lyonnaise.
Le virus Nuit Debout se propage progressivement jusque dans les quartiers populaires et présage d'un enracinement solide dans les consciences, et peut-être dans le paysage politique français. Interviewé par Reporterre.net, Almamy Kanouté a déclaré primordial de «tisser des liens au delà de toutes ces frontières que l'Etat nous a imposé. Quand on fera l’expérience du combat commun, là on réussira à faire trembler l'Elysée.»
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