Le Monde.fr | 12.07.2014
Nicolas Sarkozy quitte son domicile parisien, le 2 juillet. | REUTERS/GONZALO FUENTES
Le Monde a pu prendre connaissance des nombreux éléments matériels – écoutes téléphoniques, perquisitions – nourrissant la procédure à l'encontre de Nicolas Sarkozy, de son avocat, Thierry Herzog, et du premier avocat général près la Cour de cassation, Gilbert Azibert. Ils expliquent les chefs de poursuite, particulièrement forts, signifiés par les juges Patricia Simon et Claire Thépaut : « corruption active », « trafic d'influence actif » et « recel de violation du secret professionnel ». Le 2 juillet, au soir de sa mise en examen, M. Sarkozy avait dénoncé une volonté de l'« humilier » et qualifié les incriminations retenues contre lui de « grotesques ».
« MOI JE VAIS À MONACO ET JE VERRAI LE PRINCE »
L'incrimination la plus infamante est celle de « corruption active ». En clair, il est reproché à M. Sarkozy d'avoir promis à M. Azibert, désireux d'obtenir un poste au sein d'une juridiction monégasque, d'intervenir en sa faveur. Et ce, en récompense des informations que le magistrat se faisait fort d'obtenir sur le déroulement des travaux de la Cour de cassation, saisie du dossier Bettencourt. La haute juridiction devait notamment se prononcer, en mars, sur la régularité de la saisie des agendas de l'ancien chef de l'Etat.
Les juges se fondent sur une série d'écoutes téléphoniques, opérées sur les téléphones portables de MM. Sarkozy et Azibert, entre septembre 2013 et mars 2014. L'ex-président et son avocat conversent principalement, à partir du 11 janvier, par l'intermédiaire de deux portables acquis sous une identité d'emprunt, Paul Bismuth, pensant déjouer d'éventuelles surveillances. Le 5 février, les deux hommes évoquent M. Azibert. « Il m'a parlé d'un truc sur Monaco, parce qu'il voudrait être nommé au tour extérieur », commence Me Herzog. « Je l'aiderai », répond M. Sarkozy, qui lâche cette phrase à propos du magistrat : « Moi, je le fais monter. »
« Ben oui, reprend Me Herzog, parce qu'il va y avoir un poste qui se libère au Conseil d'Etat monégasque et... euh... il était bien placé. Mais, simplement, il me dit... euh... j'ose pas demander. Peut-être qu'il faudra que j'aie un coup de pouce. Ben je lui ai dit : tu rigoles avec ce que tu fais… » « Non, ben t'inquiète pas, dis-lui, coupe M. Sarkozy. Appelle-le aujourd'hui en disant que je m'en occuperai parce que moi je vais à Monaco et je verrai le prince. »
« T'OUBLIES PAS DE DIRE UN MOT POUR GILBERT »
M. Sarkozy doit en effet se rendre en Principauté le 25 février. Le 23 février, Me Herzog revient à la charge, toujours sur le téléphone « protégé ». « C'est toi qui me rappelles sur l'autre après », indique-t-il d'ailleurs d'emblée à M. Sarkozy, allusion à leurs téléphones officiels, susceptibles selon eux d'être écoutés. « Vu que tu es sur place , si jamais t'as l'occasion, t'oublies pas, si tu as la possibilité, de dire un mot pour Gilbert. Pour le Conseil d'Etat. Le poste qui se libère… » « Et oui, oui, oui, bien sûr »,approuve M. Sarkozy, qui précise à son avocat qu'il peut rassurer M. Azibert : « Ben dis-lui que je suis là-bas… »
Le lendemain, 24 février, M. Sarkozy annonce à Me Herzog : « Gilbert, je vais essayer de voir le ministre d'Etat de Monaco pour lui dire. » « Ah c'est génial ! », dit l'avocat, qui précise : « Il est déjà plus ou moins, tu vois, sur une short list, mais enfin, si tu donnes un coup de main, évidemment, ce sera toujours mieux. » « Tu peux lui dire, reprend M. Sarkozy, que je vais faire la démarche auprès du ministre d'Etat demain ou après-demain. »
« ÇA M'EMBÊTE DE DEMANDER »
Le 25 février, M. Sarkozy est sur le Rocher. A 10 h 20, il appelle Me Herzog : « Je voulais te dire, pour que tu puisses le dire à Gilbert Azibert, que j'ai rendez-vous à midi avec Michel Roger, le ministre d'Etat de Monaco. »« Ministre d'Etat, ouais, bon bah super, bah je vais l'appeler maintenant »,se réjouit Me Herzog. « Il veut un poste de conseiller d'Etat ici ? »,redemande M. Sarkozy. « Euh... oui, qui va se libérer en mars, et donc il avait postulé disant que ça lui plairait comme fonction puisqu'il peut l'exercer », confirme Me Herzog. « OK, conclut M. Sarkozy, tu peux lui dire que je…, à midi, je ferai la démarche, puis je t'appellerai pour te dire ce qu'il en est. »
Le lendemain matin, 26 février, à 11 h 19, M. Sarkozy rappelle son avocat et ami. Mais, surprise, cette fois les deux hommes discutent sur leurs portables « officiels », qu'ils savent donc sur écoute.
« Je voulais te dire un mot à propos de ce que tu m'as demandé pour ton ami Gilbert », attaque M. Sarkozy. « T'as pu faire quelque chose ou pas ? »« Non mais, je… Tu vas m'en vouloir, mais, j'ai réfléchi depuis. J'ai eu le ministre d'Etat qui est un type très bien, qui voulait me parler de la situation à Monaco (…) Et, je préfère te le dire, je lui ai pas parlé de Gilbert, bon. » « Ah bon ! », s'exclame Me Herzog.
« Pourquoi, parce que, parce que d'abord c'est pas venu dans la conversation, ça m'embête et pour te dire, ça m'embête de demander quelque chose alors que je connais pas très bien », explique M. Sarkozy.« J'ai pas foutu dans la conversation euh… quelque demande… », ajoute-t-il. « Je t'avais dit que je le ferai… Et puis j'ai réfléchi, ça va paraître très bizarre (…) J'ai trouvé que ça ferait un peu ridicule donc j'ai préféré ne pas en parler. »
DISCUSSION SUSPECTE
Pour les policiers de l'Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF), cette discussion est suspecte. C'est en effet la première fois que les deux hommes font référence à M. Azibert sur leurs lignes officielles. Encore plus surprenant, quelques minutes plus tard, M. Sarkozy rappelle son avocat, cette fois sur la ligne Bismuth, pour lui dire… la même chose.
« Bon bah, j'espère que tu ne m'en veux pas, hein ?, lui demande-t-il. Ça ne me pose pas de problème en soi, mais, si tu veux, je ne l'ai pas senti d'en parler, j'ai pas envie. » « Bah oui, mais quand on sent pas quelque chose… », renchérit Thierry Herzog. « Après, moi, j'aime beaucoup le prince, reprend M. Sarkozy, après, s'il y a un problème, c'est moi qui serai responsable, parce qu'on leur aura conseillé de prendre quelqu'un qui ne ferait pas l'affaire. »
Ces deux communications successives suscitent deux interrogations : pourquoi M. Sarkozy prend-il subitement le risque d'évoquer le cas Azibert sur son téléphone officiel ? Et pourquoi rappeler son conseil sur l'autre numéro pour dire exactement la même chose ?
Pour les enquêteurs, la réponse est simple : ils pensent avoir établi que MM. Sarkozy et Herzog ont bénéficié au cours de la journée du 25 février d'une indiscrétion leur ayant permis d'apprendre que leurs portables « secrets » étaient aussi sous surveillance. Sachant leur stratagème téléphonique découvert, et surtout le contenu de leurs précédentes conversations dévoilé, les deux hommes auraient donc adapté leur discours.
Et, éventuellement, leurs actes, à savoir que M. Sarkozy aurait renoncé in extremis à intervenir.
/image%2F1445552%2F20150209%2Fob_1e45f9_logo-communard.jpg)