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Entre silence et hostilité :

les médias « accueillent » Chomsky à Paris

 

par Laurent Dauré

 

Ils l’ont montré à maintes reprises : la poignée de journalistes et d’intellectuels parisiens qui se servent à l’envi des médias dominants comme caisse de résonance n’apprécient guère Noam Chomsky [1]. Lorsqu’il n’est pas simplement ignoré – ce qui reste la règle –, Chomsky subit de véritables salves de dénigrement. Sa venue à Paris le mois dernier n’a pas changé la donne. Au contraire, les apprentis tireurs d’élite [2] des médias installés ont même ajouté une nouvelle arme à leur arsenal : renvoyer, sans rien dire de ses arguments, l’intellectuel radical – et parfois même le linguiste – à sa vacuité.

Un chef-d’œuvre de journalisme culturel…

 

Trois décennies ont passé depuis la dernière visite de Chomsky en France. Serge Halimi, le directeur du Monde diplomatique, a fourni une explication à cette longue absence : Noam Chomsky « n’apprécie pas trop la scène intellectuelle française, son moralisme hypocrite, la place qu’elle consacre à des penseurs de petit calibre, presque toujours situés dans un même spectre idéologique très étroit » [3].

 

Les carpes médiatiques

 

Pour le retour de Chomsky, le comité d’accueil médiatique est – sans surprise – clairsemé. La plupart des médias n’ont ni annoncé ni relaté le passage de Chomsky à Paris alors que durant son séjour il a donné entre le 28 et le 31 mai quatre conférences (deux au Collège de France, une au CNRS et une à la Mutualité) et a participé à deux discussions (avec des lycéens à Clichy et avec des syndicalistes à la Maison des Métallos) [4].

 

Si l’on n’était pas un lecteur du Monde diplomatique ou un auditeur de l’émission de Daniel Mermet sur France Inter (« Là-bas, si j’y suis »), il fallait être très attentif pour savoir que Noam Chomsky était en France [5].

 

Noam Chomsky étant l’un des intellectuels les plus lus au monde, les médias, habituellement friands d’ « évènements exceptionnels », auraient pu se prévaloir de cette audience pour rendre compte de son passage à Paris, mais ils ont fait preuve d’une retenue dont on ne les croyait pas capables.

 

Lorsqu’il s’agit du énième opus très hexagonal – que l’on oubliera le mois suivant – de Bernard-Henri Lévy, Jacques Attali, Michel Onfray ou Max Gallo, la France entière, toutes affaires cessantes et avec tambours et trompettes, est informée de « l’évènement ». Seulement, Chomsky, lui, critique les médias dominants et les médiacrates qui en contrôlent l’accès ne semblent pas apprécier cet affront.

 

Le moins que l’on puisse attendre des responsables des rédactions, et en particulier des tenanciers des pages, des rubriques et des émissions culturelles, ce n’est évidemment pas qu’ils fassent l’éloge de la pensée de Chomsky ou qu’ils témoignent d’un enthousiasme particulier à l’occasion de sa venue en France, mais qu’ils rendent compte, de façon honnête et substantielle des conférences qu’il a données et des idées qu’il y a avancées, ne serait-ce que parce que le public y est venu en nombre.

 

À part Le Parisien (le 31 mai), qui a consacré un article – certes un peu anecdotique – à la rencontre de Chomsky avec les lycéens de Clichy, et La Croix (le 3 juin), aucun grand média n’a fait de compte rendu des différentes interventions du linguiste à Paris. Et seul Frédéric Taddéï a reçu Chomsky à la télévision (« Ce soir (ou jamais !) », France 3, le 31 mai) dans une émission au titre un peu tapageur mais nullement inexact :

« Chomsky : le penseur le plus célèbre du monde face à l’actualité ».

 

Mais, voyez-vous, si Le Monde n’a pas donné la parole à Noam Chomsky, c’est parce que celui-ci aurait refusé de la prendre… dans les colonnes du Monde, une institution que la petite coterie intellectuelle parisienne doit trouver beaucoup plus respectable que le Collège de France.

C’est du moins ce que l’on apprend dans le supplément Le Monde des livres du 4 juin : « Hélas, il a refusé d’intégrer à ce programme [de conférences] » Crime suprême. Or, en l’occurrence, Chomsky n’a rien refusé au Monde [un entretien avec Le Monde… 6]. Simplement, le journaliste du quotidien, Jean Birnbaum, a contacté Chomsky trop tardivement, le planning de ce dernier était déjà rempli. D’ailleurs pourquoi aurait-il refusé un entretien au Monde alors qu’il en a accordé un au Point [7] ?

 

Le savant et le politique

 

Tous les médias pourtant ne furent pas silencieux. À défaut de rendre compte des propos de Noam Chomsky à Paris, Mediapart et Le Monde se sont employés à évoquer le linguiste, parfois avec emphase, mais pour mieux taire ou disqualifier les prises de position politiques du militant anarchiste.

 

Le site Mediapart dirigé par Edwy Plenel illustre bien cette approche bicéphale. Deux entretiens conduits par Sylvain Bourmeau sont consacrés à l’apport de Noam Chomsky à la linguistique et aux sciences cognitives [8]. Si ces entretiens sont autrement plus consistants que ce que l’on a pu lire ailleurs, ils s’achèvent tous les deux sur des questions consacrées aux rapports entre le savant et le politique qui jettent le doute sur la pertinence des positions de ce dernier, sans rien en dire.

 

Pour évoquer celles-ci, Mediapart s’efface derrière la prose du blogueur Philippe Corcuff qui bénéficie d’un appel en « Une » du site, juste à côté de l’annonce du premier entretien conduit par Sylvain Bourmeau. La venue de Chomsky a ainsi fourni à Corcuff une nouvelle occasion de recycler ses articles antérieurs et de se citer abondamment [9].

On y apprend que Chomsky « a [...] contribué à orienter la critique politique contemporaine sur des chemins simplistes » et que la « critique des médias comme [celle] des relations internationales proposée par Chomsky, avec ses tonalités conspirationnistes [où ça ?], apparaît très en deçà des savoirs [lesquels ?] produits par les sciences sociales critiques aujourd’hui sur ces terrains ».

En d’autres termes, circulez, il n’y a rien à entendre et à comprendre. Et Mediapart, en mettant en avant ce pot-pourri, s’est défaussé de tout compte rendu de la pensée politique de Noam Chomsky.

 

Mais Le Monde a fait beaucoup mieux.

 

VOU SAUREZ COMMENT EN LISANT LA SUITE

DEMAIN

SUR "canempechepasnicolas"

 

Notes

[1] Sur les précédents épisodes, voir notre article récapitulatif : « Noam Chomsky et les médias français ».

[2] En effet, cette fois-ci ce sont des seconds couteaux qui se sont chargés des basses œuvres, Philippe Val, Alain Finkielkraut, Bernard-Henri Lévy et les autres calomniateurs de Chomsky avaient semble-t-il mieux à faire. Ceci dit, l’exégète de Botul avait récidivé il y a quelques mois sur France Info en affirmant que Noam Chomsky, Pierre Bourdieu et Serge Halimi étaient « des chiens de garde (…) des plus grands pétroliers du monde, du vrai pouvoir pétrolier, qui sont l’Iran, le Venezuela de Chávez, la Russie de Poutine »(« Parlons Net », émission présentée par David Abiker, le 25 septembre 2009).

[3] Nous avons publié sous forme de tribune l’intégralité de ce texte de présentation de Chomsky lu à l’occasion de la conférence à la Maison de la Mutualité (le 29 mai) ici-même.

[4] « Chut ! Chomsky est à Paris », résumait le titre d’un article sur le site « Arrêt sur images », qui relevait notamment que même l’AFP n’avait pas jugé bon de consacrer une dépêche à la présence de Noam Chomsky.

[5] Cela ne l’a toutefois pas empêché de faire salle comble à chacune de ses interventions. Comme le rappelle Thierry Discepolo, le directeur des éditions Agone, « en quatre jours et cinq réunions publiques à Paris, près de quatre mille personnes auront accueilli le linguiste et activiste anarchiste américain, qui n’était pas venu en France depuis trente ans ». Voir l’article sur le site Article XI.

[6] Il convient de préciser ici que Chomsky n’est pas avare de son temps et qu’il répond favorablement aux sollicitations aussi souvent qu’il le peut.

[7] « La France est devenue une île », propos recueillis par Élisabeth Lévy, Le Point, le 24 juin 2010. Un entretien portant sur la linguistique est également paru dans le numéro de juillet-août 2010 du magazine La Recherche.

[8] Avec pour surtitre commun « Professeur Noam et Citizen Chomsky », alors qu’il n’est pratiquement pas question du second : « Le paradoxe de Chomsky » (le 28 mai) entretien avec Pierre Encrevé, socio-linguiste, Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales ; « Chomsky et la révolution cognitive » (le 29 mai), entretien avec Pierre Jacob, philosophe, directeur de recherches au CNRS.

[9] Voir son article « Chomsky à contre-courant » publié le 29 mai sur son blog ; Philippe Corcuff y réussit l’exploit de citer trois fois le même article (de lui, bien sûr) dans la même phrase : « Je renvoie à un article précédemment mis en ligne sur Mediapart (…), paru initialement dans la revue Contretemps, (…), repris sur Mediapart, 12 juin 2009. » Ou encore : « Cet exemple je l’ai déjà développé dans un texte de Rue 89 : (…) » Le lecteur a ainsi la chance d’avoir accès dans un seul article aux œuvres complètes de Corcuff sur Chomsky.

 

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Tag(s) : #Pages d"écriture
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