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- Pour la première fois depuis 1989, l’Europe se transforme. La Russie s’élargit. L’OTANet l’Occident n’ont pas le temps de réagir aux changements qui surviennent. Beaucoup évoquent le début d’une nouvelle guerre froide.
- De l’avis général, les principaux acteurs, ici, sont la Russie et l’Occident. Poutine contre Obama, Moscou contre Bruxelles, rapidité du régime autoritaire contre fouillis démocratique.
- Comme dans d’autres corps-à-corps géopolitiques grandioses, l’observateur extérieur voit le combat des Grandes Puissances et ne prête pas attention au champ de bataille lui-même (l’actuelle Ukraine, l’île de Corfou de l’époque de la lutte entre Athènes et Sparte, la Bohème des temps de la guerre de Trente ans).
Vue sur une rue de Lviv. Crédits: Vitaliy973 / FLickr
Cette négligence à l’égard des démons intérieurs de l’Ukraine est signe d’une dangereuse incompréhension des événements ; l’opposition entre Russie et Occident est le catalyseur du combat, mais elle n’en est pas l’objectif. Les acteurs de ce conflit, ce sont les régions (ukrainiennes, ndlr) sous-nationales. Le processus d’association avec l’UE, la répression et la révolution ont réveillé les profondes et anciennes contradictions entre elles. Si Kiev ne s’occupe pas de ses régions et n’établit pas un État nouveau, décentralisé, l’Ukraine n’échoira ni à l’Occident, ni à l’Orient. Elle sera déchirée en deux.
C’est un problème intérieur ukrainien (et il reste entier malgré l’annexion de laCrimée, les dizaines de soldats russes à la frontière même de l’Ukraine et les bâtiments administratifs occupés par des groupes pro-russes dans l’Est du pays), et sa solution aussi doit être ukrainienne. Le pays n’est pas en mesure de dépasser le conflit séculaire ; mais il doit enfin prendre une disposition étatique qui y soit adaptée.
La Nouvelle Russie
En un certain sens, la lutte ukrainienne peut effectivement être appelée « conflit de l’Est contre l’Ouest » – mais dans lequel l’Est, c’est Donetsk, et l’Ouest, c’est Lviv.
Dans le camp de l’Ouest : quatre régions, qui faisaient jusque 1918 partie de l’Autriche des Habsbourg. Ensuite, elles se sont toutes retrouvées dans l’Union soviétique. Durant plus d’un siècle, ces régions ont été des foyers d’humeurs antirusses et pro-européennes. Tant que les Habsbourg étaient au pouvoir, ils ont soutenu le nationalisme ukrainien par le biais des écoles, de groupes sociaux et d’organisations scouts paramilitaires, craignant simultanément l’expansion russe et le nationalisme polonais. Ils ont appris aux paysans locaux – qui jusque-là se nommaient eux-mêmes « Ruthènes » – à se considérer comme une partie de la grande nation ukrainienne, éparpillée des Carpates aux rives du Don, éternellement opprimée tantôt par les Russes, tantôt par les Polonais. L’allié de ces paysans dans leur cause de libération nationale ? L’Europe, bien sûr ! Ou, pour être plus précis, la Vienne des Habsbourg.
Place de la gare à Lviv. Crédits: Vear / Flickr
Le nationalisme ukrainien a laissé dans ces régions une trace remarquablement persistante. Au cours de l’entre-deux-guerres, elles se sont opposées au pouvoir des Polonais. Les nationalistes ukrainiens se rassemblaient dans des cercles radicaux souterrains, incendiaient les propriétés polonaises et, finalement, ont assassiné le ministre polonais des Affaires étrangères.
Quand l’Union soviétique a pris ces territoires (en 1939, ndlr), elle a découvert une population désespérément hostile, prête à un important soulèvement. Au pic de la résistance, le mouvement rassemblait plus de cent mille combattants armés. Ces soldats se sont battus contre les Soviets jusqu’au début des années 50. Après que l’URSS a finalement écrasé la révolte, les régions occidentales ont fourni aux dissidents et à la diaspora antisoviétique en Occident une multitude de nouveaux cadres. Elles furent parmi les premières à s’opposer au pouvoir soviétique dans les années 80, et ont voté massivement pour la séparation d’avec l’Union soviétique en 1991 (les seules parmi les régions ukrainiennes). Depuis, l’extrémité occidentale du pays a toujours été l’appui des partis nationalistes ukrainiens. Bien que les habitants de ces régions ne représentent que 12 % de l’ensemble des Ukrainiens, l’Ukraine occidentale, lors des élections, joue dans une catégorie de poids plus lourde qu’on pourrait le penser – grâce à une population politisée, au soutien de la diaspora et à un empressement à descendre à tout moment dans la rue.
Dans le camp de l’Est : le sud et l’est de l’Ukraine, historiquement appelés la Novorossia (« Nouvelle Russie »). Ce sont les régions de l’Empire russe, prises au Khanat tatare et à l’Empire ottoman à la fin du dix-huitième siècle. Du fait que cette terre était majoritairement désertique, ces espaces immenses ont été peuplés par des émigrés venus de Russie et de l’étranger. Ainsi, la ville qui deviendrait plus tard la pro-russe Donetsk a été fondée par un entrepreneur du pays de Galles, John Hughes, comme une partie de sa compagnie : la « Société de production de houille, de métal et de rail de Novorossiisk ».
Comme vers la Nouvelle Angleterre ou la Nouvelle France, les colons se sont élancés vers la Nouvelle Russie en quête de terres, d’un meilleur sort et d’instruction. On leur a appris la langue russe et – avec un franc succès – on leur a inoculé une conscience de soi russe. Plus tard, ces régions formeraient des dirigeants soviétiques et non des dissidents : Khrouchtchev a fait sa carrière à Donetsk, Brejnev – à Dnipropetrovsk.
L’opéra de Lviv. Crédits: Ferad Zyulkyarov / Flickr
Tout comme les anciennes possessions des Habsbourg, la Nouvelle Russie historique porte l’empreinte de son passé. Sans compter la Crimée, la politique soviétique dans l’Est de l’Ukraine a fourni à la majorité des habitants la nationalité ukrainienne dans les passeports – mais ces Ukrainiens, dans leur immense masse, parlent russe et soutiennent des vues prorusses. Aux dernières élections, ils ont voté pour le parti prorusse des Régions et, avant cela, pour le Parti communiste. Après 1990, ces régions ont fourni les plus puissants leaders ukrainiens. L’ancien président Viktor Ianoukovitch est de Donetsk, l’ancien président Koutchma, de Dnipropetrovsk. Le Sud et l’Est, ce sont près de la moitié de la population de l’Ukraine, et la part du lion de son PIB.
Ainsi s’étonne-t-on moins de voir le pays, quand survient la question du passé soviétique ou celle du choix entre Russie et UE, se diviser distinctement et invariablement selon le critère géographique. Selon les derniers sondages, l’idée de l’entrée dans l’OTAN n’est populaire que dans l’Ouest de l’Ukraine (64 % de « pour »). Cette idée est profondément impopulaire dans le Sud (11% de « pour ») et dans l’Est (14% de « pour »).
C’est à peu près le même tableau concernant l’entrée dans l’Union européenne. Si les choses étaient allées jusqu’au référendum (ce qui n’arrivera pas dans un avenir visible), le « pour » aurait emporté 90 % des votes à l’Ouest, 29 % dans le Sud et 22 % à l’Est. Certains observateurs sont persuadés que l’annexion de la Crimée peut faire évoluer cette situation, selon l’idée que la stabilité et la sécurité européennes finissent par vous sembler plus attirantes quand vous vous retrouvez envahi par vos voisins. Mais pour l’instant, la division en fonction des régions accuse une remarquable constance. Même entourés de troupes russes prêtes au combat et sous la menace d’une annexion, les habitants du Sud et de l’Est de l’Ukraine continuent d’exiger non la protection de l’OTAN contre les Russes, mais celle des Russes contre l’OTAN.
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