Les europhobes à l'assaut
LE MONDE | 28.04.2014 à 11h49 •Par Claire Gatinois et Alain Salles
Le 25 mai sera-t-il un 21 avril européen ? Des partis populistes ou d'extrême droite pourraient arriver en tête ou en solide deuxième en France, au Royaume-Uni, au Danemark, en Finlande, aux Pays-Bas, en Autriche, en Hongrie ou en Italie, avec Beppe Grillo. Même en Allemagne, les eurosceptiques de l'Alternative pour l'Allemagne devraient faire leur entrée à Strasbourg, de même qu'un élu du parti néonazi NFD. Une onde de choc comparable à celle provoquée par la présence de Jean-Marie Le Pen, dirigeant à l'époque du Front national, au second tour de l'élection présidentielle française de 2002.
Partout sur le Vieux Continent, le même scénario : les partis antieuropéens nationalistes ou xénophobes charment des électeurs écœurés par une Europe qu'ils estiment incapable de les protéger.
Qu'il semble lointain le temps où le chef du parti nationaliste britannique, le United Kingdom Independence Party (UKIP), Nigel Farage, était traité de « malade mental » au Parlement de Strasbourg. Aujourd'hui, il domine la campagne dans son pays, tout comme Marine Le Pen, la présidente du Front national en France, ou Geert Wilders, le chef du parti de la liberté aux Pays-Bas. On les redoute, on les écoute et on reprend une partie de leurs idées en espérant récupérer des électeurs déçus.
« SEULE OFFRE POLITIQUE FORTE »
Selon les estimations de Pollwatch 2014, un site qui agrège les sondages nationaux, les partis d'extrême droite d'au moins sept pays unis autour de Mme Le Pen et de M. Wilders pourraient récolter 35 sièges. Assez pour former le groupe de l'Alliance européenne pour la liberté dont rêve la fille de Jean-Marie Le Pen et peser davantage dans les débats.
Dans les faits, les partis populistes ou d'extrême droite devraient rester minoritaires, avec environ 5 % des députés, qui s'ajouteront au 5 % du groupe de Nigel Farage, Europe libertés démocratie. « Il y aura plus de cris au Parlement, c'est tout », relativise Yves Bertoncini, directeur du think tank Notre Europe-Institut Jacques-Delors.
Mais les partis d'extrême droite pourront ainsi bénéficier des avantages sonnants et trébuchants d'un groupe parlementaire européen : environ 3 millions d'euros. Une somme confortable pour mieux faire circuler leur message europhobe dans leurs pays respectifs et étendre leur zone d'influence.
« Ils donnent le “la” de la politique en Europe. Les populistes apparaissent comme la seule offre politique forte, explique le politologue Dominique Reynié. Ils proposent un discours fondé sur le repli identitaire et la recherche d'une souveraineté à retrouver, face à un monde qui devient de moins en moins occidental. Face à ce discours simpliste, les grands partis de gouvernement ne proposent qu'un discours d'aménagement des ressources, qui se raréfient. »
La crise est passée par là. L'Europe n'en est peut-être pas responsable, mais elle est jugée coupable. Coupable au Sud d'avoir manqué de générosité, coupable au Nord d'avoir manqué de fermeté. « Les pays sont unis dans le désamour, pas pour les mêmes raisons mais autour d'un même thème : “Bruxelles contre les peuples” », observe M. Bertoncini.
L'EUROPE PARAÎT INDÉFENDABLE
Cinq dernières années, ponctuées par la récession et l'envolée du chômage, ont vu l'Europe transformée en « père la rigueur » incarné par la « troïka ». Cet attelage formé par la Banque centrale européenne (BCE), le Fonds monétaire international (FMI) et la Commission est chargé de faire respecter la bonne marche de plans d'austérité imposés aux Etats surendettés. « L'Europe s'est mise à ressembler au FMI. Or le FMI nulle part n'est populaire », insiste M. Bertoncini.
Dans ce contexte, le discours eurosceptique a gagné en audience. Impopulaire, présentée comme antisociale, l'Europe paraît indéfendable. Les hommes politiques des partis traditionnels, démunis face à la crise, adoptent à leur tour une rhétorique critique face à l'Union européenne et donnent le sentiment de se présenter aux électeurs en leur disant : « Je suis proeuropéen, mais je me soigne ! »
Pour s'en sortir, la gauche rend responsable la droite, majoritaire au Parlement précédent, de ce qui s'est passé. Mais les électeurs peinent à faire la différence entre droite (Parti populaire européen-PPE) et gauche (Sociaux et démocrates : S & D) européennes. D'autant plus que le candidat des socialistes est membre d'un parti qui gouverne en coalition avec la chancelière allemande, Angela Merkel. « Pour une partie de l'opinion, la vraie alternance n'est plus entre la gauche et la droite, mais entre les partis de gouvernement et les autres », analyse Dominique Reynié.
Hier rempart contre la mondialisation, l'Europe représente désormais « la » mondialisation. La phobie du « plombier polonais » ressurgit, la libre circulation des personnes est remise en cause et le traité de libre-échange que l'UE pourrait signer avec les Etats-Unis fait figure d'épouvantail pour des électeurs désireux de protectionnisme. Devant ces peurs, l'envie d'Europe exprimée par les Ukrainiens aurait pu être une aubaine pour le sentiment proeuropéen. Mais les Vingt-Huit se sont illustrés par leur tiédeur et leur incapacité à parler d'une seule voix pour adopter une ligne ferme vis-à-vis de Moscou.
CATHARSIS VÉCUE PAR LES PAYS DE L'UNION
Cette mollesse rappelle les atermoiements lors des mille et une journées de « la dernière chance » pour sauver l'euro. Les réponses, péniblement négociées, semblaient alors toujours trop timides ou trop en retard au regard de marchés financiers très pressés.
En 2009, les dirigeants européens avaient fait campagne en expliquant que le Vieux Continent avait protégé les Etats en leur permettant, ensemble, de mieux résister à la crise financière venue des Etats-Unis. Cinq ans plus tard, ils peinent à convaincre que l'Europe a évité le pire sans prendre la mesure de leurs propres échecs.
« Il n'y a aucun mea culpa dans les instances dirigeantes européennes,reconnaît un haut fonctionnaire bruxellois. Personne n'ose dire que la crise bancaire a été mal gérée, que les mesures d'ajustement ont accru le cercle récessif dans le Sud, et notamment en Grèce. Pourtant, le meilleur moyen de défendre l'Europe, c'est de reconnaître là où elle a échoué, pour essayer d'autres réponses. »
Un sombre tableau qu'Ulrike Guérot, politologue à Berlin pour l'Open Society Initiative for Europe, essaie de nuancer. Selon elle, les pays de l'UE ont vécu une catharsis. Le moment où Angela Merkel était affublée d'une moustache hitlérienne et où on accusait les Grecs de fainéantise est passé. La « troïka » est partie d'Irlande, elle s'apprête à quitter le Portugal. L'union bancaire se met en place, la croissance s'esquisse… « Parfois je pense aux populismes, je vois le verre à moitié vide, le lendemain, je vois ces choses se construire et je le vois à moitié plein », résume Mme Guérot.
- Claire Gatinois
Journaliste au Monde
- Alain Salles
Journaliste au Monde
RAISON DE PLUS POUR MOBILISER L'ELECTORAT POPULAIRE
POUR QUE CELUI-CI EXPRIME SON REJET
DE LA CONSTRUCTION EUROPEENNE
EN REFUSANT DE PARTICIPER AU VOTE
PAR LE BOYCOTT DU SCRUTIN DU 25 MAI 2014
Les élections européennes
Dates Les élections européennes, qui concernent 28 pays et 400 millions d’électeurs, auront lieu du 22 au 25 mai afin de pourvoir 751 sièges. Les Britanniques et les Néerlandais seront les premiers à voter le 22 mai, suivis des Irlandais le 23, des Tchèques les 23 et 24, des Lettons, Slovaques et Maltais le 24. Les Français voteront le 25 mai, à l’instar de 22 autres pays. Les résultats seront annoncés le 25 mai au soir.
Mode de scrutin Depuis 1999, les députés sont élus à la proportionnelle avec des variantes selon les Etats. Le seuil minimum pour être élu varie selon les pays entre 3 % et 5 % des voix.
Eurodéputés Le Parlement européen sera composé de 751 députés. Chaque pays dispose d’un minimum de six députés. L’Allemagne, pays le plus peuplé, élit 96 eurodéputés ; la France, 74, devant l’Italie (73) et le Royaume-Uni (73). Le Luxembourg a six députés.
Six candidats à la Commission Pour la première fois, le vote des électeurs devrait déterminer le président de la Commission européenne. Six candidats (dont un duo) sont d’ores et déjà en lice : Jean-Claude Juncker (Parti populaire européen) ; Martin Schulz (socialistes) ; José Bové et l’Allemande Ska Keller (Verts) ; Guy Verhofstadt (Démocrates libéraux) et Alexis Tsipras (gauche radicale).
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