Restauration rapide
L'Éditorial de Bastille République Nations
du mois de
décembre
L’ahurissante orgie politico-médiatique qui a entouré le vingtième anniversaire de la chute du mur de Berlin aura au moins servi à le rappeler : l’intégration européenne trouve son origine et son essence dans la guerre froide. Un esprit qui habite toujours ses actuels dirigeants.
Le 9 novembre, Nicolas Sarkozy clamait ainsi :
« ce mur, vous l’avez abattu et à compter de ce jour, des pays asservis se sont libérés de la tyrannie. Si ceci a été possible, c’est parce que des hommes et des femmes de paix avaient rêvé l’idéal européen ».
Pour sa part, le président de la Commission européenne liait l’« effondrement du totalitarisme en Europe de l’Est » et l’« impressionnant symbole de la réunification de l’Allemagne et de toute l’Europe ».
Ces discours dégagent une tonalité de revanche, cet indicible mélange de joie mauvaise et d’immense soulagement : pendant un demi-siècle, la moitié du continent s’était affranchie de la si sympathique prégnance de la concurrence, de la si naturelle appropriation privée des fruits du travail de tous, de la si bienveillante tutelle des marchés et de la finance. Dieu soit loué, depuis deux décennies, la Deutsche Bank, General Motors ou bien Disney jouissent à nouveau de la liberté sans frontière dont ils avaient été si injustement privés. Or les puissants supportent assez mal les injustices qui leur sont faites. Ils n’aiment rien tant que ces périodes de Restauration où l’ordre ancien semble à nouveau sur le trône jusqu’à la fin des temps.
En France, ils crurent avoir éradiqué les projets des Révolutionnaires en 1815, avoir exterminé les idéaux de la Commune en 1871, avoir exorcisé les conquêtes ouvrières de 36 en 1940 (« plutôt Hitler que le Front populaire »). Mais la rechute la plus grave eut lieu dans la foulée de la Libération, où c’est l’hégémonie mondiale du système ancien qui semblait remise en cause. 1989 sonna donc comme la fin d’un immense cauchemar – c’est précisément ce que les puissants de ce monde sont venus dire sous la porte de Brandebourg :
« rêve enfin réalisé », « incroyable miracle », « formidable liesse ».
Certes, mais pour qui ? Manifestement pas pour une large part d’Allemands de l’Est.
Quant au reste du monde…
Le bruit des pioches du côté de « check point Charlie » allait bientôt s’effacer derrière celui des bombardements sur Bagdad (1991) puis sur Belgrade (1999). Guerres, menaces, sanctions (un million de civils morts en Irak du seul fait du blocus) devenaient les instruments banalisés des rapports internationaux.
Parallèlement, le « consensus de Washington » déferlait sur la planète : privatisations, libéralisations, rentabilité boursière, mise à l’index des politiques publiques. Aujourd’hui encore, les salariés d’Opel ou de France-Telecom en savent quelque chose.
Au Sud, la malnutrition touche désormais un milliard d’êtres humains.
Aussi imparfait que fut le face à face entre deux systèmes antagonistes, il a permis durant quatre décennies d’éviter l’hégémonie du tout-marché et l’écrasement des conquêtes sociales, de tenir en respect les ambitions impériales, et de laisser un espace pour les mouvements de libération nationale. Pour paraphraser Lacordaire, on aurait pu dire : « entre les riches et les pauvres, c’est la libre circulation qui opprime, et c’est le mur qui affranchit ». Qu’une idée aussi iconoclaste se répande, voilà ce qui inquiète la chroniqueuse Caroline Fourest ; celle-ci s’angoisse, dans Le Monde (06/11/09) que la jeune génération puisse « s’irriter du triomphalisme ambiant (lors des festivités du Mur, NdlR) au point de tendre l’oreille à la version des vaincus ».
L’« unification européenne » était en particulier conçue pour verrouiller cette subversive tentation. Mais c’est trop tard. Le dit traité de Lisbonne entre certes officiellement en vigueur, mais la dynamique qui l’a porté est en loques. A vouloir passer en force, ses parrains ont suscité trop de rancœurs, et demain de résistances.
De 1815 à 1940, les périodes de restauration n’ont jamais duré très longtemps.
PIERRE LÉVY
Pour se tenir au courant de la réalité européenne et mondiale,
UNE SEULE SOLUTION
il faut lire
Bastille République Nations
Au sommaire du numéro de décembre :
Tout va très bien, Madame la baronne !
Après la maison Klaus, l'UE va subir des passes difficiles
Euro-dépités
Reprise ou re-crise ?
La tentation de Bruxelles
"La société de la RDA était très politisée"
Leurre identitaire
L'interwiev de Jean-Michel Gaveau, représentant CGT au CA de France Télécom
Leçons d'histoire, le son d'aujourd'hui
"Exercer la même pression sur l'esprit des peuples..."
et tous les infos de "Transes Europe Express"
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