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Les armées secrètes de l’OTAN (IX)

 

 La guerre secrète au Portugal (2) 
 

par Daniele Ganser*

 

Non content de lutter contre le communisme en Italie, le capitaine Guérain-Sérac était fermement résolu à mener le combat à l’échelle mondiale. Dans ce but, des agents d’Aginter, dont l’Américain Jay Sablonsky, participèrent aux côtés de la CIA et des Bérets Verts à la tristement célèbre contre-guérilla au Guatemala qui fit, entre 1968 et 1971, environ 50000 morts, des civils pour la plupart. Les hommes d’Aginter étaient également présents au Chili en 1973 où ils participèrent au coup d’État par lequel la CIA remplaça le Président socialiste démocratiquement élu Salvador Allende par le dictateur Augusto Pinochet. [22]

  

Depuis le refuge que constituait la dictature d’extrême droite de Salazar, Aginter Press pouvait ainsi envoyer ses soldats de l’ombre combattre dans de nombreux pays du monde entier.

Cette situation perdura jusqu’à la « Révolution des œillets » de mai 1974 qui mit un terme à la dictature et ouvrit la voie au rétablissement de la démocratie au Portugal. Les combattants de l’ombre savaient que la survie de leur organisation était étroitement liée à celle du régime totalitaire.

En apprenant que des officiers de gauche de l’armée portugaise préparaient un putsch qui devait initier la Révolution des œillets, les agents d’Aginter complotèrent avec le général Spinola en vue d’éliminer les centristes portugais. Ils prévoyaient d’envahir l’archipel des Açores afin d’en faire un territoire indépendant et de l’utiliser comme une base arrière pour lancer leurs opérations sur le continent.

Le projet ayant échoué, Aginter fut balayée en même temps que la dictature quand le 25 avril 1974 les officiers gauchisants prirent le pouvoir, mettant ainsi un terme à près de 50 ans de totalitarisme.

 

Trois semaines plus tard, le 22 mai, sur ordre des nouveaux dirigeants du pays, des unités spéciales de la police portugaise investirent le quartier général d’Aginter Press de la Rua das Pracas à Lisbonne afin de fermer la sinistre agence et de saisir tout le matériel. Mais quand elles arrivèrent sur place, les locaux avaient déjà été vidés.

 

Grâce à leurs contacts au sein des services de renseignement, les agents de l’organisation avaient pu être prévenus à temps et disparaître dans la nature, aucun d’entre eux ne fut arrêté. Dans leur précipitation, ils oublièrent cependant quelques documents. Les forces de police parvinrent à recueillir un grand nombre de preuves établissant la responsabilité de la filiale de la CIA , Aginter Press dans de nombreux actes de terrorisme.

 

Comme la jeune démocratie tentait d’en finir avec l’ancien appareil sécuritaire hérité de la dictature, la PIDE, les services secrets militaires et la Legiao Portuguesa furent dissous. La « Commission pour le démantèlement de la PIDE et de la Légion Portugaise » (Comissao de Extinçao da PIDE e da Legiao) découvrit bientôt que la PIDE avait, avec le concours de la CIA, dirigé une armée secrète baptisée Aginter Press ; elle demanda à consulter les dossiers réunis sur l’Agence suite à la perquisition de ses locaux et qui renfermaient toutes les preuves nécessaires.

 

Pour la première fois, l’histoire de l’armée secrète portugaise allait faire l’objet d’une enquête. Mais soudain tous les dossiers se volatilisèrent. « Le dossier “Aginter Press” fut dérobé à la Commission pour le démantèlement de la PIDE et de la Légion Portugaise et disparut définitivement », déplora le quotidien portugais O Jornal quelques années plus tard dans un article consacré au réseau Gladio. [23]

 

Comment cela a-t-il pu se produire ?

Pourquoi la commission s’est-elle montrée aussi négligente face à des informations aussi essentielles ? L’Italien Barbachetto qui travaille pour le magazine politique milanais L’Europeo écrivit par la suite :

« Trois de mes collègues étaient présents lors de la saisie des archives d’Aginter. Ils n’ont pu photographier que quelques fragments de la quantité considérable de données recueillies ce jour-là. » Sous les titres « Mafia » ou « Contributeurs financiers allemands », les documents saisis révélaient les noms de codes des partenaires d’Aginter. « Les documents ont été détruits par l’armée portugaise », indiquait Barbachetto, « elle cherchait visiblement à éviter des incidents diplomatiques avec les gouvernements italien, français et allemand, incidents qui n’auraient pas manqué de survenir si les activités d’Aginter dans ces pays avaient été dévoilées ». [24]

 

La PIDE fut remplacée par un nouveau service de renseignement portugais, le SDCI, qui enquêta sur Aginter et conclut que la sinistre organisation avait eu 4 missions.

Tout d’abord, elle avait servi de « bureau d’espionnage dirigé par la police portugaise et, à travers elle, par la CIA, le BND ouest-allemand ou “Organisation Gehlen”, la Direccion General de Seguridad espagnole, le BOSS sud-africain et, plus tard, le KYP grec ».

 

Parallèlement à cette fonction de collecte de renseignement, Aginter Press avait également fait office de « centre de recrutement et d’entraînement de mercenaires et de terroristes spécialisés dans le sabotage et l’assassinat ».

Selon le rapport du SDCI, l’Agence avait aussi été un « centre stratégique pour des opérations d’endoctrinement d’extrême droite et néo-fasciste en Afrique sub-saharienne, en Amérique du Sud et en Europe menées en collaboration avec des régimes fascistes ou assimilés, des figures bien connues de l’extrême droite et des groupes néo-fascistes actifs au niveau international ».

Enfin, Aginter était la couverture d’une armée secrète anticommuniste, une « organisation fasciste internationale baptisée “Ordre et Tradition” avec son aile paramilitaire, l’OACI, “Organisation Armée contre le Communisme International” ». [25]

 

Après la chute de la dictature, Guérain-Sérac et ses activistes anticommunistes fuirent le Portugal pour l’Espagne voisine où, sous la protection de Franco, ils établirent leur nouveau quartier général à Madrid.

En échange de l’asile politique, les combattants d’Aginter, fidèles à leur engagement, se mirent à la disposition des services secrets espagnols pour traquer et éliminer les dirigeants du mouvement séparatiste basque ETA.

Ils poursuivirent leurs opérations clandestines à l’étranger et œuvrèrent notamment à discréditer le Front de Libération National algérien. « Je peux vous citer un autre exemple particulièrement intéressant », déclara le juge Salvini aux sénateurs italiens et il leur révéla comment en 1975, depuis leur base espagnole, les hommes de Guérain-Sérac assistés de l’Américain Salby et d’extrémistes français, italiens et espagnols, avaient organisé une série d’attentats qu’ils signaient SOA afin de compromettre les Soldats de l’Opposition Algérienne.

« Les bombes furent placées dans les ambassades algériennes en France, en Allemagne, en Italie et en Grande-Bretagne » et détériorèrent l’image de l’opposition algérienne alors qu’en réalité « les attentats étaient l’œuvre du groupe de Guérain-Sérac, ce qui donne une idée de ses capacités de dissimulation et d’infiltration ».

 

La bombe posée devant l’ambassade algérienne à Francfort n’explosa pas et fut soigneusement examinée par la police allemande. « Pour comprendre les liens unissant Guérain-Sérac et Aginter Press, il suffit d’observer la complexité de l’engin explosif », souligna le juge Salvini. « Il contenait du C4, un explosif utilisé exclusivement par l’armée américaine dont on ne retrouve la trace dans aucun attentat commis par des anarchistes. Je le répète, c’était une bombe très sophistiquée. Or Aginter disposait de C4, on peut donc aisément en déduire les appuis dont elle a pu bénéficier. ». [26]

 

Quand le régime dictatorial s’effondra à la mort de Franco le 20 novembre 1975, Guérain-Sérac et son armée secrète furent une fois de plus contraints de prendre la fuite. La police espagnole prit tout son temps pour enquêter sur les traces qu’Aginter laissa derrière elle et ce n’est qu’en février 1977 qu’elle perquisitionna au 39 de la rue Pelayo, le quartier général de l’organisation, et découvrit un véritable arsenal composé de fusils et d’explosifs.

 

Mais Delle Chiaie, Guérain-Sérac et leurs soldats avaient depuis longtemps fui l’Espagne pour l’Amérique latine où beaucoup d’entre eux choisirent le Chili comme nouvelle base pour leurs opérations. Guérain-Sérac fut aperçu pour la dernière fois en Espagne en 1997. [27]

 

L’armée secrète anticommuniste portugaise fit une nouvelle fois parler d’elle en 1990, quand le Premier ministre Giulio Andreotti révéla que des armées stay-behind bâties par l’OTAN existaient en Italie et dans d’autres pays.

 

Le 17 novembre 1990, la vague atteignit Lisbonne où le quotidien Expresso rapporta sous le titre « Gladio. Les Soldats de la guerre froide » que « le scandale a franchi les frontières de l’Italie puisque l’existence de réseaux secrets Gladio a été confirmée officiellement en Belgique, en France, aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Allemagne et semi-officiellement en Suède, en Norvège, au Danemark, en Autriche, en Suisse, en Grèce, en Turquie, en Espagne, au Royaume-Uni et au Portugal ». [28]

 

Très préoccupé, le ministre de la Défense portugais, Fernando Nogueira, déclara publiquement le 16 novembre 1990 qu’il n’avait pas connaissance de l’existence d’une branche du réseau stay-behind au Portugal et prétendit que ni son ministère ni l’État-major des armées portugaises ne disposaient « d’informations quelles qu’elles soient concernant l’existence ou l’activité d’un “structure Gladio” au Portugal ». [29]

 

Le journal portugais Diario De Noticias regretta que : « Les déclarations laconiques de Fernando Nogueira soient corroborées, d’une manière ou d’une autre, par d’anciens ministres de la Défense, tels que Eurico de Melo et Rui Machete, ainsi que par [l’ancien ministre des Affaires étrangères] Franco Nogueira et le maréchal Costa Gomes, qui nous ont confirmé qu’ils ne savaient absolument rien de cette affaire. La même position a été adoptée par des parlementaires de l’opposition membres de la Commission parlementaire de la Défense» [30].

 

Costa Gomes, qui avait été officier de liaison auprès de l’OTAN, soutint qu’il n’avait jamais eu connaissance d’un réseau clandestin bien qu’il eût « assisté entre 1953 et 1959 à toutes les réunions de l’Alliance ».

 

Dans le même temps, il reconnut qu’il n’était pas impossible qu’un Gladio portugais ait existé avec le soutien de la PIDE et de certaines personnes étrangères au gouvernement. « De telles connexions », expliqua Costa Gomes, « si elles ont vraiment existé, n’auraient pu fonctionner que parallèlement aux structures officielles » et lui auraient donc été totalement inconnues.

Sur le même mode, Franco Nogueira, qui avait été ministre des Affaires étrangères sous Salazar, déclara : « Je n’ai jamais soupçonné l’existence de cette organisation. Ni lorsque j’étais aux Affaires étrangères et que je côtoyais des responsables de l’OTAN ni plus tard.  » Il précisa que si Gladio avait opéré au Portugal, « cette activité aurait certainement été connue du Dr Salazar ».

Comme le sous-entendait Nogueira, Salazar aurait certainement communiqué cette information au chef de sa diplomatie : « J’ai beaucoup de mal à imaginer que ce réseau ait entretenu des liens avec la PIDE ou la Legiao Portuguesa. C’est pourquoi je suis convaincu que ce Gladio n’a jamais existé dans notre pays même si, bien sûr, dans la vie, rien n’est impossible. » [31].

 

Tandis que les représentants du gouvernement se refusaient à divulguer toute information sur la guerre secrète, la presse portugaise ne pouvait que constater l’évidence et déplorer que « visiblement, plusieurs gouvernements européens [avaient] perdu le contrôle de leurs services secrets » tout en dénonçant la « doctrine de confiance limitée » adoptée par l’OTAN. « Une telle doctrine implique que certains gouvernements n’en auraient pas suffisamment fait pour combattre le communisme et qu’il n’était donc pas nécessaire de les tenir informés des activités de l’armée secrète de l’OTAN. » [32]

Seul un haut gradé de l’armée portugaise consentit à révéler certains pans du secret sous couvert de l’anonymat. Un général, qui avait commandé l’État-major portugais, confirma à un journaliste d’O Jornal qu’un « service d’information parallèle avait bel et bien existé au Portugal et dans les colonies, dont le financement et le contrôle n’étaient pas du ressort des forces armées mais dépendaient du ministère de la Défense, du ministère de l’Intérieur et du ministère des Affaires coloniales. En outre, ce service parallèle était directement lié à la PIDE et à la Legiao Portuguesa. » [33]

 

Il n’y eut aucune enquête officielle sur le sujet, à peine un simple rapport parlementaire. Le mystère soulevé par ces vagues confirmations demeure par conséquent entier.

 

 

 Daniele Ganser

Historien suisse, spécialiste des relations internationales contemporaines. Il est enseignant à l’Université de Bâle.


Cet article constitue le neuvième chapitre des Armées secrètes de l’OTAN
© Version française : éditions Demi-lune (2007).


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTES :

 

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[22] Peter Dale Scott, « Transnational Repression : Parafascism and the US » dans le périodique britannique Lobster Magazine, n°12, 1986, p.16.

[23] Joao Paulo Guerra, « ‘Gladio’ actuou em Portugal » dans le quotidien portugais O Jornal du 16 novembre 1990.

[24] Koch et Schröm, Aginter, p.8.

[25] Extrait de Christie, delle Chiaie, p.28.

[26] Commissione parlamentare d’inchiesta sul terrorismo in Italia e sulle cause della mancata individuazione dei responsabili delle stragi. 9e session, 12 février 1997.

[27] Koch et Schröm, Aginter, p.11–12.

[28] Quotidien portugais Expresso du 17 novembre 1990.

[29] Quotidien portugais Diario de Noticias du 17 novembre 1990.

[30] Aucun auteur spécifié, « Ministro nega conhecimento da rede Gladio. Franco Nogueira disse ao DN que nem Salazar saberia da organizacao » dans le quotidien portugais Diario de Noticias, du 17 novembre 1990.

[31] Ibid.

[32] Aucun auteur spécifié, « Manfred Woerner explica Gladio. Investigadas ligacoes a extrema-direita » dans le quotidien portugais Expresso du 24 novembre 1990.

[33] Joao Paulo Guerra, « ‘Gladio’ actuou em Portugal » dans le quotidien portugais O Jornal du 16 novembre 1990.

 

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Tag(s) : #Contre l'impérialisme
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