Blog d'Olivier Berruyer
Le précédent du Kosovo
Je ne reviens pas longuement sur l’histoire de l’indépendance du Kosovo et de son indépendance – que je vous invite à lire sur Wikipedia.
Il faut ainsi savoir qu’en 1991, le Kosovo a réalisé unilatéralement un référendum pour son indépendance, qui s’est conclu selon les chiffres diffusés par 87 % de participation et une victoire du Oui par 99,98 % (sic.). Il a été condamné par la communauté internationale comme non conforme au Droit International. Le Kosovo a alors proclamé la naissance de la République du Kosovo (1990-2000). Seule l’Albanie l’a reconnue. (Cf. l’excellent papier de Robert Charvin)
C’est un acte fondateur. L’indépendance définitive du Kosovo a été proclamée unilatéralement le 17 février 2008 lors d’une session extraordinaire du parlement des institutions provisoires du Kosovo qui a déclaré cet État indépendant de la Serbie, cette dernière s’y opposant farouchement.
Il n’est pas étonnant que ce processus en Europe ait donné des idées à d’autres régions…
Voici d’ailleurs de façon intéressante une carte avec les États ayant reconnu seulement le Kosovo (dont les USA et la France), seulement la Palestine (dont la Russie et la Chine) et les (très rares) États cohérents ayant reconnu les deux…
(Bonus) Le mensonge d’Obama
Sinon, c’est quand même incroyable. On recherche une petite info sur Google (sur l’indépendance du Kosovo), on tombe sur un gros truc d’Obama…
Je cite simplement (je n’ose plus utiliser le mot “énorme” à force) le grand discours de Barack Obama “à la jeunesse européenne” tenu le 27 mars 2014 au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (source : Maison Blanche) :
“In defending its actions, Russian leaders have further claimed Kosovo as a precedent — an example they say of the West interfering in the affairs of a smaller country, just as they’re doing now. But NATO only intervened after the people of Kosovo were systematically brutalized and killed for years. And Kosovo only left Serbia after a referendum was organized not outside the boundaries of international law, but in careful cooperation with the United Nations and with Kosovo’s neighbors. None of that even came close to happening in Crimea.”
“En défendant leurs actions, les dirigeants russes ont en outre cité le Kosovo comme un précédent – qu’ils prétendent être un exemple d’une “ingérence occidentale dans les affaires d’un petit pays”, ce qui est exactement ce qu’ils le font actuellement. Mais l’OTAN n’est intervenu qu’après que les habitants du Kosovo aient été systématiquement [sic.] brutalisés et tués pendant des années. Et le Kosovo n’a quitté la Serbie qu’après qu’un référendum ait été organisé, qui n’était pas hors des limites du droit international, mais en coopération étroite avec l’Organisation des Nations Unies et avec les voisins du Kosovo. Rien de tout ceci ne se rapproche même qu’un peu des évènements survenus en Crimée.”
Vous avez bien lu : Obama, dans un discours écrit a indiqué qu’il n’y avait aucun problème, puisque le Kosovo avait :
- consulté sa population par référendum (sous-entendu en 2008)
- réalisé ce référendum conformément au Droit International, avec le soutien de l’ONU et de ses voisins.
Or tout ceci est faux. Et grotesque : si l’ONU avait soutenu la démarche, pourquoi diable la vaste majorité des pays n’auraient-ils toujours pas reconnu le Kosovo ??
En fait, Obama confond “simplement” le Kosovo et le Monténégro, où un tel référendum a bien eu lieu en 2006. Bon, c’est pas passé loin, mais grosse boulette quand même…
Et puis les Américains ont parfois de petits souci de géographie, comme CNN hier (Ukraine, Pakistan… Bah, c’est “loin” de toutes façons…) :
À ce stade, difficile de plaider la simple “petite erreur” d’Obama. C’est un discours d’une grande importance – j’imagine qu’il est sérieusement relu, surtout pour des FAITS qui égratignent la Russie ! Donc deux options :
- c’est fait exprès, façon “plus c’est gros, plus ça passe !” ;
- ce n’est pas fait exprès, et là c’est encore pire, c’est qu’il est entouré d’incompétents sévères…
Le Ministre des Affaires Étrangères russe s’en est ému :
“Moscou a pris note du discours prononcé par le président américain Barack Obama mercredi le 26 mars à Bruxelles où il a essayé de justifier “l’indépendance” du Kosovo (Serbie), proclamée au mépris de la résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations unies, en évoquant un “référendum” quelconque sur cette question qui y aurait été organisé en coopération avec l’Onu et les pays voisins.
Cette affirmation du président des États-Unis ne peut qu’étonner, car il n’y a eu aucun plébiscite sur l’indépendance du Kosovo et d’autant plus en coopération avec la communauté internationale. La décision de se séparer de la Serbie a été adoptée par le soi-disant «parlement» à Pristina en 2008.
Cependant, nous sommes d’accord que des décisions cruciales ne doivent pas être prises à huis clos, mais à travers un référendum, comme c’était en Crimée.” (Source MAE-FR. Je signale au passage que le MAE Russe traduit systématiquement ses communiqués en français (et anglais, allemand et espagnol) – LUI !)
Et il y a mieux !
L’Agence TASS s’en est émue auprès de la Maison Blanche. Eh bien le plus fort, c’est qu’ils ont tenté de se justifier avec des arguments bidons, et que la Maison Blanche n’a jamais reconnu l’erreur !
Ainsi, façon 1984, le discours d’Obama figure toujours tel quel que le site de la Maison Blanche, sans la moindre correction 40 jours plus tard…
Donc, comme ce n’est toujours pas démenti à ce stade, je me permets d’employer le mot “mensonge” en titre – ce qui n’est pas subir la propagande russe…
La Maison Blanche aurait été honnête, j’aurais titré sur “l’erreur”. Mais comme elle préfère conserver son mensonge grotesque malgré une protestation officielle du MAE russe (rendez-vous compte pour un russe de l’humiliation ressentie, et de l’image de malhonnêteté profonde qu’il a d’Obama – qui passe son temps à les accuser sans preuve concluantes…).
Épilogue
Si Poutine avait fait une telle bévue, on imagine le retour de nos médias… Mais quand c’est Obama, silence – vous en avez entendu parler-vous ? Après une première recherche, rien sur LeMonde.fr, rien sur Libération.fr, rien sur LeFigaro.fr…
Étonnez-vous après que près de 80 % des Français ne fassent plus confiance aux journalistes – mais comment peut-on en arriver là dans en Démocratie, où l’information des citoyens est primordiale pour l’avenir du pays ?
Et ça va rapidement empirer, si la profession ne se dote pas de règles déontologiques draconiennes, ne sanctionne pas les “incompétents à répétition” ne respectant pas la Charte de Munich, et si, à mon avis, une Haute Autorité du Pluralisme de l’Information ne surveille pas un minimum ce qui se passe – avec au moins un pouvoir d’alerte plutôt que de sanction.
Il est vrai également que les journalistes manquent cruellement de moyens et de temps pour traiter les sujets. Mais on n’est plus dans les années 1990 : les blogueurs non-professionnels et bénévoles comme moi vont se multiplier pour faire du fact-checking. Assez rapidement, si rien ne change, la défiance sera de 99 % et les journaux mourront…
Je me rappelle d’ailleurs avec une grande nostalgie des formidables émissions du médiateur de l’info de France 2 - lire ce papier sur L’Hebdo du Médiateur – entre 1998 et 2008, où on avait de gros débats sur les journalistes après le JT le samedi… Elle manque cruellement là…
Il est désolant de voir que c’est seulement Russia Today qui a évidemment creusé ce sujet et donné la version véridique de cette histoire – qui a évidemment fait grand bruit en Russie ! Cette remarque ne valant que pour ce seul fait, évidemment - RT diffuse souvent des éléments et des présentations distordues en faveur de la Russie – ce qui n’étonne que nos journalistes en fait, qui s’imaginent totalement immunisés, comme ce cas le démontre encore… Je comprends mal comment on peut se plaindre de la propagande russe et ne pas reconnaitre une erreur aussi grossière, qui ne peut que lui donner du grain à moudre…
Il faut toujours au moins écouter comment l’autre vous voit – rien ne dit qu’il a raison, mais au moins peut-il être, parfois plus objectif que soi. Un commentateur du blog a dit il y a peu que “Quand les communistes parlaient du communisme, ils mentaient. Mais quand les communistes parlaient du capitalisme, ils avaient plutôt raison...”
C’est une version simplifiée de la belle pensée de notre regretté prix Nobel Maurice Allais :
« Si utiles et si compétents que puissent être les experts, si élaborés que puissent être leurs modèles, tous ceux qui les consultent doivent resterextrêmement prudents. Tout organisme qui emploie une équipe pour l’établissement de modèles prévisionnels ou décisionnels serait sans doute avisé d’en employer une autre pour en faire la critique, et naturellement de recruter cette équipe parmi ceux qui ne partagent pas tout-à-fait les convictions de la première. » [Maurice Allais, Conférence du 23/10/1967, « L’Économique en tant que Science »]
Je termine sur un dernier point. J’ai également honte que ce soit la Russie qui ait accordé l’asile politique à Edward Snowden – véritable héros au service de nos libertés – et pas la France. Mais c’est finalement peu étonnant quand on voit comment Philippe Vall, Directeur de France Inter, a parlé de lui le week-end dernier, avec une affirmation digne de la Novlangue orwellienne de 1984 :
“Le fait que le prix Pulitzer ait été attribué aux journalises qui ont révélé l’affaire Snowden est le symbole de la crise de la presse car Snowden est un traître à la Démocratie.” [Philippe Val, Discours du 9 mai 2014] Lire l’article de Rue89
Alors finalement en conclusion, le vrai message pour la “jeunesse européenne” : “Bosse l’Histoire, ne manipule pas tes amis, informe-toi auprès de sources différentes (surtout en période de tensions internationales), et, bien entendu, reconnais tes erreurs !”
Les Animaux malades de la peste – Jean de la Fontaine
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Et bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.
Et quant au Berger l’on peut dire
Qu’il était digne de tous maux,
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d’applaudir.
On n’osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L’Ane vint à son tour et dit : J’ai souvenance
Qu’en un pré de Moines passant,
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n’était capable
D’expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
/image%2F1445552%2F20150209%2Fob_1e45f9_logo-communard.jpg)



