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Alternatives Economiques

Finalement, les Britanniques ont tourné, à leur manière, la page du Brexit pour inscrire les questions sociales en tête de leur agenda. C’est la raison principale de l’échec relatif de Theresa May lors de l’élection générale du 8 juin dernier.

Elle pourra s’interroger longtemps en particulier sur le lien entre son projet de « dementia tax » (« taxe sur la sénilité », en fait une réforme de l’aide sociale aux personnes âgées financée notamment par une reprise sur héritage) qui a beaucoup choqué les Britanniques et la perte de treize sièges à la Chambre des communes. Même si la leader du parti conservateur peut toujours former un gouvernement dans ce « parlement suspendu », c’est-à-dire privé de majorité absolue, elle a perdu les élections générales.

Corbyn a fait mentir les sondages

Ce résultat apparaissait pourtant impensable quand, le 18 avril dernier, la locataire du 10 Downing street, la résidence officielle des chefs de gouvernement britanniques, avait annoncé sa décision de dissoudre le parlement et de convoquer des élections générales anticipées. Theresa May entendait alors conforter un « leadership fort et stable » pour affronter les négociations avec l’Union européenne en vue du Brexit qui doivent débuter à la fin du mois de juin. Le 5 mai dernier, les élections locales avaient encore vu le parti conservateur mettre les travaillistes en déroute. Dans les sondages, le principal parti d’opposition se traînait avec 20 points de retard et son leader, le vétéran socialiste Jeremy Corbyn, semblait même incapable de séduire les électeurs traditionnels du Labour.

Finalement, la gauche a donc déjoué les prévisions les plus sombres et progressé de 32 sièges, atteignant 12,8 millions de voix. C’est la première fois depuis 2001 que les travaillistes parviennent à gagner des voix et des élus à la Chambre des communes. Tous les observateurs, et même ses opposants à l’intérieur du Labour, reconnaissent que Jeremy Corbyn a mené une « campagne positive » de haut niveau qui a contrasté heureusement avec celle de Theresa May.

Durant ces six dernières semaines, la Première ministre est en effet apparue hors sol. Refusant de débattre avec son adversaire, elle a martelé son discours sur le « leadership », la capacité à diriger et à assumer des choix. Mais ses mots ont été invalidés par ses actes. Ainsi, le programme du parti conservateur, publié le 18 mai dernier, avait mis en avant une réforme du mode de calcul des aides sociales aux personnes âgées. Promptement baptisée « dementia tax », elle prévoyait de porter de 23 250 à 100 000 livres le plafond du patrimoine ouvrant droit à la prise en charge totale ou partielle par les autorités locales des soins et aides pour les personnes âgées. Avec l’intégration, dans le calcul de ce patrimoine, de la valeur de la maison quand la personne y demeurant en était propriétaire.

Exit le Brexit

Cette mesure a provoqué un tel tollé que Theresa May a annoncé son retrait. Ce virage à 180 degrés a mis à mal le fameux « leadership ». L’ampleur des réactions a montré, en parallèle, que les Britanniques avaient d’autres préoccupations désormais que le Brexit. De fait, même si les indicateurs macro-économiques ont déjoué jusqu’ici les prévisions catastrophistes des tenants du maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne, les choses deviennent de plus en plus compliquées pour le Britannique moyen. En premier lieu, parce que le pouvoir d’achat a, depuis un an, enregistré un net recul.

Malgré un taux de chômage officiel très bas, 4,7 % ce printemps, les salaires n’augmentent quasiment pas. « Les temps seront plus difficiles pour les ménages », a prévenu le gouverneur de la Banque centrale britannique, Mark Carney, dans un rapport publié le 12 mai dernier.

Mal-emploi

D’autant que, si le taux de chômage officiel est faible, c’est aussi parce que les « contrats zéro heures » ont explosé ces dernières années, sortant des centaines de milliers de personnes des statistiques des chercheurs d’emplois. Ajoutons aussi que 730 000 Britanniques ont rejoint les rangs des « self employed », la version locale des auto-entrepreneurs depuis la crise financière de 2008. Ils ne sont certes pas chômeurs mais bénéficient en règle générale de revenus très faibles et sont largement dépourvus de protection sociale.

Dans ce contexte, le programme électoral porté par Jeremy Corbyn proposait justement d’en finir avec ces « contrats zéro heures », de construire 100 000 logements par an pour affronter la crise de ce secteur mais aussi de supprimer les frais d’inscriptions dans les universités, aujourd’hui de l’ordre de 9 000 livres par an en moyenne. Il a trouvé un écho favorable dans la population, notamment dans la jeunesse et dans la classe ouvrière. Une partie de celle-ci, qui avait choisi de porter ses voix ces dernières années sur le parti europhobe UKIP, est revenue en effet à la maison travailliste. Ce n’est pas la moindre des victoires de Jeremy Corbyn.

Nathanaël Uhl est journaliste, co-animateur du blog www.grey-britain.net

Tag(s) : #Europe, #Grande-Bretagne

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