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Sur quels terreaux,
le terrorisme se développe-t-il ?
Crise économique et sociale, enjeux géopolitiques, etc.
JEUDI, 15 JANVIER, 2015
L'HUMANITÉ
Par Arezki Metref, journaliste algérien, Adda Bekkouche, enseignant à l’université Paris-I Panthéon- Sorbonne et Christian de Montlibert, sociologue, Champ libre aux sciences sociales.
  • C’était un temps où nous essayions d’expliquer par Arezki Metref, journaliste algérien 

292063 Image 0Après l’assassinat quasi en direct des dessinateurs deCharlie Hebdo, je cède à l’hébétude. Une sidération aux airs de déjà-vu me paralyse le corps. Franchement, c’est tellement énorme que je ne sais plus quoi en penser. Je ne sais plus quoi dire ! Et ça tombe sur qui ? Cabu, Wolinski, Tignous et les autres, tous amis notoires des défavorisés, des déshérités, des jeunes de banlieues. Des types qui se battent depuis toujours contre les forces du racisme qui rejettent des gens comme leurs assassins. Avec leur irrévérence à l’égard de tout mais leur humanisme à l’endroit de la souffrance !…

Et puis s’ajoutent les images du passé ! Celles de ce moment – il y a une vingtaine d’années – où les journalistes algériens étaient soumis à un véritable génocide dans le huis clos d’un conflit dont une partie de l’opinion occidentale se dédouanait en criant à la « sale guerre ». Vous savez, après tout, on ne sait pas qui tue les journalistes ? Même si ce sont les islamistes, n’ont-ils pas raison de le faire, vu que « vous » – entendre les journalistes « éradicateurs » – leur avez confisqué leur victoire électorale ? Vieux et douloureux souvenirs ! Et voilà que des rafales de kalachnikovs tirées dans une salle de rédaction aujourd’hui réveillent tout cela, la douleur d’enterrer les siens et celle de s’enterrer dans le silence. Et j’entends ressurgir, amplifiés par la foule et la solidarité internationale, des idées, des cris, des je-ne-sais-quoi qu’on proférait hier, un peu ingénument, du genre, « contre leurs armes nos stylos ».

Je me souviendrai toujours de l’acharnement que mettait un certain Robert Ménard, alors patron de Reporters sans frontières, à faire dire à des journalistes algériens sur lesquels il voulait exercer un tutorat manipulatoire que ce n’était pas les islamistes qui tuaient les journalistes en Algérie. Cette étrange exonération des islamistes apparaît, au regard de son évolution ultérieure vers la droite extrême, comme justifiée par un seul impératif : accabler le pouvoir algérien !

On aura entendu, des années durant, que non seulement les islamistes ne tuaient pas, et mieux et pire, que derrière chacun d’eux il y avait un flic ou un militaire… L’essentiel était que les victimes que nous étions passent pour les bourreaux des pauvres islamistes ! C’était avant les attentats du 11 septembre 2001. C’était en ces temps bénis par les Américains où Anouar Haddam, représentant du Front islamique du salut (FIS) aux États-Unis et approbateur zélé de l’attentat à la voiture piégée du boulevard Amirouche, se rendait à Rome pour signer la plate-forme de Sant’Egidio dans un avion officiel américain.

C’était ce temps trouble où la diplomatie de Mitterrand s’accommodait de l’idée d’une prise de pouvoir des islamistes en Algérie. C’était ce sale temps où les démocrates algériens, qu’on ne cessait de railler parce qu’ils étaient anti-islamistes, n’avaient pas droit au refuge en France, lequel refuge était généreusement octroyé aux islamistes dont certains, venus d’Algérie, ont été – et sont potentiellement encore – les idéologues et peut-être les sergents recruteurs des djihadistes.

C’était un temps où nous essayions d’expliquer, parce que nous croyions avoir quelque peu compris dans la souffrance et la mort ce qui nous arrivait en Algérie, qu’il fallait faire une distinction radicale entre islam, religion, et islamisme, doctrine politique basée sur la violence et la manipulation du sentiment religieux à des fins de totalitarisme. Temps gris. Incompréhension. Mépris, même. Dès que tu sortais tes convictions anti-islamistes, c’était comme si tu exhibais une plaque de flic ou un matricule de militaire. Mais encore une fois, c’était avant le 11 septembre et les attentats de Londres et de Madrid…

Puis, l’Occident commença à faire dans l’excès inverse. Les islamistes, non seulement jadis choyés comme les enfants gâtés des États-Unis mais aussi formés par eux contre les Soviétiques en Afghanistan, sont devenus l’ennemi public numéro 1. L’excès inverse advint donc : après avoir blanchi des criminels dans leurs pays, on s’en prit alors à tout musulman, même s’il n’avait rien à voir avec sa religion.

On a essayé, chacun où il était, de prévenir. Mieux valait cesser sa complaisance vis-à-vis des islamistes tout simplement en s’en tenant à la laïcité plutôt que de devoir le payer demain lorsque l’intégrisme religieux aura exploité la question sociale des jeunes de banlieue. On est en plein dedans, tout cela naturellement, il ne faut pas être dupe, compliqué et opacifié par toutes les manipulations des officines diverses et variées et les enjeux géostratégiques insondables. Al-Qaida, Daesh, etc. ?

Je suis d’autant plus ému par l’attaque contre Charlie Hebdo que j’ai appris, en le payant avec mes concitoyens et mes confrères, que chaque fois qu’on tue un journaliste, on tue un combattant de la liberté d’expression et un innocent.

 

Tag(s) : #Contre l'impérialisme
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